
LA PRÉPARATION PHYSIQUE DU FOOTBALLEUR
PAR L'ENTRAÎNEMENT DE SA VITESSE MAXIMALE

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- L'obligation d'avoir un référentiel commun dans la préparation physique footballistique
Bien que le football soit un jeu qui s'exprime universellement par le corps, il nécessite toutefois l'utilisation de mots pour être discuté, compris et bien entraîné. Un mot est une combinaison de lettres qui acquiert du sens lorsqu'il évoque, par convention sociale, une idée partagée. Souvent polysémique, un mot peut facilement devenir un faux ami. Mal interprété ou mal compris, un mot peut conduire à des malentendus, induire en erreur et faire prendre des chemins indésirés. Selon sa compréhension, sa traduction ou son interprétation, un mot détermine des méthodes d'intervention qui peuvent influencer plusieurs générations d'entraîneurs. La difficulté réside dans le fait que la préparation physique footballistique repose sur des approches très diverses. Il n'est pas rare que beaucoup d'énergie soit dépensée chaque jour au sein des staffs pour simplement s'entendre et s’ajuster sur les thèmes et les exercices d'entraînement. En l'absence d'un référentiel commun sur les mots footballistiques, le risque, pour paraphraser Albert Camus, ce grand amoureux du football, est d'ajouter des maux au football. Dans un pays multiculturel et multilingue comme la Suisse, l'Association suisse de football (ASF) l’a bien compris, puisque l'ambition première de son livret Philosophie de jeu est d’avoir une doctrine commune à toutes les régions linguistiques [1], [2]. Dans la même idée, Alexandre Dellal a entrepris cet exercice en traduisant les termes techniques du football dans plusieurs langues [3]. [1] Lire https://www.football.ch/fr/asf/philosophie-de-jeu-et-de-formation.aspx, Page consulté le 18.03.2020 [2] Informations données par Michel Kohler, responsable de la formation préparateur physique ASF lors du module 2 préparateur physique de l’ASF, décembre 2019. [3] Collectif sous la direction d’Alexandre Dellal, De l’entraînement à la performance en football, Une saison de préparation physique en football, Editeur De Boeck, 2008, p. 399 et ss.
- La rigueur... un critère de qualité de la préparation physique footballistique
En consultant les synonymes de la rigueur, on retrouve des connotations de sévérité, de rigidité, de dureté, de rudesse, d'inflexibilité, d'inexorabilité, d'inclémence, de fermeté, de cruauté, d'austérité, d'implacabilité, de raideur et de solidité. [1]. La rigueur peut donc sembler incompatible lorsqu'on l'associe au football, un jeu qui se veut avant tout ludique et source de plaisir pour les pratiquants et les spectateurs. Pourtant, je ne renie pas ce vocable. En effet, il régit toutes mes interventions en tant qu'entraîneur depuis que j'ai assisté à la conférence de presse de Werner Günthör, le samedi matin du 21 août 1993. Werner venait de redevenir champion du monde de lancer de poids à Stuttgart, devant deux «douteux et monstrueux» Américains et sous les acclamations de plus de 50'000 allemands, après avoir subi une opération du dos et avoir échoué dans sa quête de l’or olympique à Barcelone 1992. Lors de cette conférence, c'est par la rigueur que son entraîneur, Jean-Pierre Egger, a expliqué les magnifiques succès de Werner. Toutefois, pour cet excellent entraîneur et bienveillant, la rigueur, selon une confirmation de sa part, se rapproche davantage de l'exigence de maintenir le cap sur le long terme, sans dévier de sa ligne de conduite malgré les événements, les influences et les pressions externes [2]. Selon ces mots, concrètement, ma rigueur consiste à entraîner la qualité d'exécution à toute occasion. Cela m’oblige à intégrer dans mon propre système d'entraînement le questionnement permanent sur la qualité de ce que je fais-faire. À ce titre, si je ne suis pas capable d'expliquer aux joueurs de manière simple et logique ce que je leur propose, cela signifie que je ne maîtrise pas suffisamment le sujet [3]. Dans le sport de compétition, il est impératif d'être pleinement investi en étant « dedans » l'activité. Cela signifie être mentalement et physiquement prêt, concentré sur la séance d'entraînement ou le match à venir. C'est une façon de témoigner du respect envers son club, son staff, ses coéquipiers et envers soi-même. Il est notable que, à talent égal, les joueurs qui sont toujours ponctuels et respectueux des consignes sont souvent ceux qui réussissent le mieux. Cela s'explique probablement par leur compréhension et leur intégration psychique que, en plus de leur talent brut, la qualité de leurs entraînements est une clé essentielle de leur réussite footballistique en étant le terreau de l’expression de leur talent. Cette réussite se construit pas à pas, entraînement après entraînement et match après match. Il est fréquent d'entendre des joueurs frustrés dire, « si j’avais su… j’aurais pu moi aussi ! » Trop tard, le football de compétition, tout en sachant qu'il est impitoyable et souvent injuste, c’est des rendez-vous avec son destin qu’il s’agit d’honorer à l’instant T, sinon la porte reste fermée et tu restes « dehors » malgré tout ton potentiel talent. Cette exigence d'implication est acceptable pour les joueurs seulement si elle correspond à leurs objectifs personnels. Dans le cas contraire, le décalage créé provoque rejet, blocage ou encore suscite un sentiment d'incompétence chez le joueur. L'importance de cette exigence d'implication réside dans le fait qu'elle offre la possibilité à chacun d'exprimer ses talents, qu'ils soient grands ou modestes. Peu importe que l'on devienne champion du monde ou du quartier, l'essentiel est de vivre pleinement son football, c’est-à-dire sans regret, que ce soit en tant que joueur ou entraîneur. [1] Selon la proposition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales issu du Centre National de la Recherche Scientifique français. [2] Voir à ce propos les vidéos 1, 2, 3, 4 Préparation physique de Werner Günthör, https://www.youtube.com/watch?v=d4e5cuyqjqw. Pages consultées le 8.09.2023. [3] Lors de mes débuts de PPF, Thierry Cotting m’a incité à regarder une vidéo de préparation physique de l’Ajax Amsterdam alors à la pointe de la formation physique pour les jeunes. Après une minute de visionnage, j’étais atterré par le faible niveau d’exécution des exercices qui annulait complètement l’objectif de développement physique désiré par absence d’alignement épaule, bassin pieds. Bref, du temps perdu pour un nombre considérable de jeunes joueurs dont les entraîneurs ont appliqué les exercices proposés sans en comprendre le mouvement.
- La patience... un critère de qualité de la préparation physique footballistique
Le football est un spectacle sportif quasiment sans égal. Un match est un scénario plein de suspense, qui déchaîne les passions, qui offre des retournements de situation improbable, qui suscite des identifications locales, régionales et nationales. Il met parfois à mort symboliquement par l’attribution de cartons jaunes et rouges et donne l’occasion à des héros d’émerger de nulle part. Parfois, il se termine sur des « injustices arbitrales », souvent appréhendées comme de véritables « casus belli » symboliques, dont la principale qualité est de prolonger le match par des articles et des discussions de bistrot pendant des jours. Ces caractéristiques font du match de football un produit télévisuel par excellence. Pour le 20ème du prix de production d'un téléfilm, vous avez une audience multiple. Cela explique les droits télévisuels pharaoniques qui alimentent continuellement les coffres footballistiques par des calendriers qui s’étoffent continuellement. Dans ce contexte, les joueurs deviennent des monnaies spéculatives, échangées frénétiquement par le biais du trading pour capter une part du gâteau. Ce marché footballistique erratique favorise l'émergence de personnes « surintéressées » qui recherchent des rendements capitalistiques immédiats, même minimes. Ballotés de clubs en clubs, les joueurs ont de moins en moins de temps, donc de la stabilité nécessaire, pour se développer. Même dans les ligues inférieures, cette stabilité est mise à mal par une concurrence exacerbée pour avoir les meilleurs joueurs, ce qui génère des contingents en perpétuel changement. Pour le bien des joueurs, il serait temps de se détacher de cette instabilité en cultivant la patience footballistique. Par essence, les métiers de la terre/de la nature exigent de la patience, en laissant du temps au temps. Si les engrais et la génétique essaient de nous faire de plus beaux produits qu'hier, reste que leurs temps de maturation ne se réduisent pas, ou difficilement. Cette réalité s’applique aux joueurs, dont le talent peut paradoxalement devenir leur talon d'Achille. En effet, le talent attire les convoitises, ce qui a pour conséquence de propulser trop vite des joueurs immatures dans le grand bain. Or, le timing, c’est-à-dire faire les bonnes choses au bon moment, est une des clés du succès dans le football. Cette règle s’applique tant au jeu qu’à une planification de carrière. En son absence, il est effarant de se réjouir que certains talents aient échappé au maillage des scouts, car cela leur donne le temps de se développer correctement pour assurer leur compétitivité future [1]. En effet, combien de jeunes joueurs ont été propulsés en première équipe alors que leur apprentissage et leur développement physique n’étaient pas encore achevés ? [2]. Il est entendu que ces joueurs avaient leur place sur le terrain. Mais, du fait de leurs immaturités physique et psychique, ils ont fini, pour la plupart, par faire long feu en se brûlant leurs ailes. Il est vrai qu’il y a toujours des contre-exemples. Mais le succès d’un joueur ne justifie pas tous les joueurs que l’on a broyés et que l’on a laissés sur le bord des terrains. Ce n’est pas « un problème » pour les grands pays du football qui jettent après usage Paul pour le remplacer par Pierre tellement leurs réservoirs de joueurs talentueux sont immenses. Mais pour les petits pays, démographiquement parlant, tels que la Suisse, qui n’est pas plus peuplée que l’Ile-de-France faut-il le rappeler, c’est une grave incompétence de gâcher ses rares talents. Dans ce contexte, il m’arrive d'être sollicité pour « booster » le physique de joueur impubère. Par souci d’honnêteté, je réponds qu’il est préférable d’attendre les premiers poils au menton, ou les boutons d'acné, pour qu’un accompagnement individuel soit vraiment efficace. Mais dès cette puberté des joueurs, le PPF a le pouvoir de précipiter le développement physique des joueurs. Il peut aussi, à l'inverse, le modérer afin qu’ils puissent exprimer tout leur potentiel sur le terrain sur le long terme. Par modération, je comprends de prendre le temps d’aller vite en fixant, de concert avec le joueur et son entourage, des objectifs réalistes de progression physique par l’outil de la planification. Cette exigence vaut pour tous les aspects de développement des joueurs, à l’exemple des acquisitions techniques, car « En allant vite (ici dans le sens de précipité), on ne peut seulement faire que ce que l’on connaît déjà. Il n’y a pas de place pour la nouveauté.» [4]. En résumé, pour contrer les multiples précipitations irraisonnées induites par la passion du football et de son marché économique, je suis presque tenté de louer le culte de la lenteur [5], ou plus certainement celui de la patience en ayant le souci de respecter les différents temps de maturation des joueurs. [1] Adrien Sedeaud, Quentin De Larochelambert, Audrey Difernand et Andy Marc, De la détection de performance vers l’estimation de potentiel individuel, in Individualisation de l’entraînement, Réflexions et exemples dans le sport de haut niveau. INSEP Edition, 2022. P. 17 à p. 36. [2] Lire à ce propos un article des plus intéressants sur Yves Miéville https://www.letemps.ch/sport/yves-mieville-18-ans-force-tranquille-defense-servette-fc dont le talent aurait mérité une carrière encore plus remarquable si on avait pris le temps de bien travailler son physique comme il me l’a confirmé sachant que pour le reste, Yves avait tout ce qu’il fallait. [3] Voir https://www.sfl.ch/fr/sfl/promotion-de-la-releve/label-de-formation/. [4] Anat Baniel, Move into Life, NeuroMovement for lifelong vitality, Editions Crowning Beauty Publishing Compagny 2015, in Olivier Pauly, Posture et coordination, éducation et performance, Editions De Boeck Supérieur, 2019. [5] Carl Honoré, Éloge de la lenteur, et si vous ralentissiez, Editions Marabout, 2013.
- La consistance... un critère de qualité de la préparation physique footballistique
Nous sommes tous fascinés par les matchs de Premier ou de Champions League. Les performances techniques, tactiques, physiques et mentales de ces équipes nous offrent des spectacles d'une intensité toujours croissante. Il est certain que cette tendance à l'intensification se fera ressentir également à terme au niveau des championnats nationaux et régionaux. Cela signifie que l'intensité devient la qualité physique primordiale du football. Ce constat mérite une attention particulière pour comprendre précisément ce que ce terme d’intensité implique. Personnellement, je la conçois comme la capacité à être consistant, à savoir qu’elle demande au joueur « d’être constant dans la densité de l'impact ». Réussir un match de (très) haut niveau est possible pour de (très) nombreux joueurs, ce qui rend d'ailleurs les matchs de Coupe si captivants. Par contre, maintenir cette performance tout au long d’une saison est une tout autre histoire. Cela nécessite une progression et une assimilation de l'effort qui s'étalent sur plusieurs années. La constance qui en résulte est une des clés d’une carrière footballistique. Elle s'acquiert en travaillant sans relâche, selon le principe « c'est en forgeant, que l'on devient forgeron ». Peu importent les conditions extérieures, les équipements, les entraîneurs, les blessures ou la fatigue, l'objectif est d'être présent à chaque entraînement, d'y participer avec conscience et motivation, avec la volonté de progresser à chaque instant. Cette constance ne signifie pas toujours faire plus, mais plutôt s’en tenir avec rigueur au plan et au projet définis. C'est alors que le joueur va peu à peu « s’épaissir » techniquement, tactiquement, physiquement et mentalement. Le physique ne sera plus une charge, même mentale, sachant que ce sont les débuts de l'affaire qui sont difficiles. Par l'effet boule de neige de l'entraînement, plus le joueur sera fort, vite et haut, plus il lui sera facile d'être encore plus fort, plus vite et plus haut. Mais pour cela, le joueur doit se maintenir par une implication sans faille sur la crête du chemin, parfois difficile à tenir en raison des blessures inévitables ou des temps de jeu limités. Le football est indubitablement un sport de domination, où les joueurs doivent s'imposer aussi bien avec que sans le ballon. Physiquement, cela signifie que le joueur doit dominer métaboliquement et énergétiquement les joueurs adverses. Métaboliquement, cela se traduit par une capacité à revenir incessamment dans l'action grâce à des capacités rapides de récupération des efforts. Le but est alors d'épuiser les joueurs adverses avec un rythme soutenu d'actions, les amenant à commettre des erreurs technico-tactiques. Pour y parvenir, le joueur doit concentrer son énergie pour la libérer dans l'action au moment opportun. Ce processus produit une densité énergétique perceptible par la résonance et l'irradiation vibratoire du joueur. Cette qualité ne dépend pas uniquement des muscles ou du gabarit du joueur, mais de sa détermination. Un des principaux défis de la préparation physique footballistique revient alors à faire concorder positivement ces densités métabolique et énergétique sans tomber dans une surcharge d’entraînement qui amène au burn-out. Cette constance et cette densité physiques sont des éléments clés pour qu'un joueur devienne impactant sur le terrain en étant aux rendez-vous situationnels auxquels le jeu l’invite. Cependant, le football n'est pas pour autant devenu un jeu de destruction physique comme la boxe. Si défi physique il y a, il prend son sens dans un cadre technique et tactique propre au football dont le respect rend les efforts des joueurs pertinents, efficaces et efficients. Cela ne signifie pas qu'il y ait affrontement physique systématique et direct, puisqu'à l'image d'Andrés Inestia, ou d'un Eric Baubonne... vous pouvez être percutant selon une stratégie d'évitement. En plus des aspects métaboliques et énergétiques, avoir de l’impact physique demande la capacité de mobiliser ses ressources physiques le plus rapidement possible, à tout moment et à bon escient pour créer de la différence. Sur le terrain, cela se concrétise par l'obligation d'être toujours le plus actif possible sur les trois premiers appuis. C'est une question de concentration mentale qui s’entraîne sans relâche à chaque entraînement. Si un joueur détient tout à la fois cette constance, cette densité et cet impact, alors il sera consistant parce qu'incessamment et inlassablement percutant. Il possédera alors la substance physique footballistique qui le rendra incontournable et indispensable.
- La sagacité... un critère de qualité de la préparation physique footballistique
Si le football est une pratique sportive, il est avant tout un jeu, à savoir «... non seulement l’activité spécifique qu’il nomme, mais encore la totalité des figures, des symboles ou des instrument s nécessaires à cette activité ou au fonctionnement d’un ensemble complexe» [1]. Si je cite cette définition du sociologue Roger Caillois, outre l'intérêt sur ses écrits marquant sur le jeu et les hommes, c'est qu'elle contient l'attribut complexe qui sied particulièrement bien au football. Cette complexité n'a jamais empêché le football de progresser sans cesse aux niveaux tactique, technique, physique et mental. Assurément à cause de sa diversité, sa créativité, son universalisme et sa compétitivité, mais aussi grâce à la sagacité de ses acteurs. Pour définir le terme « sagace » dans le contexte de la préparation physique footballistique, on peut se référer à ses nombreux synonymes. Selon le dictionnaire Larousse, cela revient à avoir du nez, de la perspicacité, du discernement, de la clairvoyance, de la subtilité, de la finesse, de la pertinence, de la psychologie, de la jugeote et finalement de l'intelligence. Si j’ai choisi de discuter en premier du nez, c'est parce que c'est une qualité essentielle qui imprègne tout le football. À niveau d'information égal, c'est souvent lui qui fait la différence dans le coaching. Sur le plan technico-tactique, avoir du nez, c'est sentir instinctivement le jeu et deviner ainsi le déroulement du match dans les minutes qui viennent. Pour le PPF, c'est une qualité bien utile pour ressentir les joueurs afin d'identifier leur état de forme, leur potentiel de progression, leur état d'esprit et leur disposition à l'effort. C'est également la possibilité d'évaluer la charge interne potentiellement supportable par les joueurs [2]. Depuis l'avènement du monitorage de l'effort footballistique, on essaie d'objectiver cette charge interne avec des outils comme les échelles de Borg ou de Foster qui mesurent la perception de l'effort [3]. Néanmoins, force est de constater qu'à l'instant T, le ressenti du PPF fera toujours la différence. Ce ressenti s'acquiert en passant des heures et des heures sur les terrains à observer, comprendre, réfléchir et à écouter activement à ce qui se passe devant soi. Aujourd'hui, le football est devenu un marché économique à part entière, pesant annuellement quelque 500 milliards de dollars, soit l'équivalent des PIB de la Belgique ou encore de la Roumanie. Par cette importance financière qui dénote de son importance sociale, le football octroie de la notoriété, de la légitimité, du statut, de la reconnaissance… il n’est donc pas exempt de jeux d’influences et de pouvoir. Il revient alors aux PPFs d'être perspicaces afin de discerner quelle est leur place dans leur microcosme footballistique, pour comprendre, accepter et maîtriser leur contexte de travail. Il n'y a pas de Vérité absolue dans le football, et encore moins dans la préparation physique footballistique. Ce domaine est plutôt constitué par un cumul de vérités relatives qui se manifestent à l’occasion de contextes singuliers qu'il convient de découvrir pour faire la différence. Pour ce faire, la clairvoyance me semble indispensable. Je la résume par la locution verbale et la volonté d'Y Voir Plus Clair, c'est-à-dire de cultiver une vision profonde, large, longue, intense, nette et subtile de la préparation physique footballistique. Cette quête de clarté, par définition subjective, est guidée par le principe selon lequel « La méthode tient pour vérité ». En effet, sans Vérité absolue, nous pouvons nous appuyer sur la méthode pour voir et agir de manière plus éclairée. Mais, cela suppose que cette méthode soit la nôtre, comme le souligne Olivier Pauly : «une méthode de travail qui ne se contente pas de copier des solutions que l’on met bout à bout sans logique particulière et surtout, sans buts précis.» [4] Ainsi, reproduire la méthode d'autrui sans la comprendre, ou sans l'adapter à son contexte, revient à mettre un plat pré-cuisiné dans son micro-onde … donc dénutri et insipide. Pour répondre à cette exigence méthodologique, je propose de monitorer la performativité de son entraînement physique footballistique par le triangle managérial de Patrick Gibert [5]. En adoptant ce modèle, le PPF peut évaluer et régler en conséquence le degré de sa pertinence dans son utilisation des ressources pour atteindre les objectifs qu’on lui a assignés. Dans le temps limité dont ils disposent pour maintenir ou développer les qualités physiques des joueurs, les PPFs doivent faire preuve d'un haut degré de compétence pour calibrer les charges d’entraînement. Cela signifie les fixer avec une grande finesse et subtilité, étant donné que les profils d'effort et de forme des équipes et des joueurs sont par définition hétérogènes. Ceci dans l'objectif d'entraîner la forme plutôt que la méforme de leurs équipes et de leurs joueurs. N'oublions pas que le joueur est le fondement même du football, un individu constitué d’une histoire de vie, d’envies, de besoins irrépressibles, d’ambitions ainsi que de contradictions. Pour rendre ce terreau fertile, il revient au PPF de faire preuve de psychologie. De plus en plus conscients de la fragilité et/ou de la subtilité humaine, les clubs s'offrent d'ailleurs aujourd'hui les compétences de spécialistes tels que des préparateurs mentaux ou des psychologues du sport [6]. Un PPF peut consacrer sa vie à lire, consulter et apprendre, tant les publications et nouvelles méthodes foisonnent de manière exponentielle. À tel point que des métalivres sur la préparation physique émergent, comme "L’encyclopédie de la préparation physique" [7] ou "La bible de la préparation physique" de Didier Reiss et Pascal Prévost [8]. Ces livres ne prétendent pas détenir la Vérité absolue. Leur objectif est plutôt de recueillir et de répertorier les dernières avancées dans le domaine. Cela signifie-t-il que pour bien entraîner, nous devons obtenir un doctorat dans toutes les sciences du sport ? Avoir tout lu ? Tout vu ? Tout compris ? La connaissance est indéniablement importante, mais elle peut également devenir écrasante et nous paralyser de doutes. Tous les champs étant ouverts… on ne sait plus quoi faire-faire. Par où commencer ? A quel moment ? Par quel contenu ? Heureusement que le Gros Bon Sens Canadien ou la jugeote européenne nous sauve. Celle-ci embrasse l'idée que « savoir appliquer ce que l’on sait vaut plus que… tout savoir sans être en mesure de pouvoir l’appliquer », ce qui rejoint le proverbe paraphrasé chinois [9], un PPF « qui ne sait pas, mais qui agit, ira toujours plus loin qu'un PPF qui reste assis à réfléchir pour essayer prétentieusement, mais vainement, de tout savoir ». Pour conclure cette discussion, il semblerait que faire preuve de sagacité consiste principalement à remettre constamment en question sa pratique pour débusquer ses incompétences et repousser ses limites. Cette compétence semble être un signe d'intelligence. [1] Roger Caillois, Les jeux et les hommes. Le masque et le vertige, Paris, Gallimard. 2003 [2] Si nécessaire le concept de charge externe (calibrage de l'exercice) et charge interne (coûts physiologique, métabolique, énergétique réels ou effectifs de l'exercice pour le joueur) a émergé au début des années 1990 à l’instigation de Georges Gacon. Lire à ce propos Georges Gacon, Signification et rôle de la fréquence cardiaque dans l’entraînement aérobie, CardiSport, Dijon, 1992. [3] Lire notamment à ce propos l'article de Muriel Garcin Utilisation des échelles de perception dans le contrôle de la charge d'entraînement in Les Cahiers de l'INSEP, n°33, 2002. La charge de travail en sport de haut niveau, sous la direction de Didier Lehénaff et Philippe Fleurance ou encore l'article de Didier Delignières, La perception de l'effort et de la difficulté in Cognition et performance sous la direction de Jean-Pierre Famose, éditeur INSEP, 2018. [4] Olivier Pauly, Posture et gainage, Santé et performance, Editions de Boeck, 2016 p.79. [5] Patrick Gibert, Le contrôle de gestion dans les organisations publiques. Paris, Editions d'Organisation, 1980. [6] Si les préparateurs mentaux sont de plus en nombreux dans le domaine, cela peut-être une véritable politique d’encadrement de club à l’exemple de Young Boys dont les joueurs peuvent faire appel aux compétences de Nicole Peterer spécialiste en coaching mental qui intervient aussi auprès de joueurs issus de clubs qui disputent régulièrement les phases finales de la Champions League. [7] L’encyclopédie de la préparation physique sous la direction de G. Gregory Haff et N. Travis Triplett, Editions National Strenght and Conditioning Association et 4Trainer, 2020. [8] Didier Reis, Pascal Prévost, La bible de la préparation physique, le guide scientifique et pratique pour tous, Editions Amphora, 2017. [9] Que la presse sportive romande attribue un peu trop vite à la verve d’un célèbre dirigeant valaisan.
- La sobriété... un critère de qualité de la préparation physique footballistique
Nécessité énergétique faisant loi, le vocable « sobriété » apparaît avec insistance dans notre société. Mais cette sobriété, c’est-à-dire faire, avoir et être tout aussi bien, voire mieux avec l'équivalent ou moins, dépasse la problématique énergétique. Elle devient une tendance lourde de notre évolution sociale occidentale, comme l'expriment Frédéric Lenoir et Matthieu Quidu. Dans son livre paru en novembre 2022 [1], Frédéric Lenoir nous explique à travers son concept de Sobriété heureuse le fait qu’«un nombre croissant d'individus cherchent à sortir de la logique du toujours plus impulsée par notre stratium et entretenue par la société de consommation. Certains le font à travers la poursuite d'une pratique religieuse stricte... mais la plupart cherchent à limiter ou réguler leurs désirs dans une perspective laïque, à travers des choix de vie plus sobres, un désir d'allègement et de partage, ou encore une meilleure maîtrise de leur corps et de leur esprit». De son côté, Matthieu Quidu [2] aborde cette sobriété dans le monde des pratiques sportives. Il nous explique, selon une analyse du discours, que la tendance au minimalisme sportif exprime un retour à l'essentiel, qui coïncide avec une «redécouverte du «naturel», qu’il s’agisse de la «nature primale» de l’homme ou de l’environnement naturel». Si fondamentale qu’elle soit, il semble que cette tendance à la sobriété ne concerne absolument pas la préparation physique footballistique. Pourtant, on peut amener un footballeur aux standards physiques du plus haut niveau professionnel sans aucun instrument ou matériel dédié autres que son corps. Ce paradoxe mérite d'être discuté pour comprendre pourquoi et en quoi le toujours plus parait être la règle dans la préparation physique footballistique. La portée et l'enjeu de cette discussion ne sont pas superfétatoires. En effet, si on assimile la sobriété à l'efficience, faire tout autant, ou plus avec moins, le « toujours plus » revient à diminuer le niveau de performativité de son entraînement physique footballistique. Entraîner par sobriété, c’est rendre la préparation physique footballistique accessible à tous les clubs en la débarrassant d'artifices inutiles. C'est potentiellement la nettoyer de pratiques qui ne lui appartiennent pas, ce qui la dévoie. C'est la démocratiser en brisant l'idée que c’est désormais des logiciels réservés à une élite qui la détermine alors qu’ils ne servent presque à rien, sauf pour le plus haut des niveaux. Pour éclaircir encore plus le contexte, le football reste encore aujourd'hui, sur le plan physique, un sport mineur. En effet, à son plus haut niveau d'expression, il est physiquement comparable à un niveau athlétique régional. Pour rappel, un joueur professionnel parcourt environ 11 à 12 kilomètres en 95 minutes de match, ce qui équivaut à une activité de marche soutenue à une vitesse de 6 à 7 km/h. Mais, il est important de ne pas se méprendre sur cette brutale affirmation. Elle ne sous-entend pas que le football est physiquement facile. Au contraire, le football est très exigeant sur le plan énergétique. Il demande de (re)partir incessamment, avec constance et densité le plus rapidement possible dans l'espace de jeu plus de 1200 fois par match, d'animer le jeu en donnant vie inlassablement au ballon dont la nature est de s'arrêter, qu'il étrique les corps et par là qu'il dégrade la posture des joueurs, que c'est un sport de contacts qui blesse et affaiblit, que les changements de ses surfaces de jeu impactent grandement l'intégrité physique des joueurs, qu'il est très coûteux psycho-émotionnellement sachant qu'il y a de plus en plus de matchs au calendrier ce qui limite la récupération, voire la régénération, des joueurs et donc péjore leur alacrité [3], que le trading joueur et de la pression du résultat génèrent des managements erratiques et précipités, ce qui ballote les joueurs de clubs en clubs. Le tout réduit considérablement les temps des développements physiques, qualitatif et quantitatif des joueurs. Dans ce cadre, la seule voie qui me semble appropriée pour le PPF est de rechercher la plus grande efficience, ou sobriété d'intervention, dans le contenu et les méthodes d'entraînement pour optimiser chaque moment disponible. Pourtant, on observe tout le contraire... Pourquoi ? Le premier facteur explicatif qui me vient à l'esprit est l'incertitude bienheureuse du résultat sportif. Cette incertitude est bienheureuse dans le sens où elle fait tout le charme du football, aux côtés du beau jeu, car ce n'est pas toujours le club le plus financièrement doté qui remporte systématiquement la victoire. Pour réduire cette incertitude, les clubs travaillent de plus en plus les moindres détails pour trouver le pourcentage d'amélioration qui fera la différence à chaque match. Comme le football couvre un large éventail de domaines, cela stimule la création et l'acquisition de nouvelles méthodes et moyens d'intervention, supposées permettre aux PPFs de mieux maîtriser leur savoir-faire-faire. Dans notre mentalité occidentale, le principe NO PAIN NO GAIN imprègne fortement la manière dont nous pratiquons le sport. Cette philosophie peut expliquer en partie le succès de participation aux marathons et aux ultra trails qui donnent l’occasion de se sentir vivre par débauche d’énergie. Cette vision de l'effort symbolise une société qui en veut toujours plus en consommant plus en plus. Plus certainement encore, cela dénote un problème d'insécurité et d’estime de soi. Pour s’assurer le succès et en cas d’insécurité sur son savoir faire-faire, la croyance est alors d'en faire toujours plus, ou plus que l'adversaire. Même en cas de défaite, cette approche est « gagnante » puisque que l'on aura tout fait a priori pour gagner, ce qui nous dédouane d’une performance insatisfaisante à nos yeux, à ceux de nos dirigeants, de nos supporters et des médias. Le manque de la ressource Temps dans le football peut expliquer une spécialisation excessive des compétences. Les clubs cherchent à optimiser les temps limités d’entraînement en investissant dans les meilleurs experts, équipements, méthodes et exercices. Cependant, cette spécialisation nécessite une claire définition des objectifs à atteindre et qu’elle est la place de chacun. Sans un cadre d'intervention bien défini, le risque est d'engager des spécialistes sans cohérence, ce qui peut entraîner des redondances et des effets d'entraînement qui se contredisent ou s'annulent mutuellement. Cette spécialisation de l’entraînement footballistique représente un marché économique en pleine croissance, car stimulé par les innovations des éditeurs de logiciels, des formateurs et des fabricants d'équipements. Cette croissance profite en fait de l’irrationnalité, l’ignorance ou la naïveté de consommateurs qui achètent des produits ou des compétences complètement superflus, mais dont les caractéristiques « nouvelles ou inédites » convainquent à offrir un avantage concurrentiel et amener à la victoire. SI cela était si simple ! Alors que nous sommes plus que jamais interconnectés, nos relations sont de plus en plus intermédiées. Allons-nous prochainement vivre notre football dans le Métavers, par le biais d'une extension FIFA football ? L'avenir nous le dira ! Ces quelques mots pour souligner que le football a plongé avec gourmandise par les datas dans le monde digital. Il est certain que très bientôt, les logiciels d'aide à la décision seront remplacés par des logiciels d'intelligence artificielle capables de prendre des décisions à la place des entraîneurs. Pourtant, cette prédiction n’est pas certaine, car le football n'est de loin pas une simple une affaire de chiffres, de données et d'algorithmes... C'est un jeu créatif où les gestes et les mouvements sont imprévisibles. Les meilleurs entraîneurs que je connais ne sont pas des informaticiens ou des statisticiens. Ce sont ceux qui sentent le football de tout leur être sans l’aide des datas. Leur force réside dans leur capacité à vivre pleinement le jeu et à transmettre leur passion ainsi que leurs émotions à leurs joueurs. Il est en de même avec les PPFs qui sont avant tout des artisans forts de leurs manières de faire-faire et de leur ressenti. Pour appuyer ce propos, voici les mots de l'éminent entraîneur Jean-François Pahud [4] « On découvre des signes extérieurs dans la foulée d’un coureur, dans son regard, sa transpiration, son teint, le tremblement de ses membres, le pincement de ses narines, l’aspect de sa peau. Ces signes ne trompent pas et, pour moi, ils sont beaucoup plus importants que le nombre de pulsations/minute, le degré d’acide lactique dans le sang, la VO2max ou le résultat d’une biopsie musculaire. Autant d’éléments que je n’ignore pas, mais qui passent bien après ce que je « ressens » personnellement et bien après mes relations directes avec l’athlète ». Dans ce contexte, le seul avantage que je vois au développement informatique effréné du football n'est pas physique, mais managérial. Cela permet d'objectiver l'effort et donc de maitriser et/ou contrôler l'implication des joueurs. Pour conclure cette discussion de la sobriété, je rêve d'interventions PPF dépouillées de tout superflu technologique et autre appareillage. Cela serait le signe que les PPFs reviennent à l’essence de leur métier en se faisant confiance et en se reposant sur leurs véritables outils ; leurs propres savoir-être et faire. [1] Plus particulièrement dans son chapitre sur La sobriété heureuse p. 121-132 in Frédéric Lenoir, Le désir, une philosophie, Editeur Flammarion, 2022. [2] Matthieu Quidu, Sobriétés sportives choisies, à lire sur https://aoc.media/analyse/2023/01/23/sobrietes-sportives-choisies/ Page consultée le 20.09.2023. [3] Au moment de l'écriture de ce chapitre, Raphaël Varane annonce son retrait de l'équipe de France alors qu'il a seulement 29ans. Il évoque une surcharge pour expliquer sa décision d'arrêt avec cette phrase qui résume tout notre propos « Le joueur était en train de bouffer l'homme ». [4] Article d’Yves Jeannotat (à qui je rends ici hommage pour tout ce qu’il a fait pour le sport), Jean-François Pahud et l’entraînement par la "patiendurance". in Revue Spiridon n° 55, avril-mai 1981. Jean-François Pahud a entraîné Pierre Delèze dont le record de 3mn31s75 centièmes sur 1500 m en 1985 au Weltklasse de Zurich reste, encore aujourd’hui et malgré les nouvelles chaussures en carbone, un résultat de très grande valeur mondiale.
- La cohérence... un critère de qualité de la préparation physique footballistique
Par sa mondialisation, le football est devenu universel. Il rassemble et (ré)unit, car il se joue et se partage selon les mêmes règles. Cela n’empêche pas, chaque individu, dont aujourd'hui heureusement de plus en plus de femme, de disposer d'une certaine liberté pour interpréter et pratiquer le football selon ses propres convictions, compétences, moyens financiers, culture, genre, intelligences individuelle et collective, émotions, infrastructures, héritage historique de succès et d'échecs et bien d'autres aspects encore. En résumé, le football est à la fois unificateur par ses règles communes, mais aussi diversifié, car il est vécu et pratiqué de manière très différente. Ce couple « unité-diversité » se manifeste particulièrement dans le domaine de la préparation physique footballistique. Bien que l'on sache généralement ce qu'il faut faire physiquement, la manière de le faire varie considérablement selon le lieu où l’on se trouve. Même au sein d'une équipe, on trouve des joueurs aux profils physiques et aux capacités d'effort très différents, ce qui demande de l’individualisation d’entraînement qui s’inscrit dans des entraînements d’équipe. Cette dernière exigence demande au PPF de la cohérence d’intervention. Selon les dictionnaires de références consultés, la cohérence «est un agencement logique de parties qui constituent un concept, ou la représentation abstraite, de ses interventions». Ce concept est logique lorsque ces parties s'enchaînent, s'influencent, se juxtaposent, interagissent... en bref, lorsqu'elles sont dans un rapport de (multi)causalités positives, soit A génère un plus grand B qui génère un encore plus grand A. Comme ce concept d'entraînement reflète le chemin de vie du PPF, soit, en fin de compte, son savoir être et faire, le PPF doit, pour formaliser son concept, s'objectiver, selon la proposition de Pierre Bourdieu [1], Cette démarche, qui rappelle la célèbre locution philosophique grecque Gnothi seauton ou le « Connais-toi toi-même » socratique [2], vise à savoir quel est le sens, ou la direction, de ses interventions terrain. Le but est que les PPFs se libèrent, ou se détachent, de leur savoir livresque, de laboratoire, scientifique, théorique pour vivre leur passion sur le terrain en entraînant comme ils le savent, c'est-à-dire en cohérence avec ce qu'ils sont, ce à quoi ils aspirent et à leurs convictions techniques. L'idée est d'éviter d'entraîner contre sa nature, donc bien souvent comme tout le monde, en copiant ou en reproduisant sans s'approprier la matière. Dans le football, l'adage « Celui qui gagne a toujours raison » prévaut [3]. Ainsi le jeu et les manières de faire et de faire-faire du dernier vainqueur de la Coupe du Monde, de la Champion League... ont, par ruissellement, force de loi. Or, gagner est par nature une exception, c'est-à-dire que cela n'est pas reproductible puisque nos joueurs, nos adversaires, notre environnement et la compétition ne sont pas les mêmes. À ce titre, l'exigence de cohérence dicte d'oublier les recettes gagnantes des autres pour trouver la sienne. Le point de départ de tout concept cohérent consiste à choisir d’abord son option stratégique d'entraînement en fonction de son habitus sportif [4]. Selon l'héritage de Juergen Weineck [5], il existe grossièrement trois options stratégiques que sont l'endurance, la force ou la vitesse. Pour avoir du succès, ce choix doit se décliner en cohérence en contenus d'entraînement. Plus précisément, il s’agit de hiérarchiser dans le temps, ou de planifier, les contenus de ses interventions terrain afin d’être en mesure de concrétiser, selon une dynamique positive, les objectifs individuels des joueurs et collectifs de l'équipe. Pour se convaincre de l’importance de dernière évidence, soyons conscients que le corps déteste «subir simultanément» plusieurs logiques d'entraînement. Premièrement, les effets de ces entraînements superposés peuvent s'annuler par interférences négatives. Secondement, le corps n'aime pas avoir plusieurs directions de développement sachant qu’il a besoin de la répétition d'un même stimulus sur le moyen terme pour s'adapter chroniquement. L'affaire devient encore plus compliquée encore si l'on rajoute dans la problématique la dimension temporelle puisque le football doit tout à la fois concilier l'atteinte d'objectifs d'entraînement à très court terme avec le match du week-end avec des objectifs de long terme de développement et de maintien des capacités physiques des joueurs. À charge des PPFs de concilier ces deux temps d'entraînement pour, encore une fois, qu'ils ne s'opposent pas en créant une dynamique contraire de stimulation et des surcharges d’entraînement. Un PPF dispose de deux types d'intervention terrain pour garantir en cohérence un état de forme ou physique satisfaisant des joueurs. Il doit, d’une part, calibrer les charges physiques de l’entraînement technico-tactique et, d’autre part, proposer des entraînements spécifiques lorsque nécessaire. En effet, comme l’annonce Michel Pradet [6], le football ne propose pas toujours des situations qui permettent à certains paramètres physiques d’être suffisamment stimulés pour progresser. Ce moment survient simplement quand le joueur, respectivement l’équipe, ne progresse plus physiquement par le jeu. José Mourinho, l’ambassadeur de la périodisation tactique [7], donc un des fers de lance du tout intégré, le reconnaît lui-même [8]. À l’inverse, comme le football ne peut se réduire au seul physique, trouver et rechercher le juste équilibre entre le tout intégré et le spécifique, c’est précisément une des tâches du PPF. Cela détermine et définit ses limites d’intervention, qui ne sont donc pas données a priori puisqu’elles dépendent des états fluctuants de forme physique des joueurs. [1] Lire à ce sujet l'article de Jacques Hamel, Qu’est-ce que l’objectivation participante ? Pierre Bourdieu et les problèmes méthodologiques de l’objectivation en sociologie, Revue Socio-Logos, Editeur Association française de sociologie, 2008. [2] Lire à ce propos https://fr.wikipedia.org/wiki/Gnothi_seauton. Page consulté le 29.03.2022. [3] La vraie citation attribuée au célèbre entraîneur argentin Carlos Bilardo est « Un entraîneur qui gagne a toujours raison, l’entraîneur qui perd a toujours tort. ». [4] Au sens du concept d’«habitus » proposé par le sociologue français Pierre Bourdieu, lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Habitus_(sociologie). Page consultée le 17.09.2023. [5] Lire à ce propos, l'évolution des différents concepts des qualités physiques dans l'intéressant article de Saïd Zerzouri, Historique des modèles de la performance sportive, 2006. Page consultée le 01.09.2023. [6] Michel Pradet cité par Frédéric Aubert in « Approches athlétiques de la préparation physique ». Colloque formation continue – TOURS-Nord, samedi 23 mars 2002. Lire le livre fondamental ou de chevet de la préparation physique Michel Pradet, La préparation physique, INSEP-Edition, 1996, Paris. [7] Pour prendre connaissance de cette philosophie d’entraînement, lire Damien Della Santa, La périodisation tactique, fondements et principes méthodologiques, Université de Caen, Staps, 8 décembre 2015. [8] Collectif sous la direction d’Alexandre Dellal, De l’entraînement à la performance en football, Editions De Boeck, 2008.
- L’intégrité… le méta-critère de qualité de la préparation physique footballistique
La préparation physique footballistique contemporaine est marquée par une double tension. D’une part, une inflation des outils technologiques et des modèles d’entraînement statiques. D’autre part, une incertitude persistante quant à ce qui constitue réellement une intervention de qualité. Dans ce contexte, réduire la qualité d’un préparateur physique footballistique (PPF) à ses compétences techniques ou aux résultats de son équipe est insuffisant. La performance footballistique est un système complexe, non linéaire, dans lequel toute intervention produit des effets multiples, parfois différés et difficilement attribuables. Dès lors, une hypothèse s’impose. La qualité d’une préparation physique footballistique ne repose pas uniquement sur ce qui est fait, mais sur la manière dont cela est fait. Autrement écrit ici, sur l’intégrité de l’intervention. 2. L’intégrité comme principe structurant L’intégrité peut être définie ici « comme l’alignement entre les intentions du PPF, ses connaissances et compétences réelles, ses choix méthodologiques et leurs effets sur les joueurs ». Elle implique une cohérence interne et une responsabilité externe. Elle constitue une réponse aux dérives possibles du métier, soit une instrumentalisation des joueurs, une surenchère méthodologique, une dépendance aux outils ou encore une rigidité doctrinale et/ou dogmatique. Cette intégrité ne se décrète pas. Elle se construit à travers un ensemble de critères opérationnels de qualité de la préparation physique footballistique qui sont pour ma part ceux de la cohérence, la sobriété, la sagacité, la consistance, la rigueur et la patience. 2.1. La cohérence est une condition de la validité des interventions La cohérence renvoie à l’alignement entre diagnostic, objectifs et contenus d’entraînement. Une préparation physique footballistique pertinente suppose une compréhension fine du joueur, de ses contraintes et du projet de jeu. Dans cette perspective, l’entraînement physique footballistique ne peut être standardisé. Il doit émerger du terrain, s’adapter au contexte et éviter d’aggraver des déséquilibres existants, notamment posturaux. L’intégrité commence donc par refuser les solutions universelles toutes faites, soit prêtes à l’emploi. 2.2. La sobriété ou la résistance à la tentation de la complexité superfétatoire La sobriété consiste à privilégier l’essentiel. Elle s’oppose à une dérive de plus en plus prégnante qui est la complexification inutile de l’entraînement par excès d’outils, de données ou de protocoles. Elle valorise le ressenti, l’expérience et la relation humaine. Elle rappelle que l’efficacité ne réside pas dans la sophistication, mais dans la justesse. La sobriété est ainsi une forme d’intégrité méthodologique, qui refuse l’esbroufe technique au profit de l’utilité réelle. 2.3. La sagacité ou l’intelligence de l’ajustement La sagacité correspond à la capacité du PPF à discerner, dans l’incertitude, la meilleure décision possible. Elle repose sur l’observation, l’intuition informée et la remise en question permanente. Elle permet d’adapter les charges, les contenus et les temporalités aux besoins réels des joueurs. Elle est essentielle dans un environnement instable où les réponses standardisées sont inopérantes. Sans sagacité, la compétence devient mécanique. Avec elle, elle devient pertinente. 2.4. La consistance conditionne la durabilité de la performance La consistance désigne la capacité à maintenir une qualité d’effort dans le temps. Elle constitue une condition fondamentale de la performance footballistique. Elle repose sur une progression continue, une implication durable et une gestion équilibrée de la charge. La performance ponctuelle est accessible à beaucoup, mais la constance dans la performance distingue les joueurs de haut niveau. Pour le PPF, cela implique une responsabilité qui est de ne pas chercher des effets immédiats au détriment de la durabilité. 2.5. La rigueur est une exigence sans rigidité La rigueur ne se confond pas avec la dureté. Elle renvoie à une exigence dans la conception des contenus, leur mise en œuvre ainsi que leur évaluation. Elle garantit la qualité des processus et permet d’éviter l’approximation. Elle s’inscrit dans une logique d’excellence, où chaque détail compte pour optimiser le potentiel des joueurs. Toutefois, la rigueur doit rester compatible avec l’adaptation. Sans cela, elle devient rigidité, et perd sa valeur. 2.6. La patience ou « prendre le temps d’aller vite » Le manque de patience, ou la précipitation, constitue une dérive majeure de la préparation physique contemporaine. Elle se manifeste par la recherche de résultats rapides, l’accumulation de charges, la réduction des temps d’adaptation. Or, le développement des qualités physiques est un processus long, nécessitant assimilation et progressivité. Le principe « prendre le temps d’aller vite » devient alors central. Il s’agit de respecter les temporalités biologiques et fonctionnelles pour éviter les contre-performances et les blessures. 3. L’éthique de la prétention comme fondement moral de l’intégrité L’ensemble de ces critères converge vers une notion plus fondamentale qui est « l’éthique de la prétention ». Prétendre être PPF ne signifie pas revendiquer un statut, mais assumer une responsabilité. Cela implique d’être honnête sur ses compétences, de reconnaître ses limites et de refuser d’instrumentaliser le football à des fins personnelles. Cette éthique repose sur une inversion du rapport au métier. Il ne s’agit pas de « prendre » au football (reconnaissance, finance, pouvoir), mais de lui « (re)donner » en contribuant à son développement. Elle suppose également une remise en question permanente, une capacité à interroger les habitudes et une volonté de chercher ce qui fait réellement la différence. Ainsi, la prétention devient une exigence. Celle d’aligner ses discours, ses actes et ses intentions. L’intégrité ne constitue donc pas ici un critère parmi d’autres. Elle est la condition de possibilité des autres critères de qualité. En effet, sans intégrité : - la cohérence devient opportunisme, - la sobriété devient simplisme, - la sagacité devient intuition erratique, - la consistance devient routine, - la rigueur devient rigidité, - la patience devient passivité. Avec elle, ces dimensions s’articulent en un système vertueux, orienté vers la performance durable et le respect des joueurs. L’intégrité apparaît ainsi comme une méta-compétence, au croisement de la technique, du management et de l’éthique. 4. En synthèse Dans un contexte de complexification croissante du football, la préparation physique footballistique ne peut plus être réduite à une accumulation de méthodes, d’outils ou de données. À ce titre, l’intégrité est un critère central de qualité de l’action des PPFs. L’intégrité apparaît alors comme une articulation dynamique entre savoir, discernement et posture morale au service du jeu et des joueurs. Dans ce cadre, la préparation physique footballistique engage une responsabilité humaine, sportive et parfois même sociétale dont l’intégrité en constitue le critère central de qualité. Elle se manifeste à travers la cohérence, la sobriété, la sagacité, la consistance, la rigueur et le respect des temporalités. En résumé, un PPF intègre ne se définit pas seulement par ce qu’il sait faire, mais par la manière dont il choisit de le faire en fonction de pour qui il le fait.
- La maïeutique comme méthode de la préparation physique footballistique
La préparation physique footballistique ne peut être réduite à l’application mécanique de contenus d’entraînement destinés à développer des qualités telles que la force, la vitesse, l’endurance ou la capacité à répéter des efforts de haute intensité. Si ces dimensions constituent des déterminants essentiels de la performance, le rôle du préparateur physique footballistique (PPF) ne consiste pas uniquement à sélectionner, quantifier et prescrire leurs charges d’entraînement. Il consiste également à accompagner le joueur dans la compréhension de son propre fonctionnement, de ses ressources, de ses limites et des conditions dans lesquelles il peut exprimer au mieux ses qualités physiques dans le contexte spécifique du football pour bonifier son talent. Cette conception conduit à envisager le PPF non seulement comme un technicien de la charge, mais comme un professionnel de l’apprentissage et du développement du joueur. Dans cette perspective, aider le joueur à « se découvrir lui-même » ne signifie pas simplement l'amener à mieux connaître ses sensations ou à identifier ses préférences. Il s’agit d’un processus plus exigeant dans lequel le joueur apprend progressivement à s’observer, à se questionner, à interpréter et à mettre en relation ses propres expériences d’entraînement avec les exigences de la performance footballistique. Cette orientation rejoint les travaux portant sur l’autorégulation de la pratique sportive, selon lesquels la capacité du joueur à planifier, observer, évaluer et ajuster sa pratique participe au développement de son expertise sportive. Cette perspective trouve également un écho dans les recherches portant sur l’autonomie dans les relations entraîneur-joueur. La théorie de l’autodétermination considère que le soutien à l’autonomie constitue une composante importante des environnements favorables au développement de la motivation intrinsèque, de la compétence perçue et du bien-être des joueurs. L’idée n’est toutefois pas d’abandonner le joueur à lui-même, mais de construire un environnement dans lequel il peut progressivement devenir capable de se comprendre et ainsi de réguler à son avantage sa propre activité. C’est précisément dans cet espace que la maïeutique peut constituer un processus méthodologique particulièrement intéressant. La notion, héritée de Socrate et développée notamment par Platon dans le Théétète, désigne l’art de la sage-femme et devient chez Socrate une métaphore de l’accompagnement intellectuel. Le philosophe ne transmet pas simplement un contenu à un interlocuteur passif. Il l’aide à faire émerger sa pensée, tout en examinant avec lui la validité de ce qui vient d’être « mis au monde ». Dans le Théétète, Socrate compare explicitement son activité à celle d’une sage-femme et insiste sur sa capacité à examiner si ce qui naît dans l’esprit de son interlocuteur est vrai ou faux. Transposée à la préparation physique footballistique, cette entreprise soulève toutefois une question fondamentale. Que signifie précisément ici pour le footballeur cette métaphore de « mise au monde ». Pour ma part et selon mon approche holiste de l’entraînement physique, cela signifie « contribuer à ce qu’un joueur se découvre ». Dans ce cadre, la maïeutique ne peut être assimilée à une simple communication participative, ni à une technique consistant à laisser le joueur trouver seul une réponse. Elle implique une organisation méthodique du questionnement, une mise à l’épreuve des représentations du joueur et une progression allant de l’évidence apparente vers une compréhension plus structurée de son football. L’enjeu est alors de passer d’un joueur qui exécute un contenu parce qu’on lui demande de l’exécuter à un joueur capable de comprendre pourquoi il l’exécute, quelle qualité physique il cherche à développer, comment cette qualité se manifeste dans le football et comment il peut lui-même évaluer la performativité de son entraînement. La question qui guide cet article est donc la suivante. Dans quelle mesure la maïeutique peut-elle constituer un processus méthodologique permettant au PPF d’accompagner le joueur vers une meilleure connaissance de lui-même, une compréhension plus profonde de son entraînement et une plus grande autonomie dans la régulation de sa performance ? Pour répondre à cette question, il convient d’abord de revenir précisément sur la définition de la maïeutique, avant d’examiner sa transposition concrète à la préparation physique footballistique. 1. Petite exégèse de la maïeutique Le mot « maïeutique » vient du grec maieutikê, qui signifie littéralement « art de la sage-femme ». Le terme est donc traditionnellement associé à Socrate, notamment à travers le Théétète de Platon. La métaphore est fondamentale. Socrate affirme en substance qu'il possède avec son interlocuteur une fonction analogue à celle d'une sage-femme. Il ne donne pas lui-même naissance à la vérité mais il aide l'autre à faire naître ce qu'il porte en lui. Bref, à « s’accoucher de lui-même ». Cette image demande immédiatement à être précisée. Une sage-femme ne conçoit pas l'enfant à la place de la mère. Elle ne peut pas accoucher à sa place. Elle accompagne le processus en montrant le chemin, mais en ne l’empruntant pas à la place du joueur selon les préceptes de l’enseignement d’Apollonius. Elle peut reconnaître si ce qui naît est viable ou non et elle intervient lorsque l'accouchement devient difficile ou dangereux. La maïeutique fonctionne de manière analogue sur le plan intellectuel. Socrate ne dit donc pas « je vais t'enseigner la vérité ». Il dit plutôt « interrogeons ensemble ce que tu crois savoir et voyons si ta pensée peut donner naissance à quelque chose qui résiste à l'examen ». La maïeutique est d'abord une méthode de dialogue. Mais, il faut éviter une première simplification. La maïeutique n'est pas simplement le fait de poser des questions. De fait, Socrate ne pose pas des questions au hasard. Le dialogue socratique possède généralement une structure particulière. Première étape. L'interlocuteur croit savoir. Dans ce cadre, Socrate demande par exemple « qu'est-ce que le courage ? » L'interlocuteur répond « le courage, c'est ne pas avoir peur ». Socrate ne donne pas immédiatement la « bonne réponse ». Il demande « mais un homme qui n'a pas peur parce qu'il est ignorant du danger est-il nécessairement courageux ? » L'interlocuteur doit alors modifier sa définition. Il propose une seconde réponse. Socrate examine cette nouvelle définition. Puis une troisième difficulté apparaît. Et ainsi de suite. Le dialogue devient donc une épreuve de cohérence. Avant la maïeutique proprement dite intervient souvent ce que l'on appelle l'ironie socratique. Socrate se présente comme quelqu'un qui ne sait pas. C'est le célèbre thème du « je sais que je ne sais rien ». Cette formulation exprime bien une attitude fondamentale de Socrate qui est de reconnaître son ignorance plutôt que prétendre posséder un savoir qu'on n'a pas. Pourquoi est-ce important ? Parce que la connaissance ne peut commencer que lorsque l'individu découvre l'insuffisance de ses certitudes. L'ignorant qui sait qu'il ignore quelque chose est philosophiquement mieux placé que celui qui ignore son ignorance. On pourrait représenter le processus ainsi… fausse connaissance, examen de celle-ci, découverte de l'ignorance, recherche de la connaissance donc connaissance possible. La maïeutique commence donc paradoxalement par la déconstruction de son savoir. C'est l'un des aspects les plus importants. Socrate ne commence pas nécessairement par « produire » une connaissance. Il commence souvent par faire tomber une prétendue connaissance. L'interlocuteur croit savoir ce qu'est la justice. Il croit savoir ce qu'est le courage. Il croit savoir ce qu'est la vertu. Mais lorsqu'on lui demande de définir précisément ces notions évidentes, ses réponses entrent en contradiction. C'est ce que les commentateurs associent à l'elenchos, ou réfutation socratique. La démarche pourrait être schématisée ainsi. Tu affirmes X et tu affirmes également Y… or X et Y semblent incompatibles. Il faut donc réexaminer tes croyances. Tu découvres alors que ton opinion initiale n'était pas véritablement un savoir. La maïeutique est ainsi une pédagogie de la crise intellectuelle. Elle fait apparaître un vide là où l'individu croyait posséder une réponse. Ce vide n'est pas un échec. Il constitue la condition de la recherche. Cette situation porte un nom philosophique essentiel qui est l'aporie. Une aporia signifie littéralement une difficulté, une impasse et une absence de chemin. Dans de nombreux dialogues platoniciens, le dialogue aboutit à une situation où l'interlocuteur ne peut plus maintenir sa définition initiale. Il ne sait plus. C'est un moment extrêmement important. Pour Socrate, ne plus savoir après avoir cru savoir est un progrès. Pourquoi ? Parce que l'individu est maintenant conscient de son ignorance. Il est passé de « je sais » à « je pensais savoir, mais je découvre que je ne sais pas ». Cette deuxième position est philosophiquement supérieure à la première. L'aporie est donc le point zéro de la philosophie. Mais alors que signifie « accoucher » ? Nous arrivons ici au cœur de la métaphore. Si Socrate ne transmet pas simplement un savoir, qu'est-ce que l'interlocuteur fait naître ? C'est ici que le Théétète est absolument central. Dans ce dialogue, Socrate explique qu'il pratique un art analogue à celui des sages-femmes. Mais il ajoute une différence. Les sages-femmes savent si ce qui vient au monde est un enfant viable. De fait, Socrate doit examiner si les pensées produites par son interlocuteur sont vraies ou illusoires. La maïeutique n'est donc pas simplement « tout ce que tu trouves en toi est vrai ». C'est exactement l'inverse. Elle implique un examen critique de ce qui naît. On entend parfois. « La maïeutique consiste à trouver la vérité qui est déjà en soi ». Cette formulation est séduisante, mais elle est trop simpliste. Il faut distinguer plusieurs interprétations. Chez Platon, certaines théories de la connaissance, notamment dans le contexte du Ménon, peuvent donner l'impression que connaître revient à se ressouvenir d'une vérité déjà présente dans l'âme. C'est la fameuse théorie de la réminiscence, ou anamnèsis. Mais il faut être prudent. La maïeutique ne signifie pas que toutes les vérités sont déjà stockées dans notre esprit comme des informations cachées. Le dialogue fait plutôt émerger une pensée qui doit ensuite être soumise à l'examen. Autrement dit, l’intériorité n'est pas synonyme de la vérité. Ce que nous portons en nous doit être interrogé. La maïeutique permet aussi de comprendre une distinction capitale de la philosophie grecque. La distinction entre la doxa, c'est-à-dire l'opinion, et l'épistémè, c'est-à-dire le savoir véritable. Une opinion peut être spontanée, conditionnée, héritée, socialement admise, intuitive ou persuasive. Mais elle n'est pas nécessairement fondée. Le savoir véritable est, lui, fondé car rationnellement justifié. La maïeutique cherche précisément à faire passer l'individu de la première situation vers la seconde. Mais elle ne le fait pas en lui mettant directement une connaissance dans la tête. Elle lui apprend à examiner ses propres représentations souvent biaisées. Les dialogues socratiques reviennent constamment à une question apparemment élémentaire « qu'est-ce que... ? Qu'est-ce que la justice ? Qu'est-ce que la vertu ? Qu'est-ce que le courage ? » Cette dernière question est, par exemple, beaucoup plus profonde qu'elle n'en a l'air. Lorsque l’on la pose, on ne demande pas simplement « peux-tu me donner un exemple de courage ? » On demande « quelle est la définition générale qui permet de reconnaître ce qui est courageux ? » Socrate cherche donc à passer du particulier à l'universel. Un exemple ne suffit pas. Dire « Achille était courageux » ne répond pas complètement à la question de savoir « qu'est-ce que le courage en lui-même ? » La maïeutique cherche ainsi à transformer l'expérience immédiate en concept. Prenons la question « qu'est-ce que la justice ? » Quelqu'un répond « être juste, c'est donner à chacun ce qu'il mérite ». Socrate pourrait demander « mais comment détermines-tu ce que chacun mérite ? » Réponse, « il faut récompenser les bons et punir les mauvais ». Nouvelle question « est-il toujours juste de faire du mal à quelqu'un qui nous a fait du mal ? » Supposons que l'interlocuteur réponde « Oui ». Socrate pourrait alors pousser l'analyse comme suit « si la justice consiste à faire du mal à quelqu’un qui nous a fait du mal, est-ce que la justice produit le bien ou le mal ? » L'interlocuteur découvre progressivement que sa première définition était insuffisante en découvrant lui-même une contradiction dans sa propre pensée. C'est là que se trouve la puissance pédagogique de la méthode. Pourquoi Socrate préfère-t-il le dialogue à l'enseignement ? C'est une question fondamentale. Un professeur pourrait dire « voici la définition de la justice. Apprends-la ». Socrate procède autrement. Pourquoi ? Parce que mémoriser une proposition n'est pas nécessairement comprendre. La maïeutique cherche à produire chez l'individu une transformation de son rapport au savoir. Il ne s'agit pas seulement de passer de l'ignorance à l'information. Il s'agit plutôt de passer de l'opinion inconsciente au doute, du doute à l'examen et de l'examen à la découverte. Le véritable apprentissage est donc une activité du sujet. La connaissance ne vaut pleinement que lorsque celui qui la possède peut en comprendre les raisons. Il y a ici un paradoxe fascinant. Socrate est un maître qui affirme ne pas être un maître. Il enseigne à quelqu'un qu'il doit apprendre par lui-même. C'est pourquoi il compare son activité à celle d'une sage-femme. La sage-femme ne produit pas l'enfant. De même, Socrate ne produit pas directement le savoir de l'autre. Il crée les conditions permettant à l'autre de (se) penser. Cela permet de distinguer deux conceptions de l'éducation. Dans une éducation comprise comme une transmission, le maître possède quelque chose que l'élève ne possède pas et le lui transmet. Dans une éducation maïeutique, la question, la réflexion, l'examen et la découverte deviennent les moteurs du processus. Le maître agit moins comme un réservoir de réponses que comme un déclencheur de pensée. Mais Socrate ne se contente pas de « laisser parler ». C'est un autre contresens fréquent. La maïeutique n'est pas « chacun possède sa vérité, donc exprimons-la ». Socrate est au contraire extrêmement exigeant. Il demande « est-ce cohérent ? Est-ce contradictoire ? Cette définition vaut-elle dans tous les cas ? Peux-tu donner une raison ? Cette conséquence est-elle acceptable ? Ton deuxième énoncé contredit-il ton premier ? » La maïeutique n'est donc pas un relativisme. Elle suppose au contraire qu'il existe des critères rationnels permettant de distinguer une pensée solide d'une pensée incohérente. La maïeutique n'est donc pas une méthode pour « gagner » une discussion. Un dialogue socratique authentique n’a pas pour objectif de vaincre l'interlocuteur. Son objectif est de vaincre l'erreur, respectivement les mauvis-sens. La différence est énorme. Dans une dispute rhétorique, cela donne « je veux que tu acceptes ma position ». Dans une recherche philosophique, nous voulons savoir si cette position est vraie. Le « nous » est fondamental. Socrate dit fréquemment, en substance « examinons cela ensemble ». La philosophie devient alors une recherche commune. Cette opposition permet de comprendre la différence entre maïeutique et rhétorique. La rhétorique peut chercher à persuader. La maïeutique cherche à examiner. Une personne peut être extrêmement persuasive et avoir tort. Elle peut disposer de beaux arguments, d'éloquence, de prestige, d'autorité ou de capacité émotionnelle. Mais aucune de ces qualités ne garantit la vérité. La maïeutique introduit donc une exigence supérieure à la persuasion, qui est celle de la justification rationnelle. Cette opposition devient encore plus claire avec la sophistique. Les sophistes enseignent notamment l'art du discours, de l'argumentation et de la persuasion. Socrate leur reproche, dans la représentation platonicienne, de pouvoir produire une apparence de savoir sans nécessairement posséder le savoir véritable. La distinction pourrait être résumée ainsi. La sophistique cherche à persuader, la maïeutique à examiner. La sophistique peut produire une conviction, tandis que la maïeutique cherche à produire une recherche de la vérité. La première donne une apparence de savoir, la seconde cherche à distinguer savoir et opinion. Attention cependant, cette opposition est surtout celle que construit Platon dans ses dialogues. L'histoire réelle des sophistes est plus complexe. Il faut également distinguer maïeutique et dialectique. Les deux notions sont étroitement liées mais ne sont pas strictement synonymes. La dialectique désigne plus largement une méthode de recherche philosophique par le dialogue, la confrontation des positions, la distinction des concepts et la progression rationnelle. La maïeutique désigne plus spécifiquement le rôle socratique consistant à faire émerger la pensée de l'interlocuteur par le questionnement. On pourrait dire que la dialectique est le mouvement de recherche et que la maïeutique est l'un des arts qui rendent ce mouvement possible. Pour revenir à la métaphore obstétricale, Socrate compare donc explicitement son activité à celle des sages-femmes. Il explique donc qu'il est lui-même incapable d'« enfanter » une connaissance au sens où il ne possède pas lui-même un savoir positif comparable à celui d'un professeur qui transmettrait une doctrine. Son rôle est plutôt de déterminer si ce que l'autre croit avoir découvert est véritablement une connaissance. Cela donne à la maïeutique une dimension supplémentaire. L'art de faire naître, mais aussi l'art de discerner ce qui est né. Autrement dit, la production et son examen. La métaphore contient donc une idée philosophique profonde. Une fabrication suppose de la matière plus un artisan, ce qui conduit à un objet fabriqué. L'artisan produit l'objet. L'accouchement est différent. La vie qui naît n'est pas fabriquée par la sage-femme. Elle accompagne. Cette différence permet de comprendre le rapport socratique au savoir. Le maître ne doit pas transformer l'élève en récipient passif. Il doit permettre à l'élève de devenir l'auteur actif de sa compréhension. Il y a ici une intuition très moderne. Le savoir n'est pas simplement quelque chose que le professeur « possède » et que l'étudiant « reçoit ». L'étudiant doit apprendre à formuler, problématiser, distinguer, argumenter, réfuter, reformuler et justifier ce qu’il sait ou pas. Le professeur devient alors moins un distributeur de réponses qu'un architecte de situations intellectuelles. Cette dimension explique pourquoi la méthode socratique a influencé profondément la pédagogie moderne. Mais la maïeutique a une limite. Elle peut donner l'impression que l'interlocuteur découvre quelque chose « par lui-même », alors que les questions de Socrate orientent fortement le raisonnement. Socrate choisit les questions, les exemples, les reformulations, les contradictions qu'il souligne et les alternatives qu'il propose. Il n'est donc pas neutre. La maïeutique n'est pas une absence d'influence. C'est une influence indirecte et structurante. Autre limite. Les dialogues ne conduisent pas toujours à une réponse. C'est même une caractéristique essentielle. Un dialogue socratique peut finir sans définition satisfaisante. Pourquoi ? Parce que le but n'est pas toujours de fournir immédiatement une réponse. Le résultat peut être « nous ne savons pas encore ». Cette réponse peut être philosophiquement supérieure à une réponse précipitée. La maïeutique apprend donc également à supporter l'incertitude. La maïeutique n'est pas seulement intellectuelle. Chez Socrate, examiner ses croyances conduit à examiner sa manière de vivre. Questionner « qu'est-ce que la justice ? » conduit inévitablement à « est-ce que je vis justement ? » Questionner « qu'est-ce que le courage ? » conduit à « suis-je courageux ? » La philosophie devient alors une pratique de transformation de soi. C'est pourquoi Socrate peut être compris non seulement comme un théoricien, mais comme quelqu'un qui fait de la philosophie une manière de vivre. Cette idée rejoint la célèbre injonction « connais-toi toi-même ». Mais se connaître ne signifie pas simplement connaître sa personnalité, ses goûts, ses émotions ou son histoire personnelle. Dans le contexte socratique, se connaître signifie notamment examiner ce que l'on croit savoir. Le véritable objet de l'examen socratique est donc aussi le sujet lui-même. Je découvre que « je pensais être quelqu'un qui sait » devient « je découvre que beaucoup de mes certitudes ne résistent pas à l'examen ». Cette découverte constitue une forme de connaissance de soi. La maïeutique possède ainsi une dimension presque thérapeutique. L'individu est encombré de préjugés, d'opinions reçues, de contradictions, de fausses certitudes et d'habitudes intellectuelles. Le dialogue les met au jour. La maïeutique purifie le terrain intellectuel. Elle fonctionne presque comme une médecine de l'âme. Avant de remplir un vase, il faut parfois le vider. Avant de construire une connaissance, il faut parfois détruire l'illusion de savoir en éliminant ses biais. C'est pourquoi l'aporie est philosophiquement si importante. Imaginons quelqu'un qui pense « je sais ce qu'est la justice ». Puis, après trente minutes de dialogue « en fait, je ne peux pas définir la justice ». À première vue, il a perdu quelque chose. En réalité, il a gagné quelque chose. Il a gagné la conscience de sa propre ignorance. Il est maintenant disponible pour rechercher. L'aporie est donc une sorte de dépossession féconde. Elle débarrasse l'esprit d'un faux savoir. Il existe également une dimension politique et existentielle. Un individu qui accepte sans examen les opinions de son environnement peut être facilement gouverné par la tradition, la propagande, les conventions, l'autorité, le groupe ou la réputation, donc de possibles kakistocraties. La maïeutique introduit une distance « pourquoi crois-tu cela ? », puis « est-ce vrai ? », puis « peux-tu le démontrer ? » Cette capacité à soumettre ses croyances à l'examen constitue une forme de liberté intellectuelle. La maïeutique peut être inconfortable parce qu'elle attaque quelque chose de très humain qui est notre besoin de croire que nous savons et ainsi de remplir nos « vides », respectivement notre vacuité consubstantielle. Lorsque quelqu'un nous demande « pourquoi ? », nous pouvons répondre. Mais lorsqu'il demande « pourquoi ton pourquoi est-il valable ? », la difficulté commence. La maïeutique remonte ainsi progressivement les niveaux de réflexion. Il s’agit donc d’accepter que le savoir commence alors paradoxalement par l'ignorance. Ordinairement, nous imaginons un continuum qui va de l’ignorance vers la connaissance. Socrate nous montre quelque chose de plus subtil. Il part d’une ignorance inconsciente vers une fausse connaissance, puis une reconnaissance de l'ignorance pour satisfaire un désir de savoir et de recherche. La véritable opposition n'est donc pas simplement entre l’ignorance et le savoir. Elle est l’ignorance consciente et l’ignorance inconsciente. Celui qui sait qu'il ne sait pas peut commencer à chercher. Celui qui croit savoir n'a aucune raison de chercher. C'est pourquoi la conscience de l'ignorance est déjà un commencement du savoir. Si on résume toute la maïeutique en une seule formule, la maïeutique est « l'art de conduire un esprit, par le questionnement et l'examen critique de ses propres affirmations, de la certitude naïve vers la conscience de son ignorance, puis vers une recherche autonome et rationnellement justifiée de la vérité ». Si l'on veut une formule encore plus profonde. Socrate ne cherche pas à remplir l'esprit de l'autre, il cherche à rendre l'esprit capable de penser par lui-même, donc possiblement différemment, ce qui est véritablement penser. La maïeutique peut finalement être comprise à quatre niveaux. Elle possède une dimension logique, parce qu'elle cherche les contradictions dans le raisonnement. Elle possède une dimension épistémologique, parce qu'elle distingue l’opinion, l’ignorance et le savoir. Elle possède une dimension pédagogique, parce qu'elle transforme l'élève en participant actif de son propre apprentissage, et elle possède une dimension éthique, parce qu'elle apprend à examiner sa propre vie et ses propres croyances. C'est la combinaison de ces quatre dimensions qui donne à la maïeutique sa profondeur. 2. Application de la maïeutique à la préparation physique footballistique La préparation physique footballistique offre un terrain particulièrement intéressant pour une application de la méthode maïeutique, car le joueur ne constitue pas seulement un organisme auquel on applique des stimuli d’entraînement. Il est également un sujet perceptif, interprétatif et décisionnel qui devrait progressivement apprendre à comprendre comment il fonctionne, pourquoi il s'entraîne et comment les contenus proposés participent, ou non, à l'expression de sa performance footballistique. Dans cette perspective, la maïeutique ne consiste pas à demander au joueur s'il aime ou non un exercice. Elle consiste, à partir de ses représentations, à les questionner, à les confronter à son expérience du jeu et à l'amener progressivement à distinguer ce qui relève d'une qualité physique générale de ce qui constitue véritablement une qualité physique footballistique. Le PPF peut ainsi poser une question apparemment simple « qu'est-ce que tu cherches réellement à améliorer lorsque tu fais cet exercice ? » La réponse initiale du joueur constitue alors le point de départ du dialogue, et non son aboutissement. Le but est que le joueur s’approprie mieux son entraînement physique afin que celui-ci ne soit plus une corvée mais un investissement intéressé au sens premier du terme. Pour se rendre compte de l’apport possible de la maïeutique à la performativité de la préparation physique footballistique, je propose des cas très concrets d’application comme si on est un PPF qui veut amener un joueur à comprendre par lui-même pourquoi des exercices lui sont proposés. 2.1. Cas pratiques de la maïeutique de la préparation physique footballistique 2.1.1. La vitesse footballistique soumise à la maïeutique footballistique Imaginons un milieu de terrain de vingt ans qui demande « coach, pourquoi on fait encore des sprints ? Je suis déjà rapide ». Au lieu de lui répondre directement, le PPF utilise une démarche maïeutique. Le PPF demande « tu penses que, pour être performant en sprint au football, il suffit d'être rapide sur une seule accélération ? » Le joueur répond « oui, enfin… être rapide, c'est être rapide ». Le PPF poursuit « d'accord. Imagine maintenant que tu fais un sprint de 20 mètres à la 5ième minute. Tu es très rapide. Puis, à la 80ième minute, tu dois refaire exactement le même sprint pour prendre un espace de jeu. Penses-tu que ton résultat sera identique ? » Le joueur répond « non, forcément je serai plus fatigué ». Le PPF demande alors « donc être capable de faire un sprint maximal et être capable de le répéter sont deux choses différentes ? ». Le joueur répond « oui ». Une première distinction conceptuelle vient alors d'apparaître. La vitesse maximale footballistique n'est pas équivalente à la capacité à la répéter. Le PPF peut alors aller plus loin « maintenant, pendant un match, est-ce que tu fais uniquement des sprints ? » Le joueur répond « non, je cours, je marche, je trottine, je sprinte… ». Le PPF demande « donc ton match est-il constitué d'un seul type d'effort ? » Le joueur répond « non, cela vient et cela part ». Le PPF lui demande de préciser « et comment tu peux caractériser cette alternance d’efforts ? » « C’est de l’intermittent ». « Exact » et le PPF poursuit « et si tu fais dix accélérations très intenses avec seulement quelques secondes de récupération, qu'est-ce qui va probablement se passer ? » Le joueur répond « je vais perdre de la vitesse ». « Et « si tu perds de la vitesse dans les dernières répétitions, qu'est-ce que ça peut changer dans ton match ? » Le joueur répond « je peux arriver moins vite sur le ballon. Être en retard. Ne pas réussir mon pressing ». Le joueur établit alors le lien entre qualité physique, capacité à répéter l'effort et situation footballistique. Cette distinction possède une sagacité empirique. Le football est donc un sport intermittent de séquence de vitesse d’intensité maximale que les joueurs doivent pouvoir répéter tout au long d’un match. Supposons maintenant que le joueur dise « mais coach, je fais déjà beaucoup de kilomètres à l'entraînement ». Une réponse maïeutique pourrait être « est-ce que faire beaucoup de kilomètres signifie nécessairement être capable de faire cinq sprints de 20 mètres avec 45 secondes de récupération ? » Le joueur répond « non ». Le PPF demande « pourquoi ? » Le joueur répond « parce que courir longtemps, ce n'est pas pareil que sprinter ». Le PPF poursuit « exactement. Donc qu'est-ce qu'on cherche à développer ici… ta capacité à courir longtemps ou ta capacité à répéter des actions rapides ? » Le joueur répond « la deuxième capacité ». Voilà le moment maïeutique. Le joueur vient lui-même de découvrir la logique de la séance. Ce n'est qu'à ce moment que le PPF peut introduire son concept d’intervention. « Ce que nous entraînons aujourd'hui, ce n'est pas simplement ta vitesse. On cherche techniquement ta Repeated Sprint Ability (RSA), c'est-à-dire ta capacité à reproduire des efforts de sprint et à limiter la diminution de performance de ton niveau de vitesse entre les répétitions ». La maïeutique peut alors être utilisée pour construire la séance avec le joueur. Le PPF demande « si on veut travailler ta capacité à répéter les sprints, est-ce qu'il serait logique de faire un sprint puis de prendre dix minutes de récupération ? » Le joueur répond « non, sinon je récupère complètement, ce qui n’est pas le cas en match ». Le PPF demande « donc à l’entraînement il faut une récupération… ? » Le joueur répond « incomplète ». Le PPF poursuit « et si je te demande de faire vingt répétitions sans aucune récupération ? » Le joueur répond « là je vais complètement m'écrouler et ce ne sera plus vraiment du sprint maximal ». Le PPF demande « donc on cherche quoi ? » Le joueur répond « un compromis. Assez de récupération pour pouvoir sprinter vite, mais pas assez pour être complètement récupéré ». Voilà la maïeutique appliquée à la programmation. Le joueur vient de comprendre pourquoi la récupération existe dans la séance. Mais le point important n'est pas un chiffre de récupération. Il est que la charge doit être déterminée en fonction de l'objectif. Le PPF peut alors demander « comment savoir si la récupération est adaptée ? » Le joueur peut répondre « on regarde si ma vitesse reste suffisamment élevée ». « Exact ». On peut alors introduire une notion de dégradation de performance. Si le premier sprint est réalisé en 3,00 secondes, le deuxième en 3,02, le troisième en 3,05, le quatrième en 3,08, le cinquième en 3,15 et le sixième en 3,25, le PPF demande « qu'est-ce que tu observes ? » Le joueur répond « je ralentis de plus en plus ». Le PPF poursuit « est-ce que notre objectif était simplement de te faire courir jusqu'à ce que tu sois complètement épuisé ? » Le joueur répond « non, il est de maintenir ma capacité à répéter des sprints ». « Alors que pourrait-on modifier pour maintenir ce maintien ? » « On peut diminuer le nombre de répétitions ou le volume ». Le joueur commence ainsi à raisonner comme un PPF. La maïeutique peut encore intervenir lorsque la qualité de l'exécution diminue. Supposons que le joueur soit très fatigué. Le PPF pourrait lui dire « tu dois récupérer davantage ». Une démarche maïeutique serait différente. Le PPF demande « sur les trois dernières répétitions, qu'est-ce qui arrive à ta vitesse ? » Le joueur répond « elle diminue et je la produis avec moins de relâchement ». « Donc est-ce que tu produis encore le type d'effort que nous cherchons à te faire répéter ? » « De moins en moins ». « Qu'est-ce qu'on pourrait modifier pour conserver une meilleure qualité ? » « Peut-être chercher à être relâché malgré la fatigue » « Exact ». Le PPF ne lui a pas simplement dit quoi faire. Il lui a appris à diagnostiquer lui-même la situation. La maïeutique peut également être appliquée à la tactique et aux qualités physiques qui la sous-tendent. Prenons l'exemple des accélérations, des décélérations et des changements de direction chez des défenseurs. Le PPF leur demande « pourquoi pensez-vous qu'on travaille des décélérations ? » Un joueur répond « pour être plus rapide dans les changements de direction ». Le PPF ne corrige pas immédiatement… « qu'est-ce qui te fait penser ça ? » Le joueur répond « parce que si je freine vite, je peux repartir vite ». Le PPF poursuit « donc pour changer rapidement de direction, il faut seulement être explosif au moment de repartir ? » Le joueur répond « non… il faut aussi pouvoir freiner ». « Pourquoi ? » « Parce que si je n'arrive pas à contrôler ma vitesse en décélération, je vais perdre du temps avant de repartir ». Le joueur vient de comprendre le lien entre vitesse, freinage, contrôle du corps, réorientation et nouvelle accélération. Le PPF peut alors connecter ce raisonnement au jeu. Il demande « maintenant, imagine un attaquant qui fait un appel en profondeur. Que se passe-t-il si tu pars trop vite et que tu dois changer brutalement de direction ? » Le joueur répond « je peux être en retard pour revenir ». « Et si tu sais très bien accélérer mais que tu ne sais pas décélérer ? » « Je vais avoir du mal à contrôler ma trajectoire ». « Donc pourquoi, travaillons-nous les décélérations ? » « Pas seulement pour être plus fort physiquement mais aussi pour pouvoir contrôler ma vitesse et ainsi changer de direction plus efficacement dans les situations du match ». 2.1.2. Le griffé de foulée soumis à la maïeutique footballistique La même démarche peut être appliquée à la technique de course footballistique. Le joueur peut penser « pour courir vite, il faut courir comme un sprinter. ». Mais le PPF lui demande « dis-moi… est-ce que le football et le sprint se pratiquent dans le même environnement ? » « Non ». « Est-ce que le sprinter doit gérer un ballon ? » « Non ». « Doit-il changer de direction en fonction d'un adversaire ou du jeu ? » « Non ». « Doit-il conserver une disponibilité corporelle pour recevoir, conduire ou frapper le ballon ? » « Non ». « Alors peut-on simplement copier sa foulée ? » Le joueur commence à comprendre que la question n'est pas de savoir quelle foulée est « la plus vite », mais quelle organisation corporelle le joueur doit adopter/apprendre pour performer dans le contexte footballistique. Mon post consacré au « griffé de foulée » part précisément d'une expérience de terrain dans laquelle je constate que l'application d'une logique issue du sprint athlétique peut entrer en contradiction avec la foulée du footballeur. Depuis lors, je soutiens ainsi que le « griffé de foulée » constitue un non-sens biomécanique et coordinatif dans le contexte footballistique, tout en lui reconnaissant une possible utilité comme exercice excentrique d'étirement balistique des ischio-jambiers lors des activations. Dans ce cadre, le PPF peut alors poser une question décisive « le sprinter cherche-t-il à franchir quelque chose devant lui ou à projeter son corps dans un environnement footballistique où le ballon, les partenaires, les adversaires et les espaces modifient en permanence son organisation corporelle ? » La réponse permet de distinguer vitesse athlétique et vitesse footballistique. Dans le raisonnement de mon post, la vitesse du sprinter vise une projection horizontale maximale dans un environnement stable, linéaire et dépourvu d'objet à contrôler. Le footballeur doit, à l'inverse, maintenir une posture, en déséquilibre permanent, disponible, contrôler le ballon, adapter ses appuis, gérer des changements de direction imprévisibles, intégrer les informations du jeu et répéter des accélérations brèves pendant plus de 90 minutes. Le joueur peut alors être amené à répondre lui-même. « La vitesse footballistique n'est pas simplement une vitesse de sprint avec un ballon. C'est une vitesse contextualisée par la nature du jeu ». Cette distinction est fondamentale pour une maïeutique de la technique de déplacement footballistique. Le PPF ne cherche plus à imposer au joueur une forme idéale de foulée. Il l'amène à observer si la forme proposée augmente réellement sa vitesse et sa disponibilité footballistique pour pouvoir exprimer son talent footballistique. 2.1.3. La force footballistique soumise à la maïeutique footballistique Prenons le cas d'un joueur qui demande « coach, pourquoi je fais de la musculation ? Je veux être explosif, pas devenir bodybuilder ». Une réponse directive pourrait être « parce que la force est la base de ta puissance musculaire ». Mais une démarche maïeutique chercherait d'abord à interroger ce que le joueur entend par « explosif ». Le PPF pourrait demander « qu'est-ce que tu appelles être explosif ? » Le joueur répond « c'est produire beaucoup de force très rapidement ». « Donc, pour produire beaucoup de force rapidement, est-ce que la force seule suffit ? » « Non. Si je suis fort mais lent, ça ne sert pas beaucoup pour le football ». « Donc de quoi as-tu besoin ? » « De force et de vitesse ». « Et lorsque ces deux dimensions sont associées dans la production mécanique du mouvement, de quelle qualité parle-t-on ? » « De puissance ». Le raisonnement commence alors à se déplacer. La question n'est plus simplement « comment devenir plus fort ? », mais « comment améliorer la capacité à monter rapidement ma puissance dans et par la gestuelle footballistique ? » Cette distinction est centrale. La force n'y est pas considérée comme une finalité autonome. Les différentes modalités de musculation que sont la force maximale, dynamique, endurante, concentrique, excentrique, pliométrique ou isométrique, sont envisagées comme des moyens susceptibles d'élever le taux de la montée de la puissance musculaire, celle-ci étant exprimée en watts. L'enjeu devient alors de rechercher un optimum entre force et vitesse plutôt que de poursuivre abstraitement une augmentation de la force. Le PPF peut poursuivre « si tu deviens beaucoup plus fort mais que tu deviens également plus lent ou plus crispé, avons-nous amélioré ta vitesse footballistique ? » « Non ». « Donc est-ce que tout gain de force est automatiquement un gain de vitesse ? » « Non ». « Alors pourquoi développer la force ? » Le joueur peut alors arriver lui-même à une réponse plus élaborée « pour augmenter mon potentiel de production de force, mais pour autant que cette force puisse être exprimée dans et par la gestuelle du football ». C'est précisément ici que la maïeutique permet de reprendre la question de la force. Dans mon post consacré à la montée de la puissance musculaire, je distingue notamment une modalité vitesse-force, réalisée avec des résistances relativement faibles mais déplacées à vitesse maximale, et une modalité force-vitesse utilisant des résistances beaucoup plus importantes. Selon cette conception, le PPF peut pousser le joueur dans une nouvelle contradiction « si je te donne une charge tellement importante que ton mouvement devient lent, que tu forces et que ta gestuelle n'a plus rien à voir avec celle d'une accélération, est-ce que je travaille encore directement ta vitesse footballistique ? » Le joueur répond « pas vraiment. Je travaille surtout ma force ». « Donc la force est-elle la finalité ? » « Non. Elle est un moyen ». Cette distinction permet alors de reformuler la question initiale. Le joueur ne cherche pas simplement à « faire de la force ». Il cherche à augmenter sa capacité à produire rapidement de la puissance musculaire dans une organisation corporelle compatible avec les exigences du football. Dans cette logique, mon post insiste sur le fait que la résistance doit rester suffisamment faible pour ne pas dénaturer la gestuelle footballistique et que les exercices doivent tendre vers une exécution à vitesse élevée, notamment dans leur partie terminale, pour se projeter dans les espaces de jeu. Une résistance trop importante fait basculer l'exercice vers une logique de force-vitesse et peut conduire le joueur, par « forcite », à « forcer » son mouvement. La maïeutique permet alors d'introduire une question encore plus importante « qu'est-ce qui est le plus important… avoir produit beaucoup de force pendant l'exercice ou avoir produit la qualité de mouvement recherchée ? » Le joueur commence à comprendre que le critère de réussite n'est pas nécessairement la difficulté ressentie. Une séance qui « tue » un joueur n'est pas nécessairement une séance qui développe la qualité recherchée. C’est même le contraire. Le PPF peut alors aborder la notion d'extension de la qualité « si ta vitesse d'exécution diminue fortement, si ton temps d'envol de saut se réduit ou si ta technique se dégrade, est-ce que nous devons continuer simplement parce que le nombre de répétitions planifié n'est pas terminé ? » « Non ». « Que devons-nous préserver ? » « La qualité ». La logique devient alors celle d'un entraînement dans lequel la quantité est subordonnée à la qualité de la gestuelle footballistique. La maïeutique de la force conduit donc à une transformation progressive de la représentation du joueur. « Je fais de la force pour devenir plus fort » devient « je développe certaines capacités de production de force pour améliorer le taux de montée de ma puissance musculaire » puis « je dois surtout être capable d'exprimer cette puissance rapidement, dans une organisation corporelle relâchée et compatible avec ma vitesse footballistique ». La musculation footballistique n’est pas rejetée, mais replacée dans une hiérarchie où l’amélioration de la qualité de la vitesse footballistique constitue la finalité. 2.1.4. Le développé couché soumis à la maïeutique footballistique Le joueur peut un jour demander au PPF… « coach, pourquoi je ne fais pas de développé couché ? ». Une réponse directive pourrait être « parce que ce n'est pas nécessaire pour le football ». Mais cette réponse fermerait précisément l’existence d’un processus maïeutique. Dans cette logique, le PPF va plutôt utiliser la question du joueur pour l'amener à interroger la place de cet exercice dans sa préparation physique... « pourquoi voudrais-tu faire du développé couché ? » « Pour être plus fort du haut du corps ». « Plus fort pour faire quoi ? » « Pour être plus solide dans les contacts, mieux résister aux adversaires ». « Donc, selon toi, être plus fort du haut du corps permet nécessairement d'être meilleur dans les contacts ? » « Oui, enfin… ça aide ». « D'accord. Mais est-ce que le football consiste uniquement à pousser un adversaire par ses bras ? » « Non ». « Qu'est-ce que tu dois faire avec ton haut du corps lorsque tu cours ? » « Garder l'équilibre, utiliser mes bras, accompagner ma course ». « Et lorsque tu changes de direction ? » « Je dois contrôler mon corps, me réorienter et repartir ». « Et lorsque tu conduis le ballon ou que tu dois recevoir une passe ? » « Je dois pouvoir rester disponible avec le haut du corps ». Le joueur commence alors à comprendre que la question n'est pas simplement de savoir si le développé couché permet de devenir plus fort. Le PPF poursuit… « donc si un exercice augmente une force particulière, est-ce que cela signifie automatiquement qu'il améliore toutes les actions dans lesquelles ton haut du corps intervient ? » « Non ». « Alors, qu’elle devrait être notre question ? » Le joueur réfléchit « est-ce que la force que je développe avec le développé couché correspond à ce dont j'ai réellement besoin sur le terrain ? » « Exactement ». Cette première distinction est essentielle. La question n'est pas de considérer le développé couché comme un exercice intrinsèquement mauvais, mais de déterminer si son adaptation principale correspond à la priorité fonctionnelle footballistique. Le PPF peut alors aller plus loin « lorsque tu fais du développé couché, comment dois-tu organiser tes épaules ? » « Je dois les stabiliser sur le banc ». « Et le mouvement consiste principalement à faire quoi ? » « Pousser la barre » « Donc ton corps est organisé pour produire une poussée horizontale. Est-ce que cette situation correspond à ce que tu fais lorsque tu cours à pleine vitesse ? » « Non ». « Lorsque tu accélères, ton corps reste-t-il complètement fixé ? » « Non, les bras bougent avec les jambes ». « Donc si notre objectif prioritaire est ta vitesse footballistique, devons-nous seulement rechercher davantage de force de poussée ou devons-nous également nous demander comment cette force s'intègre dans une organisation corporelle dynamique ? » Le joueur commence alors à formuler lui-même le problème « il faut que mon haut du corps reste disponible et coordonné avec le bas du corps qui ne font alors qu’un ». Le PPF peut alors introduire le raisonnement que je développe dans mon post consacré au développé couché concentrique. Celui-ci critique non pas l'existence de l'exercice en lui-même, mais sa domination comme moyen de développement du haut du corps chez le footballeur. L'argument développé est que la répétition d'un travail concentrique de poussée horizontale peut favoriser une organisation davantage orientée vers l'avant, notamment au niveau de la ceinture scapulaire, qui enferme les corps des joueurs, donc leur énergie, alors que l'expression de la vitesse footballistique nécessite une coordination globale et une disponibilité des différents segments corporels. Le PPF demande alors « si tu deviens plus fort dans une poussée mais que, parallèlement, tu développes une organisation corporelle qui limite ta liberté de mouvement, avons-nous forcément gagné quelque chose pour ta vitesse ? » « Non ». « Donc est-ce que le critère doit être "Est-ce que cet exercice me rend plus fort ?" » « Non ». « Quel doit être le critère ? » « Est-ce que ce qu'il me fait gagner est utile à ma performance footballistique, sans créer des adaptations qui vont contre cette performance ? » Le joueur vient alors de déplacer son raisonnement de la force vers la fonctionnalité. Le PPF peut encore provoquer une contradiction. « Imaginons que tu gagnes beaucoup de force au développé couché. Si je te demande ensuite de courir, de changer de direction, de protéger le ballon ou de réaliser une accélération, est-ce que je peux considérer que ce gain de force est automatiquement utile à ces actions ? » « Non ». « Pourquoi ? » « Parce que ce ne sont pas les mêmes mouvements ». « Exactement. Donc « ce transfert » n’existe pas, dans le sens que ta nouvelle force ne te rend pas footballistiquement plus fort ». Dans la logique de mon post, cette question du transfert est centrale. Une augmentation de la force locale ne constitue pas nécessairement une amélioration de la performance globale car elle n’est pas utile à la production de celle-ci. L'enjeu de la préparation physique footballistique est donc plutôt de rechercher des moyens de développement de la force qui restent compatibles systémiquement avec l'organisation corporelle, donc de la coordination footballistique. Le PPF peut alors revenir à la question initiale « alors, maintenant que tu as réfléchi à tout cela, pourquoi penses-tu que je ne te fais pas faire de développé couché ? » Le joueur peut répondre « parce que ce n'est pas forcément que tu considères l'exercice comme mauvais. Tu considères surtout qu'il n'est pas forcément le meilleur moyen pour développer les qualités dont j'ai besoin, et que certaines de ses adaptations peuvent ne pas être intéressantes pour ma façon de courir et de jouer. Elles peuvent même être contreproductive », « Voilà, tu as tout compris ». La maïeutique a alors produit ici quelque chose de plus intéressant qu'une simple justification du choix du PPF. Le joueur a compris qu'un exercice ne doit pas être évalué uniquement à partir de la qualité qu'il permet de développer isolément. Il doit être évalué à l’aune de la relation entre ce qu'il développe, ce qu'il modifie dans l'organisation du corps et ce que le joueur doit réellement être capable d'exprimer sur le terrain. Le joueur passe ainsi de « le développé couché est forcément un bon exercice parce qu'il rend plus fort » à « le développé couché développe une force de poussée, mais je dois déterminer si cette force et les adaptations qui l'accompagnent sont réellement appropriées pour mon projet de performance footballistique ». La question « pourquoi je ne fais pas de développé couché ? » devient ainsi elle-même un exercice maïeutique. Dans ce cadre, le PPF ne cherche pas simplement à convaincre le joueur de ne pas faire un exercice. Il l'amène à comprendre qu'en préparation physique footballistique, la question fondamentale n'est jamais seulement « qu'est-ce que cet exercice développe ? », mais « qu'est-ce qu'il développe, chez qui, dans quelles conditions et au service de quelle performance footballistique ? » 2.1.5. Les intermittents VMA soumis à la maïeutique footballistique Les intermittents vitesse maximale aérobie (VMA) constituent un autre exemple particulièrement intéressant de maïeutique parce qu'ils sont devenus sur la plupart des terrains une évidence méthodologique inquestionnable. Dans ce contexte, le joueur affirme « on fait des intermittents pour être capable de répéter les efforts du match ». Le PPF peut alors demander « le match est-il constitué d'efforts et de récupérations toujours identiques ? » « Non ». « Les joueurs courent-ils toujours en ligne droite ? ». « Non ». « Les intensités sont-elles toujours les mêmes ? » « Non ». « Les joueurs décident-ils eux-mêmes quand ils accélèrent, freinent, changent de direction ou interviennent sur le ballon ? » « Non ». « Alors un exercice où l'on alterne systématiquement une durée d'effort et une durée de récupération à une intensité prescrite fixement reproduit-il réellement la rythmique du match ? » Le joueur est alors placé devant une contradiction. Mes posts consacrés aux intermittents VMA reconnaissent leur intérêt pour le développement et le contrôle des capacités de récupération inter-effort et, pour ce faire, leur facilité de paramétrage. Mais ils contestent leur statut de contenu central de la préparation physique footballistique. L'argument est que le match présente une dynamique irrégulière, de plus en plus saccadée, contextuelle et technico-tactique que les alternances fixes d'effort et de récupération ne reproduisent pas. La question devient alors « cherchons-nous à reproduire le métabolisme du match ou à reproduire les actions qui font gagner le match ? » Selon mon option stratégique de l’effort physique footballistique gagnant, qui est la vitesse, la priorité doit progressivement se déplacer vers la capacité à répéter des actions de vitesse maximale. Mon alternative aux intermittents VMA est alors de proposer des intermittents Repeat Sprint Ability (RSA), fondés sur la répétition de séquences d'action à vitesse maximale. Je propose notamment comme objectif de parvenir à répéter des accélérations de 20 mètres entrecoupées de récupérations actives, pour un volume final de 20 répétitions de 20 mètres à vitesse maximale entrecoupées de 45 secondes de récupération active à environ 40 % de VMA. Si les joueurs sont capables de le faire, alors ils seront à même d’assumer sans aucun problème les 400m de vitesse cumulée que les matchs de haut niveau demandent. La maïeutique permet cependant d'aller encore plus loin dans la réflexion. « Si les jeux réduits permettent déjà de travailler simultanément la technique, la prise d'information, les déplacements et la récupération entre les efforts, quelle place doit garder un intermittent VMA isolé ? » Même si le Muderball de Marcelo Bielsa nous tente de répondre « aucune », l'intermittent VMA conserve néanmoins une fonction. Il peut constituer un outil de développement des capacités de récupération inter-effort lorsque les joueurs ont des difficultés à atteindre par eux-mêmes une intensité d’effort suffisante, comme nous le verrons ci-dessous. Le joueur apprend ainsi à distinguer trois propositions d’entraînement du physique footballistique qui sont de « développer une capacité métabolique », « développer la récupération entre deux efforts » et « préparer les actions et la rythmique spécifiques du football ». Ces trois propositions ne sont pas synonymes. La maïeutique permet donc de déconstruire une croyance particulièrement ancrée dans notre football… « si c'est difficile et intermittent, alors cela ressemble au match ». Or, dans le raisonnement proposé par mes posts, cette intermittence doit être contextualisée sous peine d’être complètement imperformative. 2.1.6. La priorisation des intermittents VMA soumise à la maïeutique footballistique Le questionnement peut ensuite porter non plus sur l'exercice des intermittents VMA lui-même, mais sur sa place dans les disponibilités temporelles de l'entraînement. « Si tu disposes de deux heures d'entraînement, que préfères-tu ? Améliorer ta capacité à courir sur une piste selon un rythme imposé ou ta capacité à jouer rapidement sous pression ? » Le joueur répond naturellement « à jouer rapidement sous pression ». « Alors pourquoi consacrer autant de temps à un contenu qui ne travaille pas directement cette capacité ? » Cette question rejoint un autre axe développé dans mes posts. La préparation physique footballistique devrait rester assertivement au service de la composante technico-tactique du football. De fait, les intermittents VMA sont utiles comme exercices compensatoires lorsque les joueurs ne disposent pas d'une maîtrise technique suffisante pour générer l'intensité souhaitée dans les jeux. La question maïeutique devient alors « et si le problème que nous cherchons à résoudre avec davantage de conditionnement métabolique était en réalité un problème de qualité technique et décisionnelle ? ». Le joueur peut découvrir qu'un déficit d'intensité dans un jeu n'est pas nécessairement la preuve d'un déficit métabolique. Une circulation lente du ballon, des contrôles longs, des pertes de balle ou une mauvaise prise d'information peuvent diminuer l'intensité collective du jeu. Dans cette conception, développer davantage le métabolisme sans corriger la cause coordinative de la lenteur du jeu peut revenir à traiter le symptôme plutôt que le problème. La maïeutique conduit donc ici à une question de hiérarchie. « Quel est le problème réel que nous cherchons à résoudre ? » Cette question doit précéder le choix du contenu des entraînements. 2.1.7. Le BOSU soumis à la maïeutique footballistique La même démarche peut être appliquée à l'utilisation du BOSU. Le joueur monte sur le dispositif et affirme. « Je travaille mon équilibre ». Le PPF demande « qu'est-ce que l'équilibre dans le football ? » « Ne pas tomber ». « Est-ce que tu joues au football sur une surface qui bouge ? » « Non ». « Alors pourquoi créer artificiellement une surface d’équilibration instable ? » La question suivante devient « lorsque tu changes de direction, que tu frappes, que tu contrôles le ballon ou que tu subis un contact, cherches-tu à rester immobile ou à retrouver très rapidement une organisation corporelle efficace ? » Le joueur reformule « je ne cherche pas à rester stable. Je cherche à me rééquilibrer ». Cette distinction constitue le cœur de mon post consacré au BOSU. L'équilibre footballistique y est présenté non comme le maintien d'une posture sur un support instable, mais comme un processus permanent de rééquilibration après les perturbations produites par les déplacements, les changements de direction, les contacts, les frappes et les gestes techniques. La question maïeutique suivante est alors essentielle. « Si le football demande une relation extrêmement précise entre le pied, le sol, le ballon et les informations sensorielles, que se passe-t-il lorsque nous interposons une surface déformable entre le pied et le sol ? » Dans cette logique, comme le joueur ne joue pas sur un terrain constitué de Bosu, des exercices avec ce dernier altèrent la qualité des informations mécaniques transmises par l'appui et orientent le système nerveux vers la gestion d'une instabilité artificielle plutôt que vers l'amélioration des coordinations spécifiques du football. L'instabilité excessive pourrait en outre favoriser des co-contractions et une rigidification des segments, alors que le football exige au contraire une grande disponibilité des degrés de liberté articulaires. Le joueur arrive alors à une distinction fondamentale. « Une situation peut être instable sans être fonctionnelle ». La maïeutique permet ici de sortir d'une logique très fréquente en préparation physique footballistique. « Puisque c'est plus difficile, c'est forcément plus efficace ». Or la difficulté d'un exercice ne constitue pas en elle-même une preuve de sa pertinence. 2.1.8. Les étirements soumis à la maïeutique footballistique Les étirements permettent enfin d'appliquer la maïeutique à une dimension particulièrement importante qui est l'autonomie corporelle du joueur. Le PPF peut demander. « Pourquoi t'étires-tu ? » Le joueur répond souvent « pour éviter les blessures ». Le PPF poursuit son questionnement. « Tous les étirements ont-ils le même objectif ? « Non ». « Est-ce que tu les fais de la même manière avant un match et après un match ? » « Peut-être pas ». « Alors comment savoir lequel utiliser, à quel moment et avec quelle intensité ? » La question devient celle de la connaissance de soi. Mon post consacré aux étirements insiste précisément sur cette nécessité. L'objectif n'est pas seulement de fournir une routine uniforme, mais de permettre au joueur de comprendre les différents types d'étirements, leurs modalités et leur utilisation avant ou après les activités footballistiques. J’inscris cette démarche dans une volonté d'outiller le joueur afin qu'il puisse ajuster lui-même ses tensions corporelles. Le principe que je propose est celui de « décontracter avant de contracter ». Dans le raisonnement de mon post, la pratique du football tend à surtendre la chaîne musculaire postérieure et à antérioriser les corps, notamment par la protraction de la ceinture scapulaire. Ces adaptations peuvent contribuer à des raideurs ou à des désactivations musculaires et limiter l'expression mécanique du joueur. La maïeutique permet alors de transformer l'étirement musculaire en tant que consigne collective en un outil d'autorégulation des tensions individuelles des joueurs. « Où ressens-tu la tension ? » « Est-elle symétrique ? » « Est-elle apparue après quel type d'activité ? » « Que se passe-t-il lorsque tu modifies l'amplitude ou ta position ? » « La sensation diminue-t-elle ? » « Ton mouvement devient-il plus disponible après l'étirement ? » Le joueur n'apprend donc plus simplement une série d'exercices. Il apprend à observer l'effet de cette intervention sur son propre corps. Cette démarche correspond particulièrement bien à la conception générale de la maïeutique développée dans cet article. Le PPF n'abandonne pas le joueur à ses sensations et ne lui dit pas que tout ce qu'il ressent est nécessairement vrai. Il l'aide à formuler une hypothèse, à intervenir, à observer les conséquences et à confronter son interprétation à l'expérience. 2.2. Les apports de la maïeutique pour la préparation physique footballistique 2.2.1. Une même démarche pour beaucoup d’amélioration La vitesse, le développé-couché, le griffé de foulée, les intermittents VMA, le BOSU et les étirements semblent à première vue relever de domaines différents. Pourtant, ils peuvent tous être soumis à la même démarche maïeutique. Le PPF demande « quel est l'objectif de cet exercice ? » Puis « quelle qualité physique ou corporelle cherchons-nous réellement ? » Puis « cette qualité est-elle spécifique à une exigence du football ? » Puis « l'exercice reproduit-il ou respecte-t-il les conditions dans lesquelles cette qualité doit s'exprimer footballistiquement ? » Puis « comment savons-nous qu'il produit effectivement l'adaptation recherchée ? » Et enfin « que se passe-t-il si la qualité d'exécution diminue ou si une adaptation secondaire devient contre-productive ? » Le joueur apprend ainsi à ne plus juger un exercice à son apparence, à sa difficulté ou à sa popularité. Un développé-couché n'est pas pertinent footballistiquement simplement parce qu'il augmente la force de poussée. Un exercice de course n'est pas pertinent simplement parce qu'il ressemble à une foulée de sprinter. Un intermittent n'est pas spécifique simplement parce qu'il alterne effort et récupération. Un BOSU ne développe pas l'équilibration footballistique parce qu'il rend l'équilibre plus difficile. Un étirement n'est pas pertinent simplement parce qu'il produit une sensation de tension. Dans chacun de ces cas, la véritable question est celle de la relation entre stimulus, adaptation, expression corporelle et exigence footballistique. 2.2.2. De l'exercice prescrit à l'exercice interrogé Cette démarche transforme profondément la relation pédagogique entre le PPF et le joueur. Dans une préparation physique footballistique directive, le joueur reçoit une consigne. « Fais quatre séries ». « Fais dix répétitions ». « Cours à telle vitesse » « Tiens cette position ». Dans une préparation physique footballistique maïeutique, la consigne devient le début d'une enquête. « Qu'est-ce que nous cherchons ? ». « Comment allons-nous savoir que nous l'avons obtenu ? » « Qu'est-ce qui indique que la qualité diminue ? » « Que pouvons-nous modifier ? » « Est-ce encore spécifique à ton problème ? » Le PPF demeure celui qui possède l'expertise nécessaire pour concevoir la situation, calibrer la charge, garantir la sécurité et interpréter les réponses du joueur. Mais il utilise cette expertise non seulement pour prescrire, mais aussi pour construire les conditions dans lesquelles le joueur peut apprendre à raisonner ou penser sa préparation physique footballistique. Le processus peut alors être représenté ainsi. Chaque exercice doit être rigoureusement observé, ce qui donne lieu à un questionnement qui débouche sur une hypothèse d’entraînement testée par expérience qui contredit ou confirme une manière de faire que le joueur doit éventuellement corriger pour améliorer son exécution ce qui permet de nous autoréguler. Cette séquence correspond au cœur de la maïeutique appliquée à la préparation physique footballistique. Le joueur ne reçoit pas simplement une réponse. Il apprend progressivement à construire de meilleures questions. 2.2.3. Le joueur devient maïeutiquement son propre préparateur physique L'objectif ultime de l’entraînement n'est donc pas que le joueur connaisse une liste de « bons » et de « mauvais » exercices. Il est qu'il soit capable d’évaluer leur performativité en se demandant « qu'est-ce que je cherche à développer ? », « pourquoi cette qualité est-elle importante dans mon football ? », « cet exercice développe-t-il réellement cette qualité ? », « dans quelles conditions ? », « comment puis-je constater que je progresse ? », « qu'est-ce qui indique que je suis en train de perdre la qualité recherchée ? », « que dois-je modifier ? », « est-ce que mon problème est réellement physique ou peut-il être technique, coordinatif, perceptif ou décisionnel ? ». Cette dernière question est probablement l'une des plus importantes. Le joueur peut ainsi comprendre qu'un déficit apparent de condition physique peut parfois provenir d'une mauvaise maîtrise technique, qu'une augmentation de force n’améliore pas automatiquement sa vitesse, qu'un exercice d'équilibre peut produire une instabilité artificielle plutôt qu'une meilleure équilibration, qu'une foulée issue de l'athlétisme ne correspond pas nécessairement aux exigences du football et qu'un intermittent métabolique ne reproduit pas nécessairement la rythmique du match. La maïeutique ne donne donc pas au joueur une nouvelle collection de recettes. Elle lui donne progressivement une méthode pour interroger la validité de ces recettes. C'est en ce sens que le PPF peut réellement aider le joueur à « se découvrir lui-même ». Il ne lui demande pas simplement de mieux ressentir son corps. Il lui apprend à observer ce corps, à formuler des hypothèses, à confronter ses hypothèses à l'expérience, à reconnaître les contradictions et à ajuster ses pratiques. La finalité de la préparation physique footballistique devient alors double. Elle développe la capacité physique du joueur et sa capacité à comprendre cette capacité. Conclusion Oui, la maïeutique apparaît pleinement appropriée à la préparation physique footballistique. Dans le sens qu’elle ne constitue pas seulement une manière différente de transmettre les contenus d’entraînement. Elle offre un cadre particulièrement puissant pour interroger la performativité de la préparation physique footballistique, en questionnant ce que les exercices produisent réellement, dans quelles conditions et comment leurs effets se traduisent dans la performance du joueur. Par le questionnement, l’observation et la confrontation à l’expérience, le joueur ne se contente plus d’exécuter une prescription. Il apprend à comprendre ce qu’il développe, pourquoi il le développe et comment il peut évaluer les effets de son entraînement. La maïeutique permet ainsi de déplacer la préparation physique footballistique d’une logique de prescription vers une logique de compréhension, puis d’autorégulation. Cette démarche ne remet pas en cause l’expertise du PPF, qui demeure garant de la cohérence, de la sécurité et de la personnalisation de l’entraînement. Elle transforme cependant la relation entre cette expertise et le joueur. Celui-ci devient progressivement acteur, observateur et interprète de sa propre performance. Ainsi, la maïeutique rend le joueur plus performant physiquement en lui permettant d’interroger comment et pourquoi une préparation physique footballistique devient performante, en faisant de lui un participant actif dans l’identification, l’évaluation et la régulation des effets de son entraînement.
- Vulgariser la préparation physique footballistique sans vulgarité, c’est la rendre fondamentalement performative
Le football est un vaste domaine dominé et régulé par de nombreux paradoxes prenant trop souvent des mauvais sens. À ce titre, alors même que le football de compétition n’a jamais été aussi exigeant, sa préparation physique tend parfois à être réduite à des prescriptions simplifiées, à des protocoles standardisés, à des indicateurs désincarnés ou à des promesses commerciales aisément consommables. Cette réduction n’est pas seulement une erreur méthodologique. Elle constitue, lorsqu’elle devient systématique, une forme de dénaturation de l’objet d’intervention. Fort de ce constat, cet article défend une thèse volontairement provocatrice. Vulgariser la préparation physique footballistique, en la simplifiant jusqu’à la rendre artificielle, factice ou immédiatement consommable, c’est faire montre de vulgarité en étant cynique et/ou en étant incompétent. En effet, la préparation physique footballistique est une pratique qui demande de la noblesse de cœur et d’esprit car son domaine d’intervention est l’humain et plus encore qu’elle tient dans ses mains le devenir de millions de jeunes. Non pas dans la capacité déterminante de faire réussir des carrières mais dans celle de les détruire prématurément. Cela implique que ses préparateurs physiques footballistiques (PPF) doivent se montrer dignes de ce métier en accumulant discernement, compétence, expérience, déontologie, culture footballistique et investissement permanent. La préparation physique footballistique ne peut donc pas être réduite, en tout discernement, à une collection de « recettes réseaux sociaux ou autres vacuités ». Elle est donc une affaire sérieuse et, comme telle, doit être prise au sérieux. Si sa simplification pédagogique, pour la diffuser, est nécessaire, sa simplification factice est particulièrement délétère pour l’intégrité corporelle des joueurs. Cette problématique, dont le statut est même de santé publique vu ses dégâts sur notre jeunesse, oblige à discuter de la performativité de la préparation physique footballistique sous les angles de sa vulgarisation, ce qui nous renvoie à appréhender d’abord ses vulgarités. 1. Vulgaire, vous avez dit vulgaire, comme c’est intéressant ? La richesse sémantique du mot « vulgaire » mérite que l’on s’y arrête. Il constitue en effet le cœur conceptuel de cet article. Employé spontanément, le terme renvoie aujourd’hui à quelque chose de grossier et de trivial, voire de « basse extraction ». Dire d’un comportement qu’il est vulgaire, c’est aussi lui reprocher un manque de distinction, de retenue ou d’élégance. Dire d’un langage qu’il est vulgaire, c’est évoquer la grossièreté de ses mots ou de ses expressions. Mais ce sens contemporain ne suffit évidemment pas à comprendre ce que je veux dire ici. Le mot vulgaire vient du latin vulgaris, lui-même dérivé de vulgus, qui désigne le peuple, la foule, le commun des hommes. À l’origine, vulgaris signifie donc d’abord ce qui est répandu, ordinaire et accessible au plus grand nombre. Il n’y a pas nécessairement, dans cette origine, l'idée d'une grossièreté. Le terme désigne avant tout ce qui est commun, par opposition à ce qui est particulier, savant, distingué ou réservé à une caste. Cette généalogie est importante pour mon propos. Car la vulgarité que je questionne ici ne doit pas être comprise comme une propriété extérieure du discours. Elle ne dépend ni du niveau de langage employé, ni de l’apparence sociale du préparateur physique footballistique (PPF), ni même du caractère plus ou moins sophistiqué de ses outils. On peut être vulgaire en parlant très correctement et par bienséance. On peut être vulgaire avec des graphiques, des statistiques, des anglicismes, des diplômes et des références scientifiques. La vulgarité est donc ici une catégorie éthique et intellectuelle du rapport au savoir qui méprise par condescendance hypocrite bienveillante. Elle apparaît notamment lorsqu'un savoir complexe est volontairement ramené à une forme immédiatement consommable, non pas pour permettre à celui qui le reçoit de mieux le comprendre, mais pour lui éviter précisément d'avoir à comprendre. C’est cette distinction qui doit être posée avec rigueur. Simplifier ne signifie pas nécessairement vulgariser au sens péjoratif. Rendre accessible, ce n’est pas dégrader et trahir. Une véritable vulgarisation suppose au contraire que celui qui explique maîtrise suffisamment son objet pour en dégager l’essentiel sans en détruire les conditions de validité. La vulgarité dans la préparation physique footballistique commence ailleurs. Elle commence lorsque la simplification ne constitue plus une médiation pédagogique mais une réduction intéressée de la réalité, donc qui l’instrumentalise à des fins personnelles. Autrement dit, le problème n’est pas que le savoir devienne accessible au plus grand nombre. Le problème est qu’il soit rendu artificiellement simple afin de devenir plus facilement vendable, consommable et désirable. C’est en ce sens que la référence à Jean Yanne est particulièrement intéressante. Par le film iconique Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, sa critique ne porte pas sur la grossièreté ou sur les mauvaises manières. Elle porte sur une forme de vulgarité beaucoup plus profonde. Celle d’un système qui transforme des valeurs apparemment nobles en instruments de manipulation et de commerce en prenant les personnes, en parlant vrai, pour des cons ou, avec moins de grossièreté, pour des imbéciles. La vulgarité peut alors prendre l’apparence exactement inverse de ce que le mot semble désigner. Elle peut être merveilleusement polie et, a priori, respectueuse. Elle peut être bienveillante, empathique et scientifique. Elle peut même être pédagogique en apparence. Mais si derrière cette présentation respectable se trouve une opération consistant à dissimuler hypocritement les conditions, les limites, les incertitudes et les variables nécessaires à la compréhension d'un phénomène, alors quelque chose de fondamentalement vulgaire est à l’œuvre. Le critère n’est donc pas la simplicité du message. Le critère est ce que cette simplicité fait au réel et aux personnes qui reçoivent ce message. Une simplification peut révéler l’essentiel. Elle peut permettre à un joueur de comprendre une notion physiologique, de saisir la raison d’un exercice ou de comprendre pourquoi une charge lui est proposée. Dans ce cas, la simplification est professionnelle en termes de compétence. Le PPF effectue le travail intellectuel nécessaire pour rendre son savoir intelligible à celui qui n’en possède pas les codes. À l’inverse, une simplification peut faire disparaître ce qui dérange le message. On retire les conditions, les nuances, les exceptions, l’incertitude, la variabilité individuelle et le contexte. On retire finalement tout ce qui pourrait empêcher une affirmation d’être immédiatement attractive, donc vendable. Le résultat est alors particulièrement trompeur. Le discours paraît plus clair alors qu’il est devenu moins vrai. C’est précisément ici que le mot vulgaire prend toute sa portée réflexive. Le vulgaire n’est pas ce qui est « simple ». Il est ce qui rabaisse la complexité de la réalité au niveau nécessaire à sa consommation de masse. Cette distinction est fondamentale en préparation physique footballistique. Le football est un objet complexe, le joueur est un être complexe et leur interaction l’est davantage encore. Les adaptations physiologiques, les contraintes du jeu, l’histoire du joueur, son état de fatigue, son environnement, son poste, son niveau de pratique et les exigences du modèle de jeu ne peuvent être honnêtement contenus dans une recette universelle à l’exemple des incessants et perpétuels intermittents Vitesse maximale aérobie (VMA) qui ont colonisé ostentatoirement par facilité d’utilisation les terrains. Cette tentation commerciale consiste précisément à faire disparaître cette complexité par des injonctions factices pour appréhender le chaland. « Fais ceci et tu gagneras en vitesse », « fais cela et tu seras plus explosif », « ce protocole réduit les blessures », « cette méthode fonctionne pour tous ». Dans cette perspective, le discours devient séduisant à mesure qu’il élimine les conditions de sa propre validité. Il devient alors vulgaire non parce qu’il est populaire, mais parce qu’il vend une certitude à la place d’une compréhension, donc du n’importe quoi. Cette précision sémantique permet également de comprendre l’expression volontairement provocatrice du titre de cet article. Ma formule-titre n’est évidemment pas une condamnation de toute transmission pédagogique. Elle vise une forme particulière de vulgarisation. Celle qui transforme une discipline complexe en objet immédiatement consommable. Elle ne critique donc pas le fait d’expliquer simplement. Elle critique le fait de faire passer la simplicité du discours pour la simplicité de la réalité. C’est une différence considérable. Le bon vulgarisateur dit en substance, « voici une manière intelligible de comprendre un phénomène complexe ». Le vulgarisateur vulgaire laisse entendre « puisque je peux vous l’expliquer simplement, le phénomène est simple ». Dans le premier cas, la simplicité appartient au langage de la transmission. Dans le second, elle est attribuée abusivement à l’objet lui-même. C’est cette confusion qui devient dangereuse. Car lorsqu’un PPF transforme une réalité complexe en recette, il ne simplifie plus seulement son discours. Il modifie implicitement la représentation que le joueur se fait de sa propre pratique. Le joueur n’apprend plus à observer, à comprendre, à interpréter et à décider. Il apprend à consommer une solution, ce qui vide substance son football. La vulgarité devient alors du mépris intellectuel. Non pas nécessairement un mépris conscient ou agressif, mais trop souvent un mépris kakistocratique, de caste ou systémique à l’exemple de celui des instances en responsabilité de formation telles que des fédérations. Ce mépris qui consiste à ce que certains de leurs responsables, heureusement pas tous, considèrent par statut que l’autre n’a pas besoin de comprendre davantage, qu’il lui suffit d’exécuter ou simplement qu’il n’est pas suffisamment armé pour comprendre. C’est pourquoi le véritable enjeu n’est finalement pas le rapport entre le savant et le profane. Il est le rapport entre l’expert et la personne à laquelle son expertise s’adresse. Le PPF noble, soit digne en respectant la valeur de son métier, ne cherche pas à maintenir l’autre dans l’ignorance pour préserver son statut. Il cherche au contraire à augmenter sa capacité de compréhension. Il ne vend pas seulement une réponse. Il transmet une partie du raisonnement qui permet de comprendre pourquoi cette réponse peut être sagace ici, maintenant, pour cette personne. La vulgarité commence lorsque cette relation s’inverse, devient un moyen de produire de la dépendance. Dès lors, l’ignorance de l’autre devient une opportunité commerciale et la possibilité de le maintenir sous son pouvoir ou son emprise. Son espoir de progresser devient alors un argument de vente. La complexité, au lieu d’être expliquée et décortiquée, est volontairement masquée parce qu’elle rendrait le produit moins séduisant. Le vulgaire est alors celui qui transforme le savoir en marchandise en transformant celui qui reçoit ce savoir en un bête consommateur. C’est déontologiquement ainsi qu’éthiquement inadmissible et c’est pourquoi j’utilise la vulgarité pour signifier la profondeur de la problématique. Le vulgaire ne désigne donc pas ici une grossièreté de langage, mais une dégradation du rapport à la vérité et à l’autre. La vulgarité professionnelle commence lorsque l’on préfère la certitude au discernement, la recette au raisonnement, la promesse à la condition, le slogan à l'explication. C’est précisément pour cette raison qu’il faut distinguer deux opérations que le même mot tend aujourd’hui à confondre. Vulgariser pour rendre compréhensible et vulgariser pour rendre consommable. La première est une exigence pédagogique. La seconde est une instrumentalisation crasse de l’autre. La question fondamentale n’est donc pas « est-ce que le savoir est simple ? ». Elle est « que peut-on supprimer pour qu’il paraisse simplement compréhensible ? » C’est cette question qui permet de passer d’une critique superficielle de la vulgarité à une véritable critique des compétences professionnelles. Car lorsqu’il s’agit de préparer physiquement un joueur, ce qui est en jeu n’est pas seulement la qualité d’un discours. C’est la qualité d’une intervention exercée sur et pour un être humain. Dès lors, simplifier n’est plus une opération innocente. Il faut savoir ce que l’on simplifie, pourquoi on le simplifie, ce que cette simplification permet de comprendre, mais aussi ce qu’elle risque de faire disparaître. La véritable élégance, donc l’art, du métier consiste à rendre le complexe compréhensible sans le rendre faux. C’est à cette condition seulement que la vulgarisation cesse d’être vulgaire. 2. Les vulgarités de la préparation physique footballistiques 2.1. La vulgarité d’une préparation physique footballistique marchande La marchandisation de la préparation physique footballistique ne peut pas être comprise uniquement comme la commercialisation d’exercices, de programmes ou de prestations. Le phénomène est plus profond. Ce qui se vend n’est pas seulement un contenu d’entraînement. Ce qui se vend, très souvent, c’est la possibilité de devenir celui que le joueur espère devenir. C’est précisément à cet endroit que la préparation physique footballistique rejoint un mécanisme beaucoup plus large que l’on nomme « la marchandisation de l’espoir ». Le football est, par nature, un formidable producteur d’espoir. Le jeune joueur espère progresser. Il espère devenir meilleur. Il espère intégrer une académie. Il espère être repéré. Il espère signer un contrat. Il espère gagner sa place. Il espère atteindre le niveau supérieur. Il espère devenir professionnel. Ses parents espèrent avec lui. Cette espérance n’est ni ridicule ni condamnable. Elle constitue même une partie essentielle de la beauté du sport. Sans la possibilité imaginée d’un avenir meilleur, il n’y aurait ni passion, ni engagement, ni persévérance, ni goût de l’effort. Le problème commence lorsque cet espoir devient une matière première commerciale. Car l’espoir possède une caractéristique économique exceptionnelle. Il est impossible à mesurer précisément dans le présent, mais il peut être monétisé immédiatement. On peut donc vendre aujourd’hui ce que l’on ne pourra vérifier que demain. C’est là que se crée une situation particulièrement favorable à toutes les promesses de transformation, sachant que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, en devenir que sont… « Avec moi tu vas devenir plus rapide, plus explosif, plus puissant, moins blessé, plus performant, plus rapidement ». La formulation peut changer, mais l’appât demeure identique. Tu désires devenir plus grand, je possède l’entraînement qui te permettra de le devenir. Le problème n’est évidemment pas de proposer un moyen d’améliorer une qualité physique. Le problème apparaît lorsque le moyen est présenté comme suffisamment déterminant pour laisser croire qu’il existe une relation simple entre l’achat d’une prestation et la réalisation d’un destin sportif. Or, cette relation de cause à effet n’existe pas. Un joueur ne devient pas professionnel parce qu’il a juste acheté une préparation physique footballistique. Il ne devient pas rapide parce qu’il a acheté un programme de vitesse. Il ne devient pas performant parce qu’il a accumulé des outils. Surtout, il ne devient pas singulier en appliquant une méthode standardisée censée fonctionner pour tous. La performance footballistique est le résultat d’une construction longue, incertaine, individuelle et située. Elle suppose du temps, de l’entraînement, de la répétition, de l’apprentissage, de la récupération, de l’expérience, des adaptations et une confrontation permanente au jeu. Le marché, lui, vend dans l’immédiateté de la facilité et du gain de temps. Il préfère ce qui peut être promis maintenant à ce qui ne pourra être construit que progressivement. C’est ici que la marchandisation de la préparation physique footballistique rencontre celle d’autres formes de coaching sportif. Le mécanisme est particulièrement visible dans le coaching mental footballistique. On propose des outils de préparation mentale, notamment aux jeunes joueurs, qui ont une plus-value seulement pour des joueurs déjà très performants. Cela donne l’illusion à ces jeunes joueurs qu’ils pourraient eux-mêmes produire les compétences nécessaires du plus haut des niveaux, donc qu’ils sont légitimés à y jouer. Cette observation est fondamentale pour comprendre ce qui peut également se produire dans la préparation physique footballistique. Dans les deux cas, le mécanisme est comparable. Il existe d’abord une réalité complexe et longue. Devenir un joueur performant exige des années d’entraînement consistant. Puis apparaît une tromperie commerciale. Si certains outils peuvent apporter un bénéfice supplémentaire à des joueurs déjà confirmés, ils ne servent contextuellement à rien pour les joueurs en devenir. « Mais, Monsieur Xavier, puisque cet outil aide les meilleurs, il pourrait aider ces joueurs à devenir meilleur ». C’est à cet endroit que s'opère le glissement, sachant que les raccourcis n’existent pas dans le chemin qu’il s’agit d’emprunter pour arriver au succès. On passe de l’optimisation d’une compétence existante à la promesse de sa fabrication facile, c’est-à-dire sans effort. Dans mon post consacré au coaching mental, j’insiste précisément sur cette distinction. Les outils en question peuvent bonifier des compétences déjà existantes, mais ils ne les créent pas « hors du terrain ». Ils sont donc susceptibles d’être appropriés lorsqu’un joueur doit optimiser des compétences déjà longuement construites, mais leur utilisation précoce ou généralisée peut produire une illusion de progrès, car sans substance et sans rapport avec le terrain. La même logique vaut pour la préparation physique footballistique. Un outil peut être utile. Une méthode peut être adéquate. Un protocole peut produire une adaptation. Une technologie peut fournir une information intéressante. Mais aucun de ces éléments ne détermine à lui seul un devenir footballistique meilleur pour le joueur qui les utilise. Le problème commercial survient lorsque l’outil cesse d’être présenté comme un moyen situé dans une démarche d’entraînement en étant présenté comme la solution pour réussir. La nuance est considérable. Dans le premier cas, cet outil peut contribuer à résoudre ce problème précis de ce joueur dans ces conditions précises ». Dans le second, « cet outil va te permettre de devenir plus performant. ». Le premier discours relève de l’expertise. Le second ouvre la porte à la marchandisation de l’espoir. Plus le joueur désire fortement atteindre un objectif, plus il devient sensible aux promesses qui semblent réduire l’incertitude du chemin du fait que le football produit précisément cette vulnérabilité. Le jeune joueur ne cherche pas seulement à acheter une séance. Il cherche parfois à acheter une chance supplémentaire de devenir professionnel. Le parent ne paie pas seulement un programme. Il peut avoir le sentiment de ne pas avoir le droit de ne rien faire pour augmenter les chances de réussite de son enfant. Cette situation crée une économie particulière de l’inquiétude. Si l’on affirme au joueur qu’un outil est susceptible de lui faire gagner quelques pourcents de capacité, il devient difficile pour lui de ne pas l’utiliser. Car que se passera-t-il s’il refuse ? Et si son concurrent, lui, l’utilise ? Et si ce programme était précisément celui qui lui manquait ? Et si cette technologie lui permettait de franchir le dernier obstacle ? Et si son absence d’utilisation expliquait finalement son échec ? L’espoir, voire l’incertitude de la réussite, se transforme alors en obligation de consommer pour calmer ses inquiétudes et non in fine pour progresser. C’est probablement l’un des mécanismes les plus puissants de la marchandisation de l’espoir. On ne vend plus seulement le bénéfice attendu d’un produit. On vend implicitement la peur de ne pas l’avoir acheté ou encore l’angoisse de ne pas réussir. Le joueur ne consomme plus parce qu’il est convaincu de l’utilité réelle de l’outil. Il consomme parce qu’il ne veut pas prendre le risque de passer à côté de sa chance. Le parent ne consomme plus seulement parce qu’il estime que la prestation est sagace. Il consomme parce que l’amour qu’il porte à son enfant peut rendre insupportable l’idée de ne pas avoir tout essayé pour qu’il réussisse. Le marché dispose alors d’une ressource extrêmement puissante. La culpabilité potentielle de celui qui n’aurait pas fait assez. C’est ici que les préparations physique et mentale fallacieuses, donc vulgaires, et plus largement certaines formes de coaching sportif se rejoignent. C’est ainsi que la marchandisation de l’espoir peut produire une marchandisation de la culpabilité. Il me faut cependant être précis. Cela ne signifie évidemment pas que toute prestation payante de préparation physique ou mentale footballistiques serait vulgaire. Ce serait tomber exactement dans la simplification que je dénonce dans cet article. Un professionnel doit pouvoir vivre de son travail. Une expertise peut légitimement avoir un prix. Un accompagnement individualisé peut représenter une valeur considérable. Une technologie peut être coûteuse à développer et à utiliser. Le problème n’est donc pas le prix. Le problème est le rapport entre ce qui est vendu à qui et ce qui est implicitement promis. C’est pourquoi la distinction entre prix et valeur est ici essentielle. Le prix d’un service ne constitue ni une preuve de sa qualité, ni une preuve de sa pertinence. Un service peut être cher et parfaitement adéquat. Il peut être gratuit et intellectuellement pauvre. Il peut être sophistiqué et inutile. Il peut être technologiquement impressionnant et footballistiquement secondaire. La question n’est donc jamais de savoir combien cela coûte ? La question est plutôt quelle valeur réelle cela apporte-t-il à ce joueur, dans ce contexte, au regard de ce dont il a vraiment besoin ? Cette question permet également de distinguer la marchandisation légitime d’une compétence de la marchandisation de l’espoir. Dans le premier cas, le PPF vend son temps, son expérience, son jugement et sa capacité d’intervention. Dans le second, il vend principalement la possibilité imaginaire d’un avenir meilleur. Le premier vend une prestation. Le second vend un destin. Or personne ne peut honnêtement vendre le destin footballistique d’un joueur. Personne ne peut garantir qu’un enfant deviendra un joueur professionnel. Personne ne peut garantir qu’une méthode produira un champion. Personne ne peut garantir qu’un protocole transformera une singularité en réussite. Le champion est précisément celui que l’on ne peut pas fabriquer par simple reproduction d’une recette, car par définition il est une exception. C’est ici que le parallèle avec le coaching mental devient particulièrement éclairant. Les outils de préparation mentale ne créent pas artificiellement les compétences fondamentales du joueur. Ils peuvent juste et dans le meilleur des cas bonifier et optimiser des compétences déjà construites. Le tout souligne également le danger de pratiques qui exploiteraient la vulnérabilité de joueurs et de parents portés par des ambitions footballistiques irrationnelles. La préparation physique footballistique ne doit pas échapper à cette exigence. Elle ne doit pas être une industrie destinée à rassurer ceux qui ont peur de ne pas en faire assez. Elle doit rester une pratique professionnelle destinée à répondre à des besoins réels. C’est une différence éthique majeure. Le PPF responsable peut parfaitement dire « tu n’as pas besoin de cet outil ». Il peut dire « ce travail n’est pas prioritaire actuellement », « ton problème ne sera pas résolu par davantage de préparation physique, donc par moi ». Il peut même dire « je ne sais pas si cette intervention t’apportera quelque chose ». Paradoxalement, c’est précisément cette capacité à ne pas vendre qui constitue l’un des signes les plus convaincants de ses compétences professionnelles. Car le véritable expert n’a pas besoin de transformer chaque problème en produit. Il peut reconnaître qu’un joueur a parfois besoin de moins, selon le principe « Less is more ». Moins de séances, d’outils, de données, de technologie et de promesses. Ces moins veulent dire par ricochet davantage de football, d’apprentissage, de temps, de patience et de réflexion. C’est pourquoi la véritable opposition n’est pas entre des préparations physiques footballistiques gratuites ou payantes. Elle est entre celle qui crée de l’autonomie et celle qui organise de la dépendance. La première apprend au joueur à comprendre son corps, son entraînement et son football. La seconde lui fait croire qu’il aura toujours besoin d’un nouvel outil, d’une nouvelle méthode, d’un nouveau protocole ou d’un nouveau spécialiste pour progresser. La première accompagne le devenir. La seconde commercialise le désir de devenir. C’est précisément ici que la notion de vulgarité trouve tout son sens pour expliquer la situation. La vulgarité, ce n’est pas de gagner de l’argent grâce à une compétence. Elle consiste à exploiter l’écart entre ce que quelqu’un espère devenir et ce que l’on sait réellement pouvoir lui apporter, à transformer l’incertitude inhérente au football en certitude commerciale, à monétiser une promesse que l’on sait plus grande que le service réellement rendu, à prendre l’espoir d’un joueur pour une faiblesse exploitable plutôt que pour une aspiration qu’il convient de respecter. La préparation physique footballistique devrait donc avoir une règle éthique simple. Le chemin vers le haut niveau ne peut pas être acheté. Ce chemin peut seulement être parcouru par le joueur et exposé par le PPF. Ce chemin est long, incertain, exigeant et singulier. C’est précisément cette réalité que la marchandisation de l’espoir cherche à rendre à dessein moins visible. C’est en cela qu’elle est de la vulgarité. 2.2. La vulgarité d’une préparation physique footballistique incompétente Si la préparation physique footballistique peut devenir un terrain aussi favorable à la marchandisation de l’espoir, c’est aussi parce qu’elle présente une particularité assez singulière. Elle est à la fois extrêmement exigeante dans les connaissances qu’elle mobilise et extrêmement difficile à définir dans ses frontières. C’est peut-être même son principal paradoxe. Plus on cherche à définir sérieusement ce qu’est la préparation physique footballistique, plus on découvre l’étendue des connaissances qu’elle suppose. Plus on découvre cette étendue, plus il devient difficile de dire précisément où commence et où s’arrête ce métier. Le PPF doit connaître, entre autres, la physiologie de l’exercice, les adaptations métaboliques, la bioénergétique, la force, la puissance musculaire, la vitesse, l’endurance, la récupération, la fatigue, la charge d’entraînement, la prévention des blessures, les étirements, les contraintes biomécaniques, la coordination, le contrôle moteur, l’organisation du mouvement, les exigences des différents postes, les systèmes de jeu, la périodisation, la planification et les effets de l’entraînement... Mais cela ne suffit pas. Il doit également savoir observer, expliquer, faire adhérer, écouter, communiquer, collaborer avec un staff médical, comprendre l’entraîneur en chef, lire un joueur, interpréter des données et décider dans l’incertitude. Il doit surtout savoir contextualiser. Car une préparation physique footballistique sagace ne peut pas être indépendante du football que l’on veut faire jouer. Les exigences physiques d’une équipe ne sont pas abstraites. Elles dépendent de son projet de jeu, de son organisation, de son calendrier, de ses joueurs, de ses moyens et de son environnement. Comme je le souligne dans un texte consacré aux critères de succès du PPF, le métier ne peut donc pas être réduit à l’application d’un modèle standardisé. Il est un art qui repose sur sa capacité à articuler les connaissances scientifiques, les contraintes du football et le contexte particulier dans lequel on intervient. La préparation physique footballistique est ainsi moins une discipline fermée qu’une discipline carrefour. Elle emprunte à de nombreux domaines sans pouvoir se réduire complètement à aucun d’entre eux. C’est à la fois sa richesse et son défaut. Sa richesse, parce qu’elle oblige le PPF à multiplier les regards et à croiser des connaissances différentes. Son défaut, parce que cette transversalité rend son identité professionnelle difficile à circonscrire, ce qui ouvre la porte au tout-venant. Plus son champ s’élargit, plus sa définition devient floue. Or cette difficulté de définition produit une conséquence considérable. Il devient difficile de déterminer ce qu’il faut précisément savoir pour pouvoir légitimement se prétendre PPF. Il existe bien entendu des formations, des diplômes, des certifications et des parcours universitaires permettant d’acquérir certaines de ces connaissances. Mais leur diversité, leurs contenus différents à cause de l’absence d’un référentiel professionnel homogène rendent difficile l’identification d’un socle universel permettant de garantir, à lui seul, la compétence de celui qui se présente comme un PPF. On en est même à la situation où les entraîneurs et les PPF en savent plus sur la préparation physique footballistique que ce qu’il pense. Nous sommes donc, encore une fois, devant une situation paradoxale. Ce métier exige énormément de connaissances, mais l’appellation de PPF ne constitue pas, à elle seule, une garantie suffisante de la possession de l’ensemble des compétences nécessaires à son exercice. Il devient alors possible de se prévaloir d’un statut de PPF à partir de parcours extrêmement différents. L’un possède une formation scientifique poussée sans expérience terrain, l’autre vient essentiellement du terrain, un troisième est spécialiste de la musculation dans le rugby, un quatrième des arts martiaux, un cinquième de la vitesse athlétique, un sixième de l’endurance athlétique, un septième de la technologie GPS, un huitième de la réathlétisation stricte et un neuvième de son parcours de footballeur… Chacun peut évidemment posséder une compétence réelle et apporter sagacement quelque chose. Mais posséder une compétence dans un domaine ne signifie pas pour autant posséder la compétence de préparer physiquement un footballeur dans sa globalité. C’est là que se situe une distinction essentielle. Être spécialiste de la force ne fait pas automatiquement de vous un PPF. Être spécialiste de la vitesse ne le fait pas davantage. Savoir utiliser un GPS, maîtriser une technologie de mesure, être capable de construire une séance de musculation ou avoir soi-même pratiqué le football ne constituent pas, en eux-mêmes, des preuves suffisantes de compétence. La préparation physique footballistique exige précisément de savoir méthodologiquement relier ces savoirs, de comprendre leur complémentarité, leurs limites et leurs conditions d’utilisation. La compétence n’est donc pas simplement additive. Elle est intégrative. Le PPF compétent n’est pas celui qui accumule le plus de connaissances isolées, mais celui qui sait les mettre en relation ordonnée pour prendre la bonne décision dans une situation donnée. La compétence d’un PPF consiste précisément en cette capacité à articuler adéquatement les dimensions métaboliques, coordinatives, mécaniques et footballistiques de ses interventions. Cette caractéristique conduit à une compétence encore plus fondamentale. La connaissance de ses propres limites de PPF. Dans une discipline aussi vaste, savoir ce que l’on ne sait pas devient presque aussi important que savoir ce que l’on sait. Peut-être même davantage. La préparation physique footballistique recouvre suffisamment de domaines pour qu’il soit illusoire de prétendre les maîtriser tous. Le corps humain avec quelque 35'000 milliards d’eucaryotes en interactions exponentielles est trop complexe, le football est trop complexe, les interactions entre les deux sont alors trop complexes et les situations de terrain sont trop variables pour qu’un PPF puisse honnêtement prétendre disposer d’une réponse à chaque problème. Mon texte consacré aux critères de succès du PPF associe justement la compétence professionnelle à une forme d’humilité, à la capacité de remettre en question ses certitudes et à la reconnaissance de ses propres limites. C’est ici que l’utilisation de l’effet Dunning-Kruger devient intéressante pour la présente réflexion. Il convient évidemment de ne pas transformer ce phénomène en outil de diagnostic permettant de classer individuellement les PPF en compétents et incompétents. Il décrit plutôt un biais cognitif selon lequel certaines personnes peuvent surestimer leurs propres compétences précisément parce qu’elles ne possèdent pas suffisamment de connaissances pour évaluer correctement leurs limites. Mais appliqué à ma réflexion sur la préparation physique footballistique, ce mécanisme permet d’éclairer une situation particulièrement problématique. Pour savoir que l’on ne sait pas, il faut déjà savoir suffisamment de choses pour mesurer l’étendue de ce que l’on ignore. C’est peut-être l’un des grands paradoxes (encore un) de la compétence. Celui qui connaît peu peut avoir l’impression que le métier est simple. Il voit un joueur courir, un exercice être réalisé, une charge être déplacée, un GPS afficher des chiffres ou un test produire un résultat et il pense comprendre ce qu’il voit. Puis il apprend en découvrant la physiologie, puis la biomécanique, puis la coordination, puis les interactions entre charge externe et charge interne, puis les différences individuelles, puis les contraintes tactiques, puis les effets du calendrier, puis les interactions entre joueurs, puis les limites des données, puis les effets différés de ses interventions... Cela a pour conséquence qu’à mesure que ses connaissances augmentent, son sentiment de tout savoir peut diminuer. Non pas parce qu’il devient moins compétent, mais parce qu’il devient davantage capable de mesurer la profondeur de ce qu’il ne connaît pas. Dès lors, il existe deux figures du PPF presque opposées. La première est celle du professionnel qui ne sait pas qu’il ne sait pas. La seconde est celle du professionnel qui sait qu’il ne sait pas. Le premier peut être particulièrement dangereux précisément parce qu’il intervient avec certitude en croyant savoir. Il transforme ses croyances en prescriptions, ses habitudes en méthodes, ses préférences en principes, ses expériences personnelles en vérités générales et ses limites en certitudes. Le problème n’est alors plus simplement son éventuelle incompétence. C’est son incapacité à la percevoir. Cette incapacité peut d’autant plus facilement devenir commerciale qu’elle se combine avec l’asymétrie de connaissances qui existe entre le PPF et le joueur. Celui qui ne doute jamais de sa compétence peut vendre sans jamais être arrêté par ses propres limites. Il peut multiplier les protocoles, accumuler les outils, créer des systèmes et présenter chacune de ses interventions comme nécessaire. Il rejoint alors directement le phénomène décrit dans la section précédente de la marchandisation de l’espoir. Comme le joueur ne dispose pas toujours des connaissances nécessaires pour évaluer la sagacité de ce qui lui est proposé, le PPF bénéficie de cette asymétrie de connaissances. Dès lors, si ce dernier ne possède même pas la lucidité nécessaire pour identifier ses propres limites, il peut alors instrumentaliser cette asymétrie sans même avoir conscience de le faire, donc en toute honnêteté. C’est à cet endroit que la notion de vulgarité prend toute sa portée. Le PPF vulgaire n’est pas simplement celui qui simplifie un savoir. C’est celui qui instrumentalise en toute (in)conscience l’ignorance de son client pour renforcer sa propre position. Il transforme son statut d’expert en pouvoir, l’incertitude du joueur en certitude professionnelle et la dépendance en fidélisation. Il peut ainsi transformer l’espoir du joueur en chiffre d’affaires. La vulgarité ne réside donc pas uniquement dans l’erreur scientifique ou dans l’approximation technique. Elle réside surtout dans l’exploitation d’une relation asymétrique dans laquelle celui qui sait moins fait confiance à celui qui prétend savoir davantage. À l’inverse, le PPF véritablement compétent connaît cette dissymétrie entre son savoir et celui du joueur. Mais au lieu de l’exploiter, il cherche progressivement à la réduire. Il explique, contextualise, reconnaît ses limites et renvoie vers d’autres spécialistes lorsqu’une question sort de son champ de compétence. Il accepte de dire « je ne sais pas », voire « je ne sais pas encore ». Cette phrase peut sembler faible dans un univers professionnel obsédé par la démonstration de compétence. Elle constitue pourtant l’un des signes les plus importants de la maturité professionnelle. Car il faut être puissamment compétent pour savoir où s’arrête sa compétence. Le PPF compétent sait ce qu’il peut prendre en charge, ce qu’il doit approfondir, ce qu’il doit observer avant d’agir, ce qu’il doit demander à quelqu’un d’autre, quand les données sont insuffisantes, quand son modèle ne fonctionne plus et quand il doit modifier son intervention. Il ne considère pas le doute comme une faiblesse, mais comme une protection contre la certitude abusive. Cette posture rejoint directement les critères de succès de ses interventions, selon un angle performatif, qui est de questionner ses pratiques, de remettre en cause ses habitudes, d’accepter de ne pas avoir toujours raison et de rechercher la justesse de l’intervention plutôt que la démonstration de sa propre méthode. Cette posture protège également le joueur. Le joueur ne devrait jamais être le lieu d’expérimentation de l’ego professionnel du PPF. Il n’est pas là pour permettre au PPF de démontrer qu’il connaît quelque chose, pour justifier l’achat d’une technologie ou pour confirmer la sagacité d’une méthode. Le savoir du PPF n’a de valeur que s’il est mis au service du joueur et du football. C’est aussi pourquoi l’autonomisation du joueur constitue une finalité essentielle de l’intervention. Le bon PPF ne cherche pas à créer une dépendance permanente à son expertise, mais à permettre au joueur de comprendre progressivement son propre fonctionnement et de devenir davantage acteur de sa préparation physique. Le PPF compétent ne cherche donc pas à devenir indispensable. Il cherche, au contraire, à devenir progressivement moins nécessaire. Cette proposition est presque antinomique avec une logique commerciale fondée sur la dépendance, mais elle constitue peut-être l’un des meilleurs critères éthiques permettant de distinguer l’expertise de son instrumentalisation. Le PPF vulgaire dit implicitement « tu as besoin de moi parce que je sais ». Le PPF compétent dit plutôt « j’en sais suffisamment pour t’aider, mais je sais aussi suffisamment pour te dire ce que je ne sais pas. » Le premier construit sa valeur sur l’opacité. Le second la construit sur la clarté. Le premier entretient l’asymétrie. Le second cherche à la réduire. Le premier vend sa supériorité. Le second transmet petit à petit de l’autonomie par la transmission de ses compétences. C’est pourquoi la difficulté à définir la préparation physique footballistique ne doit surtout pas conduire à considérer que n’importe qui peut légitimement prétendre savoir exercer ce métier. C’est exactement l’inverse. Plus une discipline est difficile à définir parce qu’elle mobilise de nombreux domaines de connaissances, plus elle exige une définition exigeante de ses compétences fondamentales. Ces compétences ne consistent pas seulement à connaître la physiologie, à utiliser un GPS, à construire une séance ou à maîtriser une technologie. Elles consistent à penser son art en prenant le temps de comprendre avant de prescrire, de contextualiser avant de standardiser, d’observer avant d’interpréter, d’interpréter avant de décider, de savoir avant d’affirmer, de douter avant de certifier et surtout de reconnaître ses limites avant de prétendre pouvoir tout résoudre. La véritable compétence du PPF ne se mesure donc pas au nombre de méthodes qu’il connaît, mais aussi à la quantité de méthodes qu’il est capable de ne pas utiliser et même d’expliquer pourquoi il ne les utilise pas. Elle ne se mesure pas au nombre de certitudes qu’il peut énoncer, mais à la qualité des questions qu’il est capable de poser. Elle ne se mesure pas à sa capacité à répondre à tout, mais à sa capacité à reconnaître quand il faut chercher ailleurs. Dans une discipline aussi vaste, la compétence n’est pas l’absence d’incompétence. Elle est la capacité à identifier précisément son propre territoire d’incompétence. C’est là que je situe la frontière la plus nette entre l’expertise et la vulgarité. L’expert connaît ses limites et donc n’a pas peur de la critique. Le vulgaire fuit la critique qui possiblement met en lumière ses limites. L’un considère son savoir comme une responsabilité. L’autre le considère comme un instrument de pouvoir. L’un accepte l’incertitude constitutive du métier. L’autre la masque derrière des protocoles, des outils, des chiffres et des promesses. Dans un marché où l’espoir peut être monétisé, cette différence n’est pas simplement épistémologique. Elle devient éthique. Lorsque l’on ne sait pas que l’on ne sait pas, on peut faire payer très cher à quelqu’un son ignorance. Lorsque l’on sait que l’on ne sait pas, comme nous l’a susurré Jean Gabin, on devient enfin capable de ne pas vendre ce que l’on ne peut pas honnêtement promettre. Le véritable PPF n’est donc pas celui qui prétend tout savoir de son métier. C’est celui qui sait suffisamment pour mesurer tout ce qu’il ignore encore. C’est peut-être précisément cette conscience de son incompétence qui constitue le premier signe de sa compétence. 2.3. La vulgarité d’une préparation physique footballistique malhonnête La vulgarité de la préparation physique footballistique ne réside pas seulement dans sa simplification ou dans sa marchandisation. Elle apparaît également lorsqu’une rupture s’installe entre ce que le PPF prétend être, ce qu’il sait réellement faire, ce qu’il fait effectivement et les conséquences de ce qu’il fait subir au joueur. C’est à cet endroit que la question de l’intégrité devient centrale. Car une préparation physique footballistique peut être scientifiquement argumentée, technologiquement sophistiquée, méthodologiquement impressionnante et pourtant manquer fondamentalement d’intégrité. La qualité d’une intervention ne dépend en effet pas uniquement de ce qui est réalisé, mais également de la manière dont cela est réalisé et de la cohérence entre les intentions du PPF, ses connaissances réelles, ses choix méthodologiques et leurs effets sur les joueurs. L’intégrité constitue ainsi bien davantage qu’une qualité morale supplémentaire. Elle peut être considérée comme un méta-critère de qualité de la préparation physique footballistique. Elle oblige le PPF à mettre en cohérence son discours, ses connaissances, ses compétences, ses décisions et ses responsabilités. Elle lui interdit notamment de prétendre savoir ce qu’il ne sait pas, de présenter comme nécessaire ce qui ne l’est pas, de maintenir une intervention dont il constate qu’elle n’est plus sagace ou encore de faire passer ses propres intérêts professionnels avant ceux du joueur. Dans cette perspective, l’intégrité n’est pas une vertu décorative qui habille une compétence technique. Elle constitue la condition permettant à cette compétence de rester réellement au service du football et du joueur. C’est précisément pourquoi la malhonnêteté professionnelle est une forme de vulgarité. Elle apparaît lorsqu’un PPF utilise l’asymétrie de connaissances qui le sépare du joueur pour dissimuler les limites de son intervention. Le joueur ne possède généralement ni les connaissances physiologiques, ni les connaissances méthodologiques, ni l’expérience nécessaires pour déterminer seul si une charge, un exercice, un protocole ou une technologie est réellement pertinent pour lui. Il doit donc accorder une forme de confiance à celui qui prétend savoir. Cette confiance crée une responsabilité. Plus l’asymétrie de connaissance est importante, plus l’obligation d’intégrité du professionnel est grande. Le problème commence lorsque cette asymétrie n’est plus considérée comme une responsabilité, mais comme une opportunité de pouvoir. Le PPF peut alors transformer son expertise en argument d’autorité. Il peut faire croire que son intervention est indispensable parce qu’il est le seul à posséder les connaissances permettant de la comprendre. Il peut multiplier les outils pour donner une apparence de précision à une décision qui ne l’exigeait pas. Il peut maintenir une séance parce qu’elle était programmée alors qu’elle n’est pas nécessaire. Il peut encore utiliser les données disponibles pour justifier après coup une décision déjà prise. Dans tous ces cas, le problème n’est pas nécessairement que l’outil ou la séance soient mauvais en eux-mêmes. Le problème est que le PPF cesse d’être au service de la décision et commence à utiliser la décision pour justifier ses propres interventions. C’est ici que mon texte consacré aux joueurs comme variables d’ajustement apporte une distinction fondamentale. Une préparation physique footballistique devient malhonnête lorsque les contenus physiques acquièrent une existence autonome, ou uniforme, et que le joueur est progressivement sommé de s’adapter par son club à ce qui avait été prévu. La logique s’inverse alors. L’entraînement, qui devrait être un outil au service du joueur, exige que le joueur devienne l’outil permettant de réaliser l’entraînement prévu. Le joueur n’est plus le centre du processus. Il devient la variable d’ajustement du programme. Cette inversion est particulièrement révélatrice de la malhonnêteté professionnelle parce qu’elle permet au PPF de conserver l’illusion que son intervention fonctionne même lorsque la réalité du joueur lui indique le contraire. La séance était prévue, donc elle doit être réalisée. La charge était calculée, donc elle doit être atteinte. Le volume était programmé, donc il doit être respecté. Le test indiquait une valeur, donc le joueur doit être préparé pour atteindre la valeur suivante. Le protocole existe, donc le joueur doit entrer dans le protocole. À défaut, d’une part le joueur est rejeté et, d’autre part, les blessés s’accumulent. Or le joueur n’est pas un modèle théorique. Il est un système vivant, soumis à des variations permanentes. Son état de fatigue, son sommeil, son vécu émotionnel, son stress, son historique d’entraînement, son âge, ses contraintes compétitives, sa récupération et son contexte personnel peuvent modifier considérablement sa réponse à une même charge. Deux joueurs soumis au même stimulus ne produisent donc pas nécessairement les mêmes adaptations ni la même fatigue. Une préparation physique footballistique intègre doit accepter cette réalité. Elle ne peut pas demander au vivant de se conformer mécaniquement à un « Deus programmatique ». La malhonnêteté commence précisément lorsque le PPF refuse de modifier son intervention alors que les informations dont il dispose lui indiquent qu’il devrait le faire, pour éviter de montrer aux yeux de tous qu’il a tort. Elle peut alors prendre des formes particulièrement respectables. Le PPF peut parler de rigueur, alors qu’il fait preuve de rigidité. Il peut parler d’exigence, alors qu’il refuse d’entendre la fatigue. Il peut parler de résilience, alors qu’il culpabilise un joueur qui ne répond plus à la charge. Il peut parler de discipline, alors qu’il protège davantage son protocole que le joueur. Il peut parler de professionnalisme, alors qu’il cherche simplement à démontrer que sa programmation initiale était correcte. La distinction entre rigueur et rigidité est ici essentielle. La rigueur suppose une exigence dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation de l’entraînement, mais elle doit rester compatible avec l’adaptation. Lorsqu’elle ne l’est plus, elle perd précisément la qualité qui la rend professionnellement compétente. Une préparation physique footballistique rigoureuse n’est donc pas celle qui applique obstinément ce qui était prévu. C’est celle qui possède suffisamment de cohérence pour savoir quand le plan doit être maintenu et quand il doit être abandonné. Cette capacité à renoncer est probablement l’une des manifestations les plus difficiles de l’intégrité. Il est relativement facile de faire davantage. Il est beaucoup plus difficile de décider que davantage n’est pas nécessaire. Il est facile de produire une séance. Il est beaucoup plus difficile d’expliquer pourquoi elle ne sera finalement pas réalisée. Il est facile de montrer que l’on travaille. Il est plus difficile d’accepter qu’un joueur ait parfois besoin de récupérer, d’apprendre à jouer plus ou simplement de ne pas recevoir une charge supplémentaire. Or mon texte sur l’intégrité rappelle précisément que la sobriété consiste à résister à la tentation de complexifier ou de multiplier les interventions lorsque cela n’apporte pas d’utilité réelle. Cette sobriété est de l’honnêteté. Elle oblige le PPF à se demander non pas « que puis-je encore faire ? », mais « qu’est-ce qui est réellement nécessaire ? » La différence paraît minime. Elle est pourtant fondamentale. La première question est centrée sur l’activité du PPF. La seconde est centrée sur le besoin du joueur. Le même raisonnement permet de comprendre pourquoi la technologie peut elle aussi devenir un instrument de malhonnêteté. Un GPS, une plateforme de force, une vidéo, un test, un indicateur de charge ou n’importe quel autre outil peuvent fournir des informations utiles. Mais aucune donnée ne dispense de jugement. La multiplication des données peut même créer une illusion de contrôle. Les distances parcourues, les accélérations, les décélérations ou les mètres à haute intensité peuvent devenir des objectifs autonomes alors qu’ils ne constituent jamais à eux seuls la réalité du joueur. La malhonnêteté ne consiste donc pas nécessairement à falsifier une donnée. Elle peut consister à lui faire dire davantage qu’elle ne permet réellement de dire. Elle apparaît lorsqu’un indicateur devient une vérité, lorsqu’un test devient un diagnostic exhaustif, lorsqu’une corrélation devient une causalité ou lorsqu’un chiffre permet de masquer une réalité humaine que l’on ne souhaite pas prendre en compte. Le PPF intègre doit au contraire accepter que la donnée ne soit qu’un élément du raisonnement. Il doit pouvoir l'interroger, la confronter à l’observation du joueur, à son ressenti, au contexte du match, au projet de jeu et aux informations apportées par les autres membres du staff. La sagacité consiste précisément à prendre, dans l’incertitude, la décision la plus sagace possible. Elle suppose observation, intuition informée et remise en question permanente. Cette capacité d’ajustement constitue d’ailleurs une véritable rupture avec une conception dogmatique de la préparation physique footballistique. Le dogmatique possède une réponse avant même d’avoir observé le problème. L’intègre observe le problème, en le comprenant et en écoutant le joueur pour l’entendre vraiment, avant de décider si sa réponse habituelle est encore sagace. Le premier demande au joueur d’entrer dans son modèle. Le second accepte de modifier son modèle pour que les capacités du joueur grandissent. C’est pourquoi l’intégrité suppose également une éthique de la prétention. Prétendre être un bon PPF ne devrait pas signifier revendiquer un statut ou une identité professionnelle. Cela devrait signifier accepter une responsabilité. Être un PPF, c’est prétendre être capable d’intervenir sur le développement physique d’un être humain engagé dans une activité extrêmement complexe. Une telle prétention doit donc être accompagnée de la capacité à reconnaître ses limites, à remettre en question ses habitudes et à refuser d’instrumentaliser le football à des fins personnelles. Le terme « prétention » prend ici un double sens particulièrement intéressant. Il y a d’abord la prétention comme affirmation de compétence, c’est-à-dire que « je me présente comme capable de faire cela. » Mais cette affirmation entraîne immédiatement une seconde exigence, « puisque je prétends pouvoir le faire, je dois être capable d’assumer la responsabilité de ce que je fais ». La prétention d’un PPF n’est donc légitime que lorsqu’elle est proportionnée à ses compétences réelles. C’est là que mes réflexions se rejoignent. Celui qui vulgarise excessivement simplifie la réalité pour la rendre consommable. Celui qui marchandise l’espoir transforme le désir de progresser en produit. Celui qui prétend posséder des compétences qu’il n’a pas transforme son ignorance en autorité. Celui qui refuse ensuite de reconnaître les effets de ses décisions réduit le joueur en variable d’ajustement de son propre système d’intervention. La vulgarité devient alors profondément une problématique éthique. Elle ne consiste plus seulement à dire quelque chose de faux ou à utiliser une mauvaise méthode. Elle consiste à placer ses propres intérêts au-dessus de ceux de la personne que l’on prétend servir. Un PPF peut se tromper sans être malhonnête. Il peut prendre une mauvaise décision malgré une analyse sérieuse. Il peut proposer une intervention qui ne produit pas les effets attendus. Il peut même changer d’avis. L’erreur n’est pas un défaut d’intégrité. Dans une discipline complexe et non linéaire, l’erreur est inévitable. Ce qui devient problématique est la manière dont le PPF réagit lorsqu’il découvre son erreur. Le PPF intègre, qui dit « je me suis trompé », peut modifier sa décision. Il peut reconnaître que les données disponibles ne suffisaient pas. Il peut demander l’avis d’un autre PPF. Il peut interrompre une intervention. Il peut accepter que son hypothèse initiale était mauvaise. Cette possibilité de révision constitue précisément une marque de compétence et non de faiblesse. Le PPF malhonnête, donc vulgaire, lui, peut chercher à sauver son système d’intervention plutôt qu’à protéger le joueur. Il cherchera alors les informations permettant de confirmer sa décision, déplacera la responsabilité vers le joueur, expliquera que celui-ci n’a pas suffisamment travaillé, invoquera un manque de résilience ou ajoutera un nouveau protocole destiné à corriger les conséquences du précédent. Son système devient autoréférentiel en se nourrissant par lui-même, à savoir que chaque problème produit une nouvelle intervention qui justifie la précédente. Il ne résout pas les problèmes, il les développe jusqu’à ce que le joueur lui-même soit le problème. C’est ainsi que peut apparaître une véritable instrumentalisation du joueur. Celui-ci n’est plus considéré comme la finalité de la préparation, mais comme le moyen de faire fonctionner une méthode. Il doit atteindre les chiffres prévus, supporter les charges prévues, réaliser les exercices prévus et produire les adaptations attendues. Dès lors, lorsqu’il n’y parvient pas, c’est lui qui devient le problème. Or cette conception est exactement contraire à l’idée selon laquelle les joueurs ne sont pas les variables d’ajustement de la préparation physique footballistique. Le football est un système complexe dans lequel les dimensions physiologiques, tactiques, perceptives et émotionnelles interagissent. Le joueur doit donc être considéré comme le centre vivant du processus d’entraînement, et non comme un simple récepteur de charges. La conséquence est considérable. Le PPF n’est pas un dictateur de charge. Il est un régulateur de performance. Son rôle consiste à orchestrer les interactions entre fatigue, récupération, développement physique et contraintes tactiques. Cela exige une compréhension du jeu, une capacité à interpréter les signaux faibles, une collaboration avec le staff et surtout une capacité d’adaptation qui écoute le joueur. Cette conception transforme également la notion de réussite. Si la finalité de la préparation physique footballistique est de permettre au joueur d’exprimer durablement son talent footballistique, alors une intervention qui améliore un indicateur physique tout en dégradant la disponibilité du joueur ne peut pas être considérée comme une réussite. Une intervention qui augmente la charge mais diminue la capacité à jouer n’est pas nécessairement performante. Une intervention qui produit un résultat immédiat mais compromet la durabilité de la performance ne peut pas être considérée comme pleinement sagace. C’est pourquoi l’intégrité impose au PPF de penser en termes de conséquences et non uniquement en termes d’intentions. Il ne suffit pas de dire « je voulais améliorer sa vitesse », « je voulais développer sa force », « je voulais prévenir les blessures » ou « je voulais optimiser sa performance ». Il faut également se demander « qu’est-ce que mon intervention produit réellement chez ce joueur, dans ce contexte, à cette période de la saison et au regard des exigences du football qu’il pratique ? ». Cette question est beaucoup plus difficile parce qu’elle empêche le PPF de se réfugier derrière ses bonnes intentions. Une bonne intention ne garantit jamais une bonne intervention. On peut vouloir aider un joueur et, au final, lui nuire. On peut vouloir optimiser sa préparation physique et dégrader sa disponibilité énergétique pour le match. On peut vouloir prévenir une blessure et créer une autre contrainte. On peut vouloir augmenter sa performance physique et finalement diminuer sa capacité à exprimer son football. L’intégrité exige donc une forme de responsabilité « conséquentialiste », c’est-à-dire d’accepter de juger son intervention à partir de ses effets et pas seulement à partir de l’honnêteté de son intention. Elle exige également de respecter les temporalités du joueur. La recherche permanente d’effets rapides constitue l’une des dérives identifiées dans mon texte consacré à l’intégrité. Le développement des qualités physiques demande du temps, de l’assimilation et de la progressivité. La précipitation peut conduire à une accumulation de charges ou à une réduction des temps d’adaptation, avec des conséquences potentielles sur la performance et la santé du joueur. Ici encore, la malhonnêteté peut prendre une apparence séduisante. Promettre une transformation rapide est commercialement beaucoup plus percutant que d’expliquer qu’un développement physique sérieux enjoint de la patience. Pourtant, prendre le temps d’aller vite constitue précisément la compétence. Le PPF intègre accepte que le joueur ne puisse pas être accéléré artificiellement pour satisfaire une promesse, un calendrier ou l’impatience capitalistique de son environnement. La patience devient alors une forme de respect. Respect du biologique. Respect du développement. Respect du contexte. Respect du joueur. Donc respect surtout de la réalité footballistique. La véritable opposition n’est donc pas entre un PPF qui fait beaucoup et un PPF qui fait peu. Elle est entre un PPF qui agit pour que le joueur puisse progresser et un PPF qui fait agir le joueur pour démontrer que son système fonctionne. Dans le premier cas, le PPF accepte de disparaître derrière la réussite du joueur. Dans le second, le joueur devient parfois la démonstration vivante de la méthode du PPF que l’on expose sans vergogne sur les réseaux sociaux. Cette distinction permet finalement de comprendre pourquoi l’intégrité constitue le méta-critère de la qualité. Sans intégrité, la cohérence peut devenir de l’opportunisme, la sobriété devient simplisme, la sagacité une intuition erratique, la consistance une routine, la rigueur une rigidité et la patience devient passivité. Avec elle, ces qualités peuvent au contraire s’articuler au service d’une performance durable et du respect du joueur. Le PPF intègre n’est donc pas celui qui ne commet jamais d’erreur. C’est celui qui refuse de faire de son erreur une vérité parce qu’il a besoin d’avoir raison. Il n’est pas celui qui sait toujours quoi faire. C’est celui qui sait reconnaître quand les informations disponibles ne permettent pas de décider. Il n’est pas celui qui applique toujours son programme. C’est celui qui sait modifier son programme lorsque le joueur et le contexte l’exigent. Il n’est pas celui qui utilise le plus d’outils. C’est celui qui sait lesquels sont réellement nécessaires. Il n’est pas celui qui fait travailler le plus. C’est celui qui sait déterminer la dose optimale permettant l’adaptation sans destruction. Il n’est pas celui qui prétend pouvoir tout résoudre. C’est celui qui connaît suffisamment ses limites pour savoir quand il doit demander de l’aide. Il n’est donc pas celui qui considère le joueur comme la matière première de sa méthode. Il considère sa méthode comme un moyen au service du joueur. La préparation physique footballistique malhonnête est donc vulgaire non parce qu’elle serait grossière, simpliste ou techniquement médiocre. Elle peut être brillante en apparence. Elle peut être parfaitement présentée. Elle peut être bardée de données, de références scientifiques, de technologies et de protocoles. Elle devient vulgaire lorsque le PPF sait, ou devrait savoir, que son intervention ne correspond plus à l’intérêt du joueur et qu’il choisit malgré tout de la maintenir parce qu’elle sert ses propres intérêts. C’est pourquoi la véritable élégance du PPF ne réside finalement ni dans la sophistication de ses outils, ni dans la complexité de ses protocoles, ni dans la certitude de ses discours. Elle réside dans sa capacité à pouvoir dire, lorsque la réalité du joueur l’exige « ce que j’avais prévu n’est plus ce qu’il faut faire. » Parfois, plus difficile encore « ce que je peux vous vendre n’est pas ce dont vous avez besoin ». C’est à cet endroit précis que la préparation physique footballistique cesse d’être un commerce de certitudes et redevient ce qu’elle devrait toujours être, soit une pratique de responsabilité au service du joueur, du football et de sa capacité à exprimer durablement son talent. 2.4. La vulgarité d’une préparation physique footballistique facile Ce sous-titre ne signifie pas que la facilité serait en elle-même médiocre. La facilité dont je discute ici est celle qui relève alors davantage de la simplification que de la simplicité, du raccourci que de la maîtrise, du confort que de la recherche du moindre coût. Dans cette perspective, la véritable facilité physique footballistique est tout sauf facile à produire. Elle est le résultat visible d’un travail invisible. Elle apparaît lorsque le joueur donne l’impression de ne plus lutter contre son propre corps en le dominant, c’est-à-dire lorsque ses accélérations semblent naturelles, ses changements de direction évidents, ses appuis disponibles et ses gestes suffisamment coordonnés pour que l’effort disparaisse derrière l’expression de son talent. Mais cette apparente simplicité est précisément ce qui demande le plus de travail. Comme le danseur classique qui répète inlassablement sa technique ou le musicien ses gammes pour que l’exécution finale paraisse naturelle, le joueur doit travailler jusqu’à rendre ses difficultés techniques imperceptibles. Au même titre que lorsqu’un arbitre est bon, on ne le remarque pas. Cette explication me permet de distinguer la facilité de la facilitation. Faciliter une préparation physique footballistique consiste souvent à réduire artificiellement la difficulté de ce qui est proposé au joueur. Rendre la préparation physique footballistique facile consiste au contraire à rendre le joueur capable de résoudre facilement une difficulté qui, elle, demeure bien réelle. Dans le premier cas, on simplifie la tâche. Dans le second, on complexifie intelligemment l’apprentissage pour que le joueur puisse ensuite simplifier son expression motrice. La nuance est fondamentale. Le football ne devient pas facile parce que ses contraintes disparaissent. Il devient physiquement plus facile à jouer parce que le joueur apprend à mieux absorber ces contraintes, à mieux les anticiper et surtout à mieux organiser ses réponses motrices. La préparation physique footballistique ne doit donc pas supprimer la difficulté. Elle doit apprendre au joueur à la traverser avec moins de dépenses inutiles. C’est précisément ce que signifie rendre la difficulté facile. Cela demande une préparation physique footballistique qualitative qui ne cherche pas à impressionner par sa dureté. On ne mesure pas la valeur de ce type de préparation au nombre de ses exercices, à la quantité de kilomètres parcourus, à la fatigue provoquée ou à la souffrance ressentie. Elle se juge à la transformation du joueur, à savoir est-il capable de produire davantage de solutions motrices avec moins de contraintes inutiles ? Si oui, alors l’entraînement physique a véritablement créé de la valeur ajoutée pour le joueur. C’est ici que la vulgarité de la préparation physique footballistique facile apparaît. Elle devient vulgaire lorsqu’elle confond le facile avec le simpliste, l’accessible avec le superficiel et le confortable avec le performant. Elle devient vulgaire lorsqu’elle promet au joueur des résultats sans lui demander l’investissement nécessaire à leur construction. Elle devient vulgaire lorsqu’elle vend une sensation immédiate de progrès au lieu de construire une compétence durable. En effet, il s’agit de comprendre qu’une préparation physique footballistique peut être facile à comprendre sans être facile à réaliser. Elle peut même être gratuite, ce qui ne préfigure pas de sa réelle valeur. Ces deux propositions sont intimement liées. La valeur d’une méthode ne se mesure ni à son prix, ni à la quantité de souffrance qu’elle provoque, ni à son apparente sophistication. Elle se mesure à ce qu’elle exige intellectuellement et pratiquement à celui qui veut réellement se l’approprier. La gratuité n’abolit pas le coût. Elle déplace le coût vers le temps, l’attention, la réflexion, la capacité à remettre en question ses représentations et surtout la volonté de transformer une information en connaissance puis une connaissance en compétence. Il en va exactement de même pour la facilité physique footballistique. Elle n’abolit pas l’effort. Elle déplace l’effort. L’effort n’est plus prioritairement consacré à produire de la fatigue, mais à produire de la qualité. Cet effort n’est plus investi dans la répétition aveugle d’une quantité d’exercices, mais dans l’apprentissage d’une organisation motrice qui coûte moins. Il n’est plus nécessairement visible sous la forme de sueur, d’épuisement ou de souffrance. Il devient parfois cognitif, proprioceptif, coordinatif, émotionnel et temporel. Ainsi, faire moins ne signifie pas travailler moins. Faire moins peut même exiger davantage de réflexion, davantage de précision et davantage de maîtrise. Le « Less is more » n’est donc pas une invitation à la facilité. C’est une invitation à la sobriété méthodologique en supprimant le superflu pour concentrer l’exigence sur ce qui transforme réellement le joueur. La préparation physique footballistique facile n’est donc pas celle qui demande peu au joueur. C’est celle qui, après avoir beaucoup demandé au joueur, lui permet de constater qu’il a moins besoin de lutter pour réaliser la même chose. La différence est considérable. Dans un cas, l’entraînement diminue la difficulté de l’exercice. Dans l’autre, il augmente la capacité du joueur à maîtriser la difficulté du football. C’est pourquoi la facilité physique footballistique constitue probablement l’un des marqueurs les plus exigeants de la qualité d’une préparation physique footballistique. Un joueur qui court vite en forçant peut être performant. Un joueur qui court vite en restant coordonné, relâché, équilibré, pertinent, efficace et efficient manifeste une qualité supérieure d’organisation. Il ne fait pas moins parce qu’il serait moins engagé. Il fait moins parce qu’il gaspille moins. La véritable préparation physique footballistique ne cherche donc pas à fabriquer des joueurs qui supportent davantage de contraintes. Elle cherche à fabriquer des joueurs qui ont besoin de moins de contraintes internes, donc sont mieux harmonisés, pour répondre aux contraintes externes du jeu. C’est là que réside sa valeur. Plus précisément, dans la transformation d’un effort visible en une compétence invisible. Mais cette compétence invisible a un prix. Non pas nécessairement financier, mais humain. Elle réclame du temps, de la répétition, de la rigueur, de la consistance, de la cohérence, de la sobriété et de la sagacité. Elle réclame aussi au joueur de penser sa propre préparation physique footballistique plutôt que de la consommer passivement. La connaissance ne se consomme pas. Elle se construit. De la même manière, la facilité physique footballistique ne se commande pas. Elle se construit. Une préparation physique footballistique facile, au sens vulgaire du terme, promet donc une facilité sans transformation. Une préparation véritablement facile produit au contraire une transformation qui rend la difficulté moins coûteuse. La première vend une apparence. La seconde construit une compétence. Finalement, une préparation physique footballistique facile est vulgaire lorsqu’elle est facile pour le PPF, facile à vendre, facile à reproduire et facile à faire consommer. Elle cesse de l’être lorsqu’elle devient difficile à concevoir, difficile à maîtriser, difficile à transmettre et difficile à s’approprier. La véritable élégance motrice footballistique naît précisément de cette contradiction. Ce qui paraît le plus facile, voire nonchalant, sur le terrain est souvent ce qui a demandé le plus de travail en dehors de celui-ci. La facilité n’est donc pas le contraire de l’exigence. Elle en est l’aboutissement. Rendre la difficulté facile est difficile. La proposer comme si cela était facile à atteindre est vulgaire. 3. Vulgariser noblement la préparation physique footballistique Oui, la préparation physique footballistique est un métier dense. Oui, elle est complexe en mobilisant des connaissances nombreuses, parfois très spécialisées, qui ne peuvent ni se résumer à quelques exercices, ni s’improviser au gré des modes, des réseaux sociaux ou des certitudes de ceux qui parlent le plus fort ou qui ont été mais qui ne sont, malheureusement pour eux, plus. Mais sa complexité ne lui confère pas le droit de devenir incompréhensible et d’être réservée à une caste qui soi-disant sait. Bien au contraire, sachant que le football appartient à tous parce qu’il est nous tous. Plus un métier intervient sur ce qui est précieux, plus il a le devoir de se rendre intelligible. Or, le corps du footballeur est précieux notamment parce qu’il est particulièrement exposé. Jouer au football n’est pas une activité anodine pour le corps. Répétition des accélérations, freinages, changements de direction, sauts, contacts, courses, frappes, accumulations de matchs et d’entraînements. La pratique footballistique impose aux organismes des contraintes importantes et répétées, donc déformantes. La performance se construit donc, encore une fois, sur un paradoxe. Il faut rendre le joueur capable de supporter davantage de contraintes sans pour autant confondre entraînement, usure et adaptation. Elle concerne donc tous les acteurs de la scène footballistique. C’est précisément pour cela que la préparation physique footballistique ne devrait jamais être réservée à ceux qui possèdent les codes permettant de la comprendre. La rendre intelligible, ce n’est pas la rendre facile. La vulgariser, ce n’est pas la dénaturer. La démocratiser, ce n’est pas la dévaloriser. C’est permettre au plus grand nombre de comprendre ce qui est fait, pourquoi c’est fait, pour qui c’est fait et avec quelles limites. Car lorsqu’un savoir devient volontairement obscur, celui qui ne sait pas devient dépendant de celui qui prétend savoir et cette dépendance ouvre la porte à toutes les escroqueries intellectuelles. L’escroc, ou ici le vulgaire, c’est celui qui vend une méthode miracle parce qu’il maîtrise mieux les mots que la réalité, qui transforme une évidence en concept pour pouvoir la vendre, qui empile les termes scientifiques sans jamais expliquer ce qu’ils changent réellement dans la pratique, qui fait de la complexité un argument d’autorité plutôt qu’un outil de compréhension. Or, le PPF ne doit pas chercher à impressionner par ce qu’il sait. Il doit chercher à rendre l’autre capable de comprendre. C’est une différence fondamentale. Un savoir qui ne peut être transmis qu’à ceux qui le possèdent déjà est un savoir qui protège davantage son détenteur qu’il ne protège ceux auxquels il est destiné. La préparation physique footballistique doit donc être accessible sans être simpliste, vulgarisée sans l’être à outrance, démocratisée sans être banalisée. Parce que rendre compréhensible ne signifie pas tout dire à tout le monde. Cela signifie donner à chacun suffisamment de clés pour ne pas être condamné à croire. C’est peut-être même donner suffisamment de clés pour savoir quand quelqu’un ne sait pas. C’est là que la démocratisation de la préparation physique footballistique prend tout son sens. Elle consiste à ce que chacun prenne conscience que NON, tout le monde ne peut pas devenir un PPF, ou se prendre pour, en regardant quelques vidéos. Elle consiste à faire en sorte que le joueur, l’entraîneur, le parent, le dirigeant ou l’éducateur puisse comprendre les principes fondamentaux qui concernent le corps du footballeur. Ceci pour pouvoir questionner, choisir, refuser et surtout, pour ne pas se faire escroquer par ceux qui ont fait de leur prétendu savoir un moyen de domination. La compétence ne devrait jamais avoir besoin de l’obscurité pour être reconnue. Elle devrait être capable de supporter la lumière. Si la préparation physique footballistique est réellement un métier complexe, alors elle doit être suffisamment solide pour pouvoir être expliquée simplement sans devenir simpliste. La difficulté du métier ne justifie pas son opacité. Elle impose sa pédagogie pour le bien de tous et in fine pour jouir d’un beau et compétitif football. 3.1. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est définir son objet d’intervention Mais définir, c’est choisir des angles d’analyse, c’est faire des choix stratégiques, se positionner par la définition d’un concept d’intervention. C’est probablement ici que commence la véritable vulgarisation de la préparation physique footballistique. Avant même d’expliquer comment intervenir, il faut être capable de dire sur quoi l’on intervient. Cela paraît évident. Cela ne l’est pourtant pas. Dire que la préparation physique footballistique intervient sur le « physique footballistique » ne constitue pas une définition. Dire qu’elle cherche à développer ses qualités physiques n’en constitue pas davantage une. Toutes les notions de force, vitesse, puissance, endurance, mobilité, coordination, explosivité, capacité aérobie, capacité anaérobie peuvent être sagaces. Mais leur simple énumération ne définit aucun objet d’intervention. Elle ne fait que dresser l’inventaire des connaissances que le PPF pourrait mobiliser pour que le joueur puisse mieux exprimer son talent footballistique. Un métier ne se définit pas par la liste des outils qu’il possède. Il se définit d’abord par le problème auquel il cherche à répondre. C’est une distinction fondamentale. En effet, si l’objet de la préparation physique footballistique est mal défini, tout peut devenir préparation physique. Lorsque tout peut devenir préparation physique, plus rien ne permet réellement de distinguer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas, ce qui est sagace de ce qui est simplement disponible, ce qui sert le joueur de ce qui sert celui qui intervient. Le risque est alors considérable. On choisit une qualité physique parce qu’elle est mesurable. On choisit un exercice parce qu’il est connu. On choisit une technologie parce qu’elle existe. On choisit un indicateur parce qu’il est facilement quantifiable. Puis l’on construit autour de ces choix une intervention qui finit par se justifier elle-même. L’outil devient alors l’objet. C’est précisément ce renversement que la vulgarisation doit rendre visible. La préparation physique footballistique ne devrait pas commencer par la question de savoir « quel exercice allons-nous faire ? ». Elle devrait commencer par des questions beaucoup plus embarrassantes. Quel problème cherche-t-on à résoudre ? Quelle contrainte du football cherche-t-on à mieux supporter ? Quelle capacité du joueur cherche-t-on à transformer ? Ou encore, pour quelle expression footballistique cette transformation est-elle recherchée ? Car le joueur ne pratique pas la force pour pratiquer de l’haltérophilie. Il ne développe pas sa vitesse pour devenir un meilleur sprinteur. Il n’améliore pas son endurance pour obtenir une meilleure valeur sur un test. Il ne développe pas la qualité de la montée de sa puissance musculaire, ou explosivité, pour satisfaire une courbe de force. Il développe des ressources corporelles parce qu’elles doivent lui permettre de mieux jouer au football. L’objet d’intervention du PPF ne peut donc pas être séparé de l’activité dans laquelle ces ressources doivent s’exprimer. C’est pourquoi la préparation physique footballistique ne peut honnêtement être pensée comme une simple transposition de la préparation physique générale au football. Ce dernier n’est pas seulement le décor dans lequel on applique des principes physiologiques. Il constitue le contexte qui donne leur sens aux adaptations recherchées. Les exigences physiques ne sont pas abstraites. Elles dépendent du joueur, de son poste, de son niveau, de son histoire, de son état du moment, du calendrier, du modèle de jeu, de l’organisation collective et des événements auxquels il devra répondre. Le même développement physique peut donc être adapté pour un joueur et secondaire pour un autre. Cette évidence suffit déjà à invalider une grande partie des discours qui prétendent proposer une préparation physique universelle. Il n’existe pas de qualité physique naturellement prioritaire indépendamment du contexte. Il existe une qualité physique que l’on peut choisir de rendre prioritaire parce qu’elle devient stratégiquement déterminante au regard du problème auquel le joueur doit répondre. Cette manière de concevoir l’objet d’intervention est essentielle. Elle permet notamment de comprendre pourquoi j’insiste sur la nécessité d’un référentiel d’intervention commun. Sans définition partagée des concepts utilisés, chacun peut employer les mêmes mots pour désigner des réalités différentes. On parle de vitesse, de force, d’explosivité, de prévention ou de performance, mais sans nécessairement parler de la même chose. Le vocabulaire donne alors l’illusion d’une compréhension commune alors qu’il peut dissimuler des conceptions radicalement différentes de l’intervention. Définir l’objet, c’est donc aussi définir ce que l’on accepte de mettre derrière les mots. Cette exigence est loin d’être théorique. Elle conditionne directement la capacité du joueur, de l’entraîneur, du parent ou du dirigeant à comprendre ce que le PPF propose. Si « explosivité » signifie simplement faire des exercices rapides, si « prévention » signifie systématiquement renforcer telle ou telle zone corporelle, si « performance » signifie améliorer quelques indicateurs, alors le vocabulaire professionnel devient un formidable outil d’autorité. Celui qui maîtrise les mots maîtrise celui qui ne les maîtrise pas. C’est exactement l’inverse de ce que devrait produire une véritable vulgarisation. Vulgariser ne consiste pas à apprendre au plus grand nombre le vocabulaire du spécialiste. Cela consiste à permettre au plus grand nombre de comprendre ce que ce vocabulaire recouvre, ce qu’il permet de décider et surtout ce qu’il ne permet pas de conclure. Le PPF qui explique la force sans expliquer pourquoi elle est recherchée dans telle situation ne vulgarise pas réellement. Il transmet un terme. Celui qui explique la vitesse sans préciser quelle vitesse, pour quel événement footballistique, dans quelles conditions et au service de quelle intention de jeu ne rend pas son intervention intelligible. Celui qui présente une donnée sans expliquer quelle décision elle peut ou ne peut pas provoquer ne démocratise pas le savoir. Il expose simplement son instrument. La donnée n’est pas l’objet. L’exercice n’est pas l’objet. La qualité physique n’est pas toujours l’objet. L’objet est le problème d’adaptation du joueur dans son activité footballistique, tel qu’il peut être compris et travaillé à travers les ressources physiques nécessaires à l’expression de son talent footballistique. Cette formulation permet également d’interroger la performativité de la préparation physique footballistique. Ainsi une préparation physique footballistique ne devient pas performative parce qu’elle produit beaucoup de séances, beaucoup de données ou beaucoup d’adaptations physiologiques. Elle devient performative lorsqu’elle transforme réellement quelque chose qui compte pour le joueur dans sa pratique footballistique. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un corps s’adapte que l’intervention du PPF a nécessairement atteint son objectif footballistique. C’est une distinction capitale. On peut parfaitement améliorer une qualité physique sans améliorer suffisamment la capacité du joueur à répondre aux événements du match. On peut obtenir une progression sur un test sans obtenir une amélioration significative de la disponibilité du joueur. On peut produire une adaptation physiologique sans qu’elle se traduise par une meilleure expression du talent. On peut même produire une adaptation objectivement réelle tout en ayant consacré du temps et des ressources à quelque chose qui n’était pas prioritaire. Une adaptation n’est donc pas automatiquement une performance. C’est précisément pour cette raison que définir l’objet d’intervention constitue un acte éthique autant que méthodologique. Lorsque l’objet est clairement défini, il devient possible de demander au PPF de rendre compte de ses choix. Pourquoi cette qualité physique ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi avec ce joueur ? Pourquoi avec cette charge ? Pourquoi cet exercice plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette technologie ? Pourquoi cette intervention et pas une autre ? Parfois, la réponse honnête, comme vu précédemment, sera « Je ne sais pas ». Le PPF ne doit pas, en effet, avoir besoin de transformer chaque incertitude en certitude pour justifier son intervention. C’est ici que la vulgarisation devient profondément politique, au sens d’un enjeu de pouvoir ou de domination. Elle retire au spécialiste le monopole du sens sans lui retirer sa compétence. Elle ne prétend pas que tout le monde peut devenir un PPF. Elle donne simplement à chacun les moyens de comprendre suffisamment pour pouvoir questionner celui qui prétend l’être. Un savoir qui ne peut être compris que par ceux qui le possèdent déjà protège davantage son détenteur que ceux auxquels il est destiné. Définir l’objet d’intervention, c’est donc rendre possible le débat sur l’intervention. Or, rendre possible ce débat, c’est déjà protéger le joueur. Parce qu’un joueur qui comprend que l’on ne développe pas une qualité physique pour elle-même peut se demander à quoi elle sert. Parce qu’un entraîneur qui comprend que la préparation physique doit être articulée par rapport au football peut questionner la pertinence d’un contenu contextualisé. Parce qu’un parent qui comprend qu’aucune méthode ne peut fabriquer à elle seule un futur professionnel peut résister davantage aux promesses commerciales. Parce qu’un dirigeant qui comprend qu’une accumulation de prestations ne constitue pas nécessairement une préparation sagace peut enfin demander ce que l’intervention produit réellement. La vulgarisation de la préparation physique footballistique commence donc moins par la simplification des exercices que par la clarification de son objet. Elle consiste à passer de « que fait le PPF ? » à « à quel problème-joueur cherche-t-il à répondre ? ». Puis de « quelle qualité physique développe-t-il ? » à « pourquoi cette qualité physique est-elle ici, maintenant, stratégiquement pertinente ? ». Et enfin de « quelle adaptation a-t-il obtenue ? » à « qu’est-ce que cette adaptation change réellement dans la capacité du joueur à pratiquer et à supporter son football ? ». Ce déplacement peut sembler sémantique. Il est en réalité l’essence de la compétence du PPF. En effet, tant que l’on ne définit pas ce sur quoi l’on prétend agir, tout exercice peut devenir une solution, toute donnée peut devenir une preuve et toute intervention peut devenir légitime par le seul fait qu’elle existe. Définir son objet d’intervention, c’est donc accepter de limiter son pouvoir d’expert. Peut-être est-ce précisément ce qui distingue une préparation physique footballistique réellement compétente professionnellement d’une préparation physique footballistique vulgaire. La première sait ce qu’elle cherche à transformer. La seconde cherche surtout à justifier ce qu’elle fait. 3.2. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est choisir et expliquer ses approches d’intervention Mais savoir sur quoi l’on intervient ne suffit pas. Encore faut-il savoir comment on va intervenir. Car une fois l’objet défini, rien ne garantit que la manière de le traiter permettra d’obtenir des réponses de terrain satisfaisantes. C’est probablement ici que se situe une deuxième difficulté majeure de la préparation physique footballistique. On peut avoir parfaitement identifié le problème d’un joueur et pourtant proposer une intervention qui ne lui apporte pas la réponse attendue. On peut savoir où l’on veut aller et se tromper complètement de chemin pour y aller. L’approche d’intervention n’est donc pas un détail méthodologique. Elle constitue une véritable prise de position. Elle traduit une manière de regarder le joueur, de comprendre le football, de concevoir l’entraînement et même de considérer ce que signifie faire progresser quelqu’un. Elle n’est jamais neutre en étant sa boussole d’intervention. Elle révèle ce que le PPF considère comme important, ce qu’il accepte de mesurer, ce qu’il choisit de négliger, ce qu’il pense pouvoir transformer et, surtout, ce qu’il pense être capable de transformer sachant que l’on entraîne comme l’on est. Cette formule peut paraître futile. Elle est pourtant essentielle. En effet, il n’existe pas d’approche d’intervention totalement indépendante de celui qui intervient. Un PPF qui considère le joueur comme une somme de qualités physiques n’interviendra évidemment pas de la même manière que celui qui le considère comme un système complexe, situé dans un environnement footballistique, avec une histoire, des contraintes, des ressources, des émotions, des apprentissages et une capacité permanente d’adaptation. La question n’est donc pas simplement de savoir si une méthode fonctionne. Il faut d’abord savoir pour qui, pour quoi, dans quelles conditions, avec quelles conséquences et au service de quel projet footballistique elle fonctionne. C’est pourquoi une préparation physique footballistique cohérente ne peut se satisfaire d’une juxtaposition d’approches sans coordination. Elle doit construire une manière d’intervenir qui corresponde à son objet. Si l’objet est le joueur dans sa capacité à exprimer son football, alors l’intervention doit nécessairement tenir compte de ce qui fait la singularité de ce joueur et de ce qui fait la singularité du football. C’est ici que l’approche holistique prend tout son sens. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que le joueur serait un être mystérieux qu’il serait impossible de découper en dimensions. Il s’agit plutôt de refuser que les dimensions que l’on peut isoler deviennent artificiellement des réalités indépendantes. Le joueur possède une force, une vitesse, une endurance, une coordination, mais il n'est jamais simplement une force, une vitesse, une endurance ou une coordination. Il est la manière dont toutes ces ressources s’organisent dans une situation donnée pour y répondre footballistiquement le mieux possible. Dès lors, préparer physiquement un footballeur ne peut consister à additionner des qualités physiques comme on additionnerait des pièces détachées. Il faut chercher à comprendre leurs interactions, leurs complémentarités et parfois leurs contradictions. Une amélioration locale peut être sans intérêt si elle ne produit aucune conséquence utile dans le fonctionnement global du joueur. À l’inverse, une transformation apparemment modeste peut devenir déterminante lorsqu’elle modifie favorablement l’organisation de l’ensemble. Cette conception conduit naturellement à dépasser une logique simplement additive de l’entraînement en adoptant une approche multiplicative. Le joueur n’est pas nécessairement meilleur parce qu’il possède plus de chaque qualité. Il peut devenir meilleur parce que ses ressources sont mieux organisées entre elles. C’est ce qui permet de comprendre l’intérêt d’une approche multiplicative de la préparation physique footballistique. Les qualités physiques ne doivent pas seulement être développées séparément. Elles doivent pouvoir se potentialiser, ou se bonifier mutuellement. La valeur d’une ressource dépend aussi de la manière dont elle rencontre les autres ressources du joueur et de la manière dont celui-ci parvient à les mobiliser dans son football. C’est ainsi que le débat de savoir s’il s’agit de corriger les faiblesses ou renforcer les forces est éculé. La correction d’une faiblesse peut renforcer une force tout comme l’amélioration d’une force peut renforcer une faiblesse. La force n’a pas la même valeur si elle ne peut être exprimée rapidement. La vitesse n’a pas la même valeur si elle ne peut être contrôlée. L’endurance n’a pas la même valeur si elle ne permet pas de maintenir la qualité des actions. La qualité du taux de la montée de la puissance musculaire, ou explosivité, n’a pas la même valeur si elle dégrade la capacité à répéter ou à coordonner les actions. La coordination n’est alors pas simplement une qualité supplémentaire que l’on pourrait placer à côté des autres. Elle participe justement à leur mise en relation. C’est pourquoi la coordination footballistique ne devrait pas être réduite à quelques exercices présentés comme « coordinatifs ». Elle renvoie à quelque chose de beaucoup plus fondamental. La capacité du joueur à organiser ses ressources corporelles pour répondre efficacement aux contraintes du football. Le corps n’est pas seulement chargé de produire de la force ou de la vitesse. Il doit produire, comme je l’aborde ci-dessous, la bonne réponse, au bon moment, dans la bonne direction, avec le bon dosage et sous les contraintes imposées par le jeu. Cette réalité impose également de sortir d’une conception exclusivement quantitative de l’entraînement. En effet, tout ce qui peut être compté n’est pas nécessairement ce qui compte le plus. La quantité possède évidemment sa place dans l’entraînement. Mais elle ne peut devenir l’unique langage permettant de juger de sa qualité. C’est pourquoi le temps d’une approche qualitative de l’entraînement physique footballistique est venu. Qualitative ne signifie pas ici « facile », « doux », « léger » ou « sans intensité ». Cela signifie que l’on s’intéresse davantage à la qualité de la réponse produite qu’à la seule quantité de travail réalisée. Combien de répétitions ? Combien de mètres ? Combien de kilogrammes ? Combien de secondes ? Ces questions peuvent être utiles. Mais elles ne disent pas à elles seules si le joueur devient plus capable de répondre aux exigences auxquelles son football le confronte. La véritable question devient alors… qu’est-ce que cette charge transforme réellement ? Cette question oblige à regarder le joueur autrement. Elle oblige à observer, à contextualiser, à individualiser et à accepter que deux joueurs de même profil soumis à une même charge ne produisent pas nécessairement la même adaptation. Cela induit surtout à ne pas confondre la charge que l’on prescrit avec la transformation que l’on recherche. Mais une approche cohérente de la préparation physique footballistique ne peut pas davantage se résumer à une succession d’interventions destinées à corriger ce qui ne va pas. Préparer un joueur, ce n’est pas seulement identifier ses déficits. C’est aussi cultiver ce qui fonctionne déjà. C’est ici qu’une dynamique positive devient essentielle. Une préparation physique footballistique peut toujours regarder le joueur à travers ce qu’il ne possède pas suffisamment… donc pas assez de force, pas assez de vitesse, pas assez d’endurance, pas assez de mobilité, pas assez de puissance. Cette logique déficitaire est parfois nécessaire. Mais si elle devient la manière dominante de penser l’entraînement physique, elle finit par transformer le joueur en problème permanent à résoudre. Or un joueur n’est pas seulement un ensemble de manques. Il possède des ressources. Il possède une histoire. Il possède des schémas moteurs qui lui sont propres. Il possède des stratégies corporelles de compensation. Il possède des compétences déjà construites. Il possède une manière singulière de jouer. L’entraînement physique footballistique doit également savoir s’appuyer sur ce qui existe pour construire ce qui manque. Cultiver une dynamique positive ne signifie donc pas distribuer des compliments ou rendre l’entraînement systématiquement agréable. Cela signifie créer les conditions dans lesquelles les adaptations recherchées renforcent progressivement la capacité du joueur à agir, à apprendre et à s’adapter. L’entraînement devient alors une construction et non une simple correction. Cette manière de penser rejoint une idée fondamentale. La préparation physique footballistique doit produire de l’autonomie et non de la dépendance. Si chaque intervention nécessite un nouvel outil, un nouveau protocole ou une nouvelle méthode, le joueur apprend surtout qu’il ne peut progresser qu’à condition de dépendre de celui qui possède ces outils. À l’inverse, une intervention véritablement compétente doit progressivement rendre le joueur capable de comprendre davantage ce qu’il fait, pourquoi il le fait et comment il peut s’adapter. Le PPF ne devrait donc pas chercher à imposer une approche parce qu’elle est à la mode, parce qu’elle est spectaculaire ou parce qu’elle permet de vendre facilement une prestation. Il devrait choisir ses approches parce qu’elles sont cohérentes avec son objet d’intervention, avec le joueur qu’il accompagne, avec les contraintes du football et avec son projet personnel. De fait, il n’existe pas une approche miraculeuse. Il existe des approches plus ou moins sagaces pour un objet donné. L’approche holistique permet de ne pas réduire le joueur à ses composantes. L’approche qualitative permet de ne pas réduire l’entraînement à sa quantité. L’approche multiplicative permet de ne pas réduire la progression à l’addition de qualités. La dynamique positive permet de ne pas réduire le joueur à ses déficits. Dans ce cadre, la coordination permet de comprendre que la valeur d’une ressource physique réside aussi dans la capacité à l’organiser avec les autres ressources pour répondre aux contraintes footballistiques. Ces approches ne sont donc pas des recettes supplémentaires à empiler dans une boîte à outils. Elles constituent plutôt des lunettes différentes permettant de regarder le même objet avec davantage d’acuité, donc de précision. C’est précisément là que la vulgarisation devient utile. Vulgariser ne consiste pas à dire « voici la bonne méthode ». Cela consisterait encore une fois à fabriquer une nouvelle dépendance. Vulgariser consiste à permettre de comprendre pourquoi un PPF choisit telle approche plutôt qu’une autre. Lorsque l’objet est clairement défini et que les approches d’intervention sont explicitées, le discours du PPF peut enfin être discuté. On peut lui demander ce qu’il cherche à transformer. On peut lui demander pourquoi il choisit cette intervention. On peut lui demander ce qu’il attend comme réponse. On peut lui demander comment il saura si cette réponse est satisfaisante. Surtout, on peut lui demander si ses choix sont cohérents avec le joueur et avec le football auquel il se destine. C’est probablement cela, au fond, vulgariser noblement la préparation physique footballistique. Ne pas supprimer sa complexité, mais donner à chacun suffisamment de clés de sa lecture pour pouvoir la questionner. Selon ces réflexions, le véritable PPF n’est pas seulement celui qui sait intervenir. Il est celui qui sait pourquoi il intervient ainsi, qui accepte de l’expliquer et qui est capable de reconnaître lorsqu’une autre approche serait plus appropriée. L’approche n’est donc jamais une fin. Elle est le moyen par lequel les appréhensions du joueur, du football et de l’entraînement deviennent une réalité de terrain. Sachant, comme susurré précédemment, que l’on entraîne comme l’on est, choisir son approche revient aussi à choisir quel PPF on veut être. 3.3. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est donner les outils du pilotage de sa performativité Mais définir son objet d’intervention et choisir ses approches ne suffisent toujours pas. Une préparation physique footballistique peut être parfaitement cohérente dans ses intentions, sagace dans ses choix méthodologiques et pourtant ne pas produire les effets attendus. Il faut donc pouvoir la piloter. Cela signifie disposer de repères permettant de savoir où l’on se trouve, où l’on souhaite aller, ce que l’on a réellement produit et surtout s’il existe un écart entre ce que l’on voulait faire et ce que l’on a effectivement fait. C’est probablement ici que la vulgarisation de la préparation physique footballistique atteint sa fonction la plus noble. Elle ne consiste plus seulement à expliquer des concepts ou à rendre compréhensibles des méthodes. Elle consiste à donner au joueur, à l’entraîneur, au parent, au dirigeant et même au PPF des outils permettant de comprendre si une intervention est en train de devenir performative. Autrement dit, il ne suffit plus de savoir ce que le PPF fait. Il faut pouvoir comprendre comment il sait que ce qu’il fait produit effectivement la valeur ajoutée qu’il prétend produire. Cette exigence est exigeante parce qu’elle oblige à sortir d’une représentation très confortable de la préparation physique footballistique. Dans cette représentation, le PPF prescrit, le joueur exécute, les données enregistrent et le résultat valide. La réalité est évidemment beaucoup moins linéaire. Entre l’intention du PPF et la transformation du joueur existent des dizaines de variables, d’interactions, d’événements imprévus et de rétroactions. Le joueur n’est pas une machine à laquelle on applique un stimulus pour obtenir mécaniquement une adaptation. Il répond, s’adapte, résiste, compense, apprend, oublie, progresse, régresse, se fatigue, récupère et change. Le pilotage de la performativité doit donc accepter cette incertitude plutôt que prétendre la supprimer. Il ne s’agit pas de rechercher un contrôle absolu du joueur et de produire des robots. Il s’agit de construire les conditions permettant de prendre de meilleures décisions malgré l’impossibilité de tout contrôler. C’est toute la différence entre piloter et commander. Commander consiste à décider ce qui doit être fait. Piloter consiste à observer ce qui se produit afin de décider ce qui doit être fait ensuite. Cette distinction paraît sémantique. Elle est pourtant fondamentale. Le PPF qui commande son entraînement possède un programme. Le PPF qui pilote sa performativité possède un programme, mais accepte de le modifier lorsque la réalité lui démontre qu’il doit l’être. Le premier considère l’écart entre le prévu et le réalisé comme le problème du joueur. Le second considère cet écart comme une information sur le niveau de la sagacité de son intervention. C’est précisément pour cette raison que le pilotage doit être à la fois prospectif, itératif et rétrospectif. Prospectif, parce qu’il faut savoir où l’on souhaite aller et avec quelles ressources. Itératif, parce qu’il faut pouvoir corriger le trajet au fur et à mesure pour rester dans le chemin. Rétrospectif, parce qu’il faut être capable de comprendre pourquoi ce qui a été réalisé a fonctionné ou échoué afin de mieux intervenir par la suite. Le triangle de la performance de Patrick Gibert offre à cet égard un cadre particulièrement intéressant en distinguant la pertinence, l’efficacité et l’efficience. La première question est celle de la pertinence. La pertinence, dont je parle ici, demande si les moyens mobilisés correspondent réellement aux objectifs poursuivis et aux besoins du domaine d’intervention. C’est probablement une des questions les plus importantes d’un entraînement physique et pourtant celle qui est le plus souvent oubliée. Il est, en effet, beaucoup plus facile de mesurer si quelque chose fonctionne que de se demander si cela valait réellement la peine d’être entraîné. Un joueur peut progresser sur un test de force. Il peut courir plus vite. Il peut améliorer sa capacité à répéter des efforts. Mais cela ne signifie pas automatiquement que le travail réalisé était pertinent. Il faut encore savoir si cette amélioration répond à un besoin réel du joueur et si elle correspond aux exigences du football qu’il doit/veut pratiquer. C’est ici que la préparation physique footballistique rejoint directement la question de son objet d’intervention. Une qualité physique ne possède pas une valeur intrinsèque indépendante du football. Elle possède une valeur relativement à ce que le joueur doit être capable de faire. Une augmentation de la force qui ne permet pas au joueur de mieux accélérer, de mieux résister à un contact, de mieux contrôler son corps ou de mieux exprimer son talent peut constituer une adaptation réelle sans constituer une réponse suffisamment pertinente. La pertinence oblige donc à poser une question parfois inconfortable… « pourquoi faisons-nous cela ? ». Ou plus précisément, pourquoi cette charge, cet exercice, cette qualité physique ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi avec ce joueur ? Pourquoi cette quantité, cette technologie, cette progression, cette récupération ? Mais surtout « qu’est-ce que cela doit lui apporter, ou lui apporte, pour son football ? ». Cette dernière question devrait probablement être la question de contrôle permanent du PPF. En effet, si ce dernier n’est pas capable d’expliquer ce que son intervention va changer dans la capacité du joueur à pratiquer son football, il existe un risque que son intervention se soit progressivement détachée de son objet initial. L’exercice devient alors une habitude, la charge devient une norme, le test devient une finalité et la donnée devient une justification. Le pilotage commence précisément lorsque l’on refuse cette autonomie des outils. Le GPS n’est pas le projet de jeu. Le test physique n’est pas le joueur. La charge n’est pas l’adaptation. L’adaptation n’est pas la performance. La performance physique n’est pas nécessairement la performance footballistique, même si elle lui est nécessaire, sachant selon les propos que l’on attribue en Suisse à Michel Ritschard, (surnommé avec tendresse le chamois pour ses démonstrations des petits sauts dynamiques), « le physique n’est pas le football, mais sans le physique le football n’existerait pas. ». Cette succession de distinctions constitue probablement l’une des premières choses que la vulgarisation devrait rendre intelligibles. Le danger ici n’est pas que les PPF utilisent des indicateurs. Le danger est qu’ils finissent par confondre l’indicateur avec ce qu’il cherche à représenter. Un chiffre peut donc être parfaitement exact et parfaitement inutile. Une donnée peut être parfaitement fiable et parfaitement mal interprétée. Un test peut être parfaitement reproductible et parfaitement peu pertinent pour la décision que l’on cherche à prendre. La technologie ne supprime donc pas le jugement. Elle déplace la responsabilité du jugement vers celui qui l’utilise. C’est pourquoi l’efficience constitue le deuxième outil du pilotage. L’efficience demande non seulement si l’objectif a été atteint, mais à quel coût. Une intervention performative ne doit pas seulement produire une adaptation positive. Elle doit chercher à produire cette adaptation avec une dépense de ressources raisonnable. Dans l’entraînement physique footballistique, ces ressources ne sont évidemment pas financières. Elles sont temporelles, énergétiques, physiologiques, cognitives, organisationnelles et humaines. Dès lors, les questions sont… combien de temps avons-nous consacré à cette adaptation ? Quelle fatigue avons-nous produite pour l’obtenir ? Quelle récupération avons-nous dû mobiliser ? Quelles autres qualités avons-nous éventuellement sacrifiées ? Quelle disponibilité footballistique avons-nous perdue ? Quelle place avons-nous prise dans le microcycle ? Ou encore aurions-nous pu obtenir une adaptation comparable avec moins de ressources ? Cette dernière question est essentielle parce qu’elle permet de comprendre pourquoi le « Less is more » n’est pas une philosophie de paresse. Il constitue au contraire une exigence d’efficience. Si deux interventions permettent d’obtenir une adaptation comparable, mais que l’une exige moins de fatigue, moins de temps, moins de contraintes organisationnelles et moins de perturbations footballistiques, en termes performatifs, il s’agit de privilégier cette dernière. Faire davantage, selon une logique « no pain, no gain » n’est donc jamais une preuve de compétence. Un PPF peut remplir une semaine d’entraînement, multiplier les exercices, faire-faire des kilomètres, accumuler des données et pourtant avoir construit une intervention peu efficiente. À l’inverse, une intervention beaucoup plus sobre peut produire davantage de valeur parce qu’elle respecte mieux les ressources du joueur. L’efficience oblige ainsi le PPF à considérer la fatigue comme un coût et non comme une preuve de travail. Cette distinction mérite d’être vulgarisée parce que la fatigue demeure encore trop souvent utilisée comme l’indicateur de la performativité de l’entraînement. Un joueur épuisé donne l’impression d’avoir bien travaillé. Pourtant, la fatigue n’est pas l’objectif de la préparation physique footballistique. Elle est éventuellement une conséquence nécessaire de certains stimuli. Lorsqu’elle devient excessive, elle peut précisément empêcher l’adaptation recherchée ou réduire la capacité du joueur à exprimer son football. La question n’est donc pas de savoir si « le joueur a-t-il suffisamment souffert à l’entraînement ? », mais si « la dose de contrainte appliquée était suffisante et nécessaire pour produire l’adaptation recherchée sans compromettre ce qui compte davantage, soit son capital énergétique et la qualité de sa coordination pour jouer des matchs ? ». Cette manière de raisonner permet de sortir d’une culture de la quantité pour entrer dans une culture de la qualité. La troisième dimension est l’efficacité. L’efficacité consiste à savoir si l’objectif fixé a effectivement été atteint. Cette notion paraît simple ou évidente. Elle ne l’est de loin pas. Elle demande de définir correctement l’objectif et de choisir des indicateurs capables de renseigner honnêtement sur la progressivité de son atteinte. Si l’objectif est d’augmenter la vitesse maximale du joueur, il est possible d’utiliser des mesures permettant d’observer son évolution. Si l’objectif est d’améliorer sa capacité à répéter des efforts, d’autres indicateurs pourront être retenus. Si l’objectif est de maintenir sa disponibilité sur une saison, l’analyse sera encore différente. La préparation physique footballistique doit donc accepter une pluralité d'indicateurs parce qu’elle poursuit une pluralité d’objectifs. Mais aucun indicateur ne doit devenir une vérité absolue. C’est ici que le pilotage devient un exercice de discernement. Mesurer n’est pas juger. Mesurer fournit une information qui doit ensuite être interprétée. Un joueur peut avoir diminué ses valeurs de test et être pourtant toujours performant dans son football. Un autre peut avoir progressé sur plusieurs indicateurs et pourtant être moins disponible, moins fluide ou moins capable d’exprimer ses qualités. La donnée n’est donc pas fausse. C’est la conclusion que l’on en tire qui peut l’être. Le PPF doit ainsi apprendre à penser en faisceau d’indices plutôt qu’en verdicts en observant, mesurant, écoutant, comparant, contextualisant, interprétant pour décider. Puis, après avoir décidé, il recommence. Cette circularité ininterrompue est fondamentale. Elle explique pourquoi le pilotage de la performativité ne peut pas être réduit à une évaluation finale. Une préparation physique footballistique ne se pilote pas uniquement après la saison, lorsque les résultats sont connus. Elle se pilote pendant qu’elle se déroule. Le résultat rétrospectif est intéressant, mais il arrive trop tard pour permettre au joueur de bénéficier de la correction. Le pilotage quotidien, lui, permet de transformer l’écart en information utile. Un joueur devait réaliser une séance mais son état du jour impose une adaptation. La question n’est pas de savoir si le programme initial était mauvais. La question est de savoir quelle décision devient sagace à cet instant. Un joueur progresse plus vite que prévu. La question n’est pas de savoir si l’on doit automatiquement augmenter la charge. La question est de savoir si cette progression modifie réellement la priorité de l’intervention. Un joueur ne progresse pas malgré une charge importante. La question n’est pas nécessairement de charger davantage. Il faut peut-être remettre en cause l’hypothèse initiale d’entraînement. Si un joueur acquiert de la masse corporelle mais est moins disponible pour le jeu, la question qui se pose n’est plus seulement celle de l’efficacité de son entraînement physique en devenant aussi celle de sa pertinence et de son efficience. C’est ainsi que le triangle de la performance que je propose pour manager la préparation physique footballistique devient un véritable outil de pilotage plutôt qu’un simple outil d’évaluation. Une intervention peut être efficace sans être pertinente. Elle peut être pertinente sans être suffisamment efficiente. Elle peut être efficiente mais insuffisamment efficace. La performativité véritable suppose donc une articulation de ces trois dimensions. Cette articulation permet également de comprendre pourquoi une préparation physique footballistique ne peut être évaluée uniquement à partir de la victoire. Le PPF ne gagne pas les matchs. Il contribue à créer les conditions physiques permettant aux joueurs d’exprimer leur football. La victoire dépend d'une multitude de facteurs qui dépassent largement son champ d’action. Évaluer exclusivement le PPF à partir du résultat final revient donc à confondre la performance du système avec la contribution de l’un de ses sous-systèmes. Il faut donc apprendre à regarder les résultats intermédiaires. Le joueur est-il plus disponible ? Supporte-t-il mieux les contraintes de son football ? Exprime-t-il mieux ses qualités ? Récupère-t-il correctement ? Son organisation corporelle s’améliore-t-elle ? Son exposition aux contraintes est-elle mieux maîtrisée ? Les interventions proposées sont-elles comprises ? Sont-elles acceptées ? Sont-elles adaptées ? Produisent-elles les effets recherchés ? Ces questions ne produisent pas une vérité définitive. Elles produisent de la performativité de l’entraînement physique par une capacité de pilotage plus élevée. Simplement par le fait que la performativité n’est pas un état. Elle est une dynamique. Un entraînement performant aujourd’hui peut devenir inadapté demain. Une intervention pertinente pour un joueur de 17 ans peut devenir secondaire à 20 ans. Une charge efficace pendant une phase de développement peut devenir excessive en période de compétition. Une méthode qui fonctionne dans un contexte peut perdre sa pertinence lorsqu’elle est déplacée ailleurs. C’est précisément pour cela que l’on ne peut pas simplement reproduire les méthodes qui ont gagné. Une victoire est toujours le produit d’une combinaison singulière de joueurs, de contexte, d’environnement, de projet et de circonstances. Une victoire ne dispense jamais le PPF de son jugement situé. Le pilotage devient alors une forme de dialogue permanent entre la théorie et le terrain. La théorie donne des hypothèses. Le terrain les met à l’épreuve. Les résultats les confortent ou bien les fragilisent. L’expérience les transforme. La formalisation permet ensuite de rendre cette expérience intelligible. C’est précisément pourquoi les PPF ont intérêt à formaliser leur manière de faire-faire par un concept d’intervention. Le savoir professionnel reste trop souvent oral, tacite et transmis par imitation. Or ce savoir n’a pas vocation à rester caché dans la tête de celui qui le possède. Le mettre en mots permet au PPF de découvrir ce qu’il sait déjà, mais aussi de rendre son intervention discutable, transmissible et améliorable. La vulgarisation consiste donc ici à faire exactement le chemin inverse de la vulgarité dénoncée au début de cet article. Alors que la vulgarité cache la complexité pour imposer une certitude, la vulgarisation doit révéler suffisamment sa complexité pour permettre une décision éclairée. La première produit de la dépendance. La seconde produit de l’autonomie. La première dit « faites-moi confiance parce que je sais ». La seconde dit « voici suffisamment d’éléments pour que vous compreniez pourquoi je propose cela, mais aussi pour que vous puissiez me questionner ici dans le sens de critiquer ». Cette différence est fondamentale. Donner les outils du pilotage de la performativité, ce n’est donc pas donner au joueur une nouvelle application à consulter, un nouveau tableau de bord ou une nouvelle batterie de tests. Ce serait risquer de remplacer une dépendance par une autre. C’est plutôt lui transmettre une grille de lecture. Un joueur doit ainsi progressivement pouvoir comprendre que son entraînement répond à un objectif. Que cet objectif doit avoir une raison. Que les moyens mobilisés doivent être proportionnés. Que les résultats doivent pouvoir être observés. Que les écarts doivent provoquer des ajustements. Que les données doivent être interprétées. Que les décisions peuvent être révisées. Que le PPF lui-même peut se tromper. Le pilotage de la performativité ne cherche donc pas à démontrer que le PPF a raison. Il cherche à augmenter la probabilité que sa prochaine décision soit la meilleure. C’est une différence éthique considérable. Si le PPF cherche à avoir raison, il sélectionnera naturellement les informations qui confirment son intervention. Si le PPF cherche à devenir plus sagace, il recherchera au contraire les informations susceptibles de remettre en cause son hypothèse. Le premier protège son système d’entraînement. Le second protège le joueur. C’est ici que l’assertivité du PPF prend une nouvelle dimension. Être assertif, ce n’est pas seulement savoir défendre sa place dans un staff. C’est également savoir défendre une décision lorsqu’elle est argumentée, tout en restant suffisamment ouvert pour la modifier lorsqu’une information nouvelle le justifie. L’assertivité est donc incompatible avec le dogmatisme. Elle suppose de savoir dire « non », mais également de savoir dire « je me suis trompé ». Elle suppose de défendre son domaine sans empiéter sur celui des autres. Le pilotage de la performativité est donc nécessairement assertivement collectif. Un joueur peut avoir plusieurs préparations physiques qui se juxtaposent. Il peut bénéficier d’un travail individuel, d’un travail collectif, d’un suivi médical, d’une réathlétisation, d’une préparation personnelle ou d’autres interventions. Si ces stimuli ne sont pas coordonnés, le joueur devient la variable d’ajustement de systèmes qui ne communiquent pas entre eux. La coordination des préparations physiques footballistiques devient alors une condition de performativité et non une simple question organisationnelle de savoir qui fait quoi. Il ne suffit donc pas que chaque intervenant soit compétent. Il faut que les compétences soient coordonnées. Il ne suffit pas que chaque intervention soit efficace isolément. Il faut que leur combinaison soit pertinente. Il ne suffit pas que chaque spécialiste possède son propre indicateur. Il faut que les informations permettent une décision commune. Autrement dit, la performativité d’un système ne correspond pas nécessairement à l’addition de la performativité de ses parties. Deux bonnes préparations physiques peuvent produire une mauvaise préparation physique lorsqu’elles s’additionnent sans cohérence. Deux spécialistes compétents peuvent produire une intervention médiocre lorsqu’ils poursuivent des objectifs contradictoires. Deux charges raisonnables peuvent devenir excessives lorsqu’elles sont appliquées au même moment. Deux outils pertinents peuvent devenir inutiles lorsqu’ils produisent des informations que personne ne sait intégrer dans une décision. La vulgarisation doit donc également apprendre à penser les interactions, notamment en termes de relations de pouvoir faire et être, entre tous les acteurs de l’environnement du joueur. C’est peut-être cela, finalement, « donner les outils du pilotage de sa performativité ». Ce n’est pas fournir une recette pour contrôler son entraînement. C’est donner les moyens de comprendre les relations entre les objectifs, les ressources, les résultats, les contraintes et les acteurs. C’est apprendre à regarder le système plutôt que l’outil, à questionner l’écart plutôt qu’à le cacher, à corriger plutôt qu’à justifier, à mesurer sans réduire, à décider sans prétendre tout contrôler, à formaliser sans figer, à évaluer sans condamner. Toutes ces tâches doivent faire prendre conscience que la performativité n’est jamais acquise. Elle se construit, se pilote, se discute, se critique, se réévalue et se réinvente. Le véritable PPF ne cherche donc pas à construire un système dans lequel rien ne dévie du programme. Il cherche à construire un système suffisamment flexiblement intelligent pour savoir quoi faire lorsque quelque chose dévie du programme. C’est peut-être cela qui distingue finalement la programmation du pilotage. La programmation dit ce qui devrait se passer alors que le pilotage regarde ce qui se passe réellement. La programmation donne une trajectoire alors que le pilotage donne la capacité de la corriger. La programmation appartient au papier, ou à l’écran, alors que le pilotage appartient à la réalité du terrain, tout en sachant que cette dernière, en préparation physique footballistique, appartient toujours au joueur. C’est pourquoi transmettre les outils du pilotage de la performativité constitue une responsabilité du PPF. Il ne s’agit pas de transformer le joueur en expert. Il s’agit de l’empêcher de devenir un simple consommateur d’expertise. Il ne s’agit pas de lui donner toutes les réponses. Il s’agit de lui apprendre quelles questions poser. Il ne s’agit pas de lui permettre de remplacer son PPF. Il s’agit de lui permettre de mieux le comprendre. En effet, le joueur qui comprend peut adhérer, peut questionner, peut signaler, peut choisir, peut refuser et surtout, le joueur qui comprend peut progressivement devenir acteur de son propre développement. Une vulgarisation de la préparation physique footballistique ne consiste donc pas à rendre le pilotage simple. Elle consiste à rendre ses principes intelligibles. Elle ne supprime ni les indicateurs, ni les modèles, ni les outils, ni les données. Elle leur rend leur juste place. Un indicateur indique. Un modèle modélise. Un test teste. Une donnée renseigne. Une expérience apprend. Une théorie explique. Mais aucun de ces éléments ne décide seul. Décider reste un acte de jugement. C’est précisément pour cette raison que la préparation physique footballistique demeure un art de l’intervention autant qu’un domaine de connaissances. Les PPF peuvent savoir beaucoup. Ils peuvent mesurer beaucoup. Ils peuvent formaliser beaucoup. Mais ils devront toujours interpréter, choisir, ce qui implique parfois de renoncer. Le pilotage de la performativité ne consiste donc pas à supprimer l’incertitude. Il consiste à devenir meilleur dans l’incertitude. Peut-être est-ce finalement cela que le PPF devrait chercher à transmettre au joueur. Non pas la croyance qu’il existe toujours une bonne réponse, mais la capacité à construire la meilleure réponse possible avec les informations disponibles. La performativité ne réside alors plus dans le fait d’avoir raison avant l’action. Elle réside dans la capacité à apprendre de l’action. C’est pourquoi une préparation physique footballistique réellement performative est nécessairement réflexive. Elle agit, observe, interprète, corrige et recommence. Elle transforme chaque séance en occasion d’apprentissage pour le joueur, mais également pour celui qui l’entraîne. Le PPF n’est donc pas seulement celui qui pilote le joueur. Il doit aussi savoir se piloter lui-même. C’est probablement la forme la plus exigeante de vulgarisation. Donner à l’autre les outils nécessaires pour comprendre ce que l’on fait, tout en conservant suffisamment d’humilité pour accepter que ces outils puissent un jour démontrer que l’on doit faire autrement. 3.4. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est la critiquer Vulgariser la préparation physique footballistique ne consiste donc pas seulement à la rendre compréhensible. Cela consiste aussi à la soumettre à la critique. Car rendre un savoir accessible sans permettre à celui qui le reçoit de l’interroger reviendrait finalement à remplacer une pensée conditionnée par une autre. Or, l’objectif de la vulgarisation ne peut être de fabriquer de bons exécutants, ou disciples, d’une nouvelle doxa. Il est au contraire de permettre à chacun de comprendre suffisamment pour pouvoir questionner, comparer, discuter et, finalement, décider. La préparation physique footballistique est un domaine particulièrement exposé à cette nécessité. Elle se situe à l’intersection de savoirs scientifiques, d’expériences de terrain, de traditions professionnelles, de constructions institutionnelles et, souvent, d’enjeux de pouvoir. Dès lors, tout ce qui est présenté comme allant de soi mérite d’être interrogé. Non pas parce que tout serait faux, mais précisément parce que tout n’est pas nécessairement aussi vrai que son apparente évidence pourrait le laisser penser. Il existe en effet une différence fondamentale entre voir, comprendre et savoir. Le terrain produit des phénomènes que le PPF observe quotidiennement. Un joueur accélère, ralentit, répète moins ses efforts, progresse, se blesse ou supporte différemment une charge. Mais l’observation du phénomène ne donne pas automatiquement accès à son explication. L'évidence peut donc constituer le point de départ de la réflexion, mais elle ne peut en être systématiquement la conclusion. Le travail du PPF commence précisément dans cet espace situé entre ce qu’il voit et ce qu’il croit savoir. C’est ici que la critique devient une ressource professionnelle. Critiquer ne signifie pas nécessairement s’opposer. Cela signifie examiner. Examiner les concepts, les hypothèses, les méthodes, les résultats et surtout les relations que nous établissons entre eux. Une progression observée chez un joueur ne démontre pas à elle seule que l’intervention qui la précède en est la cause. Une méthode utilisée par tous ne devient pas performante parce qu’elle est utilisée par tous. Une pratique institutionnalisée ne devient pas pertinente par le seul fait qu’elle figure dans un manuel de formation. Dès lors, l’expérience d’un PPF, aussi importante soit-elle, ne transforme pas automatiquement son opinion en connaissance. La critique permet précisément de sortir de cette confusion. Elle oblige à distinguer ce qui relève d’un fait, d’une interprétation, d’une hypothèse, d’une croyance, d’une tradition professionnelle ou encore d’un argument d’autorité. Elle permet aussi d’interroger ce que nous croyons savoir avant de chercher à savoir ce que nous devons faire. C’est en ce sens que l’esprit critique n’est pas une attitude sceptique ou polémique. Il constitue une méthodologie permettant d’évaluer la cohérence des concepts, la solidité des arguments, la qualité des observations et la pertinence des pratiques. La vulgarisation doit donc donner accès non seulement aux réponses, mais aussi aux moyens de discuter les réponses. Cette exigence est d’autant plus importante que la préparation physique footballistique n’est pas un domaine dans lequel existe une Vérité (donc omnisciente et unique). L’absence de vérité absolue n’autorise toutefois pas n’importe quoi. Elle ouvre un espace de liberté, d’expérimentation et de créativité dont la seule limite véritable reste l’intégrité du joueur. Mais pour que cette liberté ne devienne pas un espace où peuvent prospérer les promesses miraculeuses, les approximations ou l’incompétence, chaque PPF doit être capable de rendre lisible son concept d’entraînement, ses priorités, ses critères de qualité et les raisons qui fondent ses choix. Autrement dit, le PPF doit pouvoir être critiqué parce qu’il accepte lui-même de rendre sa pensée critiquable. C’est même probablement l’une des conditions de sa professionnalité. Celui qui ne donne aucune prise à la discussion protège peut-être son statut, mais il ne protège pas nécessairement la qualité de son intervention. À l’inverse, celui qui explicite ses concepts, ses objectifs, ses méthodes et ses critères d’évaluation permet à son intervention d’être confrontée au réel. La critique devient alors une forme de contrôle qualité de la préparation physique footballistique. Cela suppose en toute bonne foi de sortir d’une conception très footballistique de la critique qui consiste trop souvent à critiquer la personne plutôt que son propos. « Il n’a jamais entraîné à ce niveau », « il ne connaît pas le terrain », « c’est trop scientifique », « ce n’est pas applicable », « il n’a jamais joué »… Ces réactions ne répondent pas à l’argument et sa force de résonnance démontre juste la force de l’incompétence du domaine. Elles cherchent à délégitimer celui qui le porte. Le débat quitte alors le contenu pour se déplacer vers le statut, l’expérience ou la légitimité supposée de son auteur selon le principe bien connu « de tuer le messager, pour ne pas écouter son message ». C’est précisément ce mécanisme qu’une vulgarisation véritable devrait contribuer à combattre. Car si le football appartient à tout le monde, alors sa connaissance ne peut être la propriété de quelques-uns, ce qui produit inévitablement de la kakistocratie. De fait, si la préparation physique footballistique est un métier complexe, cette complexité ne peut pas devenir un outil de domination consistant à dire aux autres « vous ne pouvez pas comprendre ». Au contraire, plus le métier est complexe, plus il est nécessaire de développer des outils permettant au plus grand nombre de comprendre les raisonnements qui le structurent. Vulgariser, c’est donc démocratiser le savoir. Mais démocratiser le savoir, c’est aussi démocratiser la possibilité de le contester. Cette contestation doit évidemment être méthodologique. Une critique fondée sur une simple opinion n’a pas davantage de valeur qu’une affirmation fondée sur un simple argument d’autorité. Une critique respectable doit pouvoir être discutée, objectivée, confrontée aux faits et orientée vers l’amélioration. Elle doit distinguer la personne de son intervention, accepter la contradiction et reconnaître ses propres biais. C’est pourquoi l’esprit critique suppose également une forme de vigilance cognitive qui est de savoir que nous pouvons tous être influencés par nos habitudes, nos croyances, nos autorités, nos expériences antérieures et notre environnement professionnel. Il ne s’agit donc pas de douter de tout et de nous-même. Il s’agit de ne pas croire trop rapidement que l’on sait. Cette nuance est essentielle. La pensée critique ne cherche pas à détruire le savoir institutionnalisé. Elle cherche à l’objectiver pour éventuellement l’enrichir. Elle permet de sortir de la pensée conditionnée, soit celle qui conduit à faire parce que tout le monde fait, à croire parce qu’une autorité l’a dit ou à reproduire parce que cela a toujours été fait ainsi. Le conformisme peut certes rassurer, car il protège de la responsabilité individuelle en permettant de se réfugier derrière la pratique collective. Mais il peut aussi figer le savoir, empêcher l’innovation et conduire à reproduire des interventions dont la pertinence n’a plus été réellement interrogée. La critique devient alors une nécessité écologique du système footballistique. Un système qui n’est plus critiqué et ne se critique plus s’atrophie. Ses pratiques se reproduisent, ses certitudes se renforcent, ses routines deviennent des normes et ses normes finissent par être prises pour des vérités. Le système perd alors progressivement sa capacité d’apprentissage. Il devient entropique parce qu’il ne produit plus suffisamment de confrontation, donc plus suffisamment de mouvement intellectuel pour évoluer. Alors que le football est un sport de mouvement, ses systèmes de production du savoir peuvent ainsi parfois fonctionner sur l’immobilité. C’est pourquoi la critique devrait être considérée comme une ressource de formation à part entière. Elle permet au PPF d’objectiver son savoir, de mieux identifier ses limites, de questionner ses évidences et d’améliorer ses décisions. Elle permet surtout de faire passer la préparation physique footballistique d’une logique de transmission de recettes à une logique de construction de compétences. La vulgarisation trouve ici son sens le plus profond. Elle ne consiste pas à simplifier le savoir jusqu’à le rendre facile. Elle consiste à rendre accessible la complexité sans la dénaturer. Elle ne consiste pas à dire aux PPF quoi penser, mais à leur donner suffisamment de matière pour qu’ils puissent penser leur intervention. Elle ne consiste pas à supprimer la difficulté du métier, mais à rendre cette difficulté intelligible. Ainsi, vulgariser la préparation physique footballistique, c’est aussi apprendre à la critiquer. Il est même possible que la meilleure manière de savoir si une préparation physique footballistique a réellement été vulgarisée est de constater que celui qui l’a comprise est désormais capable de poser une question que son enseignant n’avait pas prévue. De fait, une vulgarisation qui ne permet pas la critique ne démocratise pas le savoir. Elle démocratise seulement son imitation. 3.5. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est partager sa complexité par réduction et non par simplification Après avoir défini son objet, choisi la manière de l’entraîner et accepté de soumettre ses choix à la critique, il s’agit d’être capable de partager sa complexité pour vulgariser la préparation physique footballistique. Mais partager la complexité ne signifie pas la simplifier. Simplifier consiste à retirer des éléments jusqu’à rendre une réalité facile à comprendre. Réduire consiste à organiser cette même réalité pour la rendre intelligible sans prétendre qu’elle est devenue simple. La nuance peut sembler sémantique. Elle ne l’est pas. Le football est un système complexe. Les explications de ses performances sont multifactorielles, en émergeant d’interactions multiples entre les dimensions physiques, techniques, tactiques, perceptives, cognitives, émotionnelles et environnementales. Le joueur lui-même est un système adaptatif dont les différentes qualités physiques interagissent en permanence. Une modification d’une composante peut avoir des effets positifs ou négatifs sur une autre, de même qu’une même intervention peut produire des adaptations différentes selon les joueurs. Dès lors, prétendre simplifier cette réalité pour la rendre accessible revient souvent à la dénaturer. Mais refuser de la rendre accessible au motif qu’elle est complexe revient à en faire un privilège réservé à ceux qui prétendent la comprendre. Entre ces deux impasses, il existe une troisième voie qui est celle de la réduction. Réduire la complexité, c’est accepter de ne pas tout dire pour permettre de comprendre suffisamment. C’est choisir les concepts indispensables, les relations les plus pertinentes, les variables qui permettent de comprendre le phénomène étudié, les exemples qui donnent accès au raisonnement, choisir enfin ce que l’on peut provisoirement laisser de côté sans faire croire que cela n’existe pas. La réduction est donc une opération intellectuelle. Elle ne consiste pas à rendre le complexe simple. Elle consiste à construire une représentation suffisamment fidèle du complexe pour que celui-ci puisse être appréhendé par celui qui ne le connaît pas encore. C’est précisément ce que devrait être la vulgarisation. Elle ne devrait jamais avoir pour objectif de transformer le football en catalogue de recettes. En effet, une recette suppose qu’une situation puisse être reproduite pour obtenir un résultat attendu. Or, le football ne fonctionne pas ainsi. La causalité y est rarement linéaire. Observer qu’une équipe performante possède une qualité physique particulière ne permet pas d’affirmer que cette qualité est la cause de sa performance. Une relation observée n’est pas nécessairement une relation causale. Une adaptation produite chez un joueur ne garantit pas qu’elle sera identique chez un autre. La préparation physique footballistique doit donc accepter cette incertitude. Non pas comme une faiblesse mais comme une caractéristique de son objet. Dans un système complexe, l'entraînement ne produit pas mécaniquement une adaptation. Il modifie des probabilités d’émergence. Il crée des conditions qui peuvent favoriser certains comportements performants sans pouvoir garantir leur apparition. Le PPF ne fabrique donc pas directement la performance. Il construit des environnements susceptibles de la favoriser. Cette manière de penser change considérablement la façon de vulgariser. Dire « faites ceci et vous obtiendrez cela » est simple. Expliquer « voici ce que nous cherchons à provoquer, voici pourquoi nous pensons que cela peut y contribuer, voici les interactions possibles, voici ce que nous observons et voici ce qui pourrait nous conduire à modifier notre intervention » est beaucoup plus complexe. Mais c’est aussi beaucoup plus honnête. C’est surtout beaucoup plus formateur. Le problème des recettes n’est pas uniquement qu’elles peuvent être mauvaises. C’est qu’elles empêchent celui qui les applique de comprendre pourquoi il les applique. Elles transforment un joueur en un robot exécutant. Elles substituent la reproduction à la réflexion. C’est exactement ce que produit une vulgarisation qui simplifie à outrance, donc qui est vulgaire. Elle donne l’impression de transmettre beaucoup alors qu’elle retire précisément ce qui permet de penser un exercice, une série, un nombre de répétitions, une intensité, une durée et un pourcentage. Tout cela peut être transmis en quelques secondes. Mais aucune de ces informations ne suffit à expliquer l’entraînement. Parce que l’entraînement physique footballistique n’est pas une somme d’exercices. L’exercice n’est qu’une possibilité d’action dans un système de contraintes. Sa valeur dépend de ce que l’on cherche à provoquer, du joueur auquel on s’adresse, du moment auquel on intervient, de ce qui a été fait avant, de ce qui sera fait après et des interactions qu’il entretient avec le reste du projet de performance. C’est pourquoi la complexité doit être conservée dans la pensée et la mémoire même lorsque l’expression est réduite. On peut simplifier le discours. On ne doit pas simplifier la réalité. Cette distinction est fondamentale pour le PPF qui souhaite transmettre les ficelles de son métier. Il doit être capable de passer du complexe au compréhensible sans passer par le simpliste. C’est ce qu’a théorisé Alain Berthoz par le mot « simplexifier ». Le terme importe peu finalement. Ce qui importe, c’est l’intention. Il s’agit de rendre la complexité manipulable intellectuellement sans prétendre l’avoir supprimée. C’est exactement ce qui permet de défendre la dignité intellectuelle de ceux à qui on s’adresse. Car considérer que des entraîneurs ne seraient pas capables de comprendre la complexité du football conduit nécessairement à leur proposer des recettes à appliquer. Or, apprendre n’est pas appliquer. Apprendre, c’est penser, s’interroger, questionner, comprendre ce que l’on fait, pourquoi on le fait et quelles alternatives existent. La vulgarisation devient alors un acte de confiance. Faire confiance à l’intelligence de l’autre. Ne pas lui dire « c’est trop compliqué pour toi ». Mais lui dire « c’est complexe, alors je vais faire l’effort de te permettre de comprendre ». La responsabilité pédagogique change alors de camp. Lorsque celui qui transmet ne parvient pas à rendre un contenu intelligible, il peut toujours considérer que l’apprenant n’a pas le niveau nécessaire. Mais cette explication est parfois la plus confortable et certainement pas toujours la plus juste. La difficulté à transmettre peut aussi révéler une difficulté à structurer sa propre pensée. Comprendre profondément un sujet implique en effet de pouvoir en dégager les principes essentiels, les relations fondamentales et les limites. La vulgarisation devient ainsi une (é)preuve de compétence. Plus je connais mon sujet, plus je devrais être capable d’en identifier les invariants. Plus je comprends sa complexité, plus je devrais être capable de déterminer ce qui est indispensable à sa compréhension. Moins j’ai besoin de me cacher derrière un vocabulaire savant pour démontrer (ce) que je sais. La complexité du sujet ne doit jamais devenir la complexité volontaire du discours. Ce serait alors confondre profondeur et obscurité. Or, si un discours obscur peut impressionner, il ne forme pas nécessairement. Pire encore, l’opacité peut devenir un outil de pouvoir. Lorsque le savoir n’est plus accessible, il devient possible de créer artificiellement une séparation entre ceux qui « savent » et ceux qui doivent appliquer. Dans ce système, l’expert conserve son statut en conservant l’opacité de son savoir. Moins les autres comprennent, moins ils questionnent. Moins ils questionnent, plus le système peut se reproduire. La vulgarisation est donc aussi une manière de lutter contre cette confiscation du savoir. Elle permet au savoir de circuler, au praticien de comprendre, à l’entraîneur de questionner, au joueur de ne pas être réduit à l’objet d’un protocole et elle permet surtout au football de ne pas dépendre exclusivement de ceux qui détiennent les codes du discours expert. Mais cela ne doit pas, à l’inverse, justifier la paresse intellectuelle en se justifiant de termes trop théoriques pour exclure toute acquisition du savoir. Oui, la préparation physique footballistique demande de grands investissements pour commencer à la maitriser à sa juste mesure. Tout simplement parce que c’est un métier en tant que tel au même titre qu’un physicien, qu’un enseignant, qu’un juriste, qu’un médecin… Cela ne signifie évidemment pas que tout le monde doit devenir spécialiste de physiologie, de biomécanique ou de théorie des systèmes pour en discuter et la partager. Ce serait une autre absurdité. La réduction ne vise pas à transformer tout le monde en spécialiste. Elle vise à donner à chacun suffisamment de compréhension pour ne plus être dépendant de celui qui se prétend spécialiste. C’est une différence considérable. Le but de la vulgarisation n’est donc pas de supprimer les experts. Il est de supprimer la dépendance aveugle à leur expertise. À ce titre, l’expertise du PPF doit pouvoir être exposée, expliquée, discutée et critiquée. Elle doit pouvoir sortir du laboratoire, du centre de formation ou du bureau pour devenir une connaissance partageable avec ceux qui entraînent et ceux qui jouent. C’est d’ailleurs pourquoi l’approche systémique est particulièrement intéressante dans cette démarche. Elle permet de réduire la complexité du système footballistique en identifiant des sous-systèmes et des thèmes d’entraînement interreliés, tout en conservant l’idée essentielle que ces sous-systèmes interagissent. On ne nie donc pas la complexité. On l’organise pour pouvoir la travailler ou, in casu, l’entraîner. Cette organisation permet ensuite de rechercher les interférences inévitables de ce domaine d’intervention. Une séance destinée à développer une qualité peut en influencer une autre. Une intervention peut produire des effets positifs tout en générant simultanément des effets négatifs. L’objectif du PPF devient alors notamment d’identifier ces interférences, de maximiser les effets positifs et de limiter les effets négatifs afin de construire une dynamique cumulative favorable au joueur. Voilà ce qu’il faut transmettre. Pas seulement « ce que je fais ». Mais « ce que mon intervention peut provoquer ». Pas seulement « ce qui fonctionne ». Mais « dans quelles conditions cela peut fonctionner ». Pas seulement « le résultat ». Mais « le raisonnement qui permet de le rechercher ». C’est cette différence qui sépare une information d'une formation. L’information dit quoi faire. La formation permet de comprendre pour pouvoir décider. C’est précisément là que la vulgarisation de la préparation physique footballistique prend toute sa valeur. Elle ne cherche pas à rendre le métier facile. Elle cherche à rendre sa difficulté intelligible. Le danger est de confondre une préparation physique footballistique facile à comprendre avec une préparation physique footballistique facile à réaliser. Or, rendre la compréhension accessible ne diminue en rien l’exigence du métier. Au contraire. Cela permet de mieux mesurer son exigence. Une fois que l’on comprend que le joueur est un système complexe, que les qualités physiques interagissent entre elles, que le physique interagit avec le reste du jeu, que les relations causales sont rarement linéaires et que les réponses individuelles peuvent différer, on comprend immédiatement que préparer physiquement un footballeur ne peut pas consister à empiler des contenus. Le métier devient alors plus difficile. Mais il devient aussi plus intelligible. C’est précisément ce que doit rechercher sa vulgarisation. Non pas diminuer la complexité pour rassurer. Mais réduire la complexité pour permettre de la penser. Non pas fabriquer des exécutants capables de reproduire. Mais former des PPF capables de comprendre, d'adapter et de décider, donc de l’améliorer. Non pas vendre des certitudes. Mais partager des modèles suffisamment robustes pour être discutés. Non pas dire « voilà la vérité ». Mais « voilà comment je comprends le problème, voilà pourquoi j’interviens ainsi, voilà ce que j’en attends et j’attends de moi, et voilà ce qui pourrait me conduire à changer ». Finalement, vulgariser la préparation physique footballistique, c’est accepter une responsabilité assez simple. C’est faire l’effort intellectuel que l’on demande à l’autre de faire. Si le PPF demande au joueur de penser le jeu, il doit lui-même penser son entraînement. S’il demande au joueur de s’adapter, il doit lui-même adapter son intervention. S’il demande au joueur de sortir des réponses toutes faites, il ne peut pas lui-même entraîner avec des recettes toutes faites. S’il prétend comprendre la complexité du football, il doit être capable de la partager. Pas en la supprimant. En la réduisant pour éviter qu’elle prenne une forme de pouvoir qui auto-détruit. Une complexité que l’on simplifie devient une caricature. Mais une complexité que l’on réduit pour la rendre intelligible devient une connaissance et un référentiel de savoir commun pour mieux entraîner ensemble. C’est probablement aussi cela, la véritable ambition de la vulgarisation de la préparation physique footballistique. 3.6. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est apprendre à avoir raison Arrivé à ce point de la réflexion, il devient possible de préciser ce que signifie véritablement « avoir raison » en préparation physique footballistique. Si les sections précédentes ont montré qu’il fallait définir son objet, choisir une approche cohérente, piloter la performativité, accepter la critique et réduire la complexité sans la dénaturer, elles conduisent toutes vers une même question. À quel moment une décision d’intervention peut-elle être considérée comme une bonne décision ? La réponse que je propose est volontairement évidente. Avoir raison, c’est (apprendre à) prendre la bonne décision au bon moment. Ni avant, ni après. Cela signifie qu’une décision ne peut pas être jugée uniquement à partir de sa rationalité intrinsèque. Une décision peut être parfaitement raisonnable, scientifiquement argumentée, cohérente avec les connaissances disponibles, totalement sagace en théorie et même performative dans certaines circonstances, tout en étant une mauvaise décision parce qu’elle a été prise trop tôt ou trop tard. Cette distinction est fondamentale. Elle oblige à sortir d’une conception statique de la justesse pour entrer dans une conception située, temporelle et dynamique de la décision. Un PPF peut donc avoir raison sur le contenu de son intervention et avoir tort sur son moment. Il peut avoir identifié correctement une qualité physique à développer mais intervenir trop tôt. Il peut avoir construit une charge parfaitement raisonnable mais la proposer alors que le joueur n’est pas disponible pour l’absorber. Il peut avoir raison de vouloir augmenter une contrainte, mais le faire alors que le calendrier, la fatigue ou les exigences du football rendent cette augmentation inopportune. À l’inverse, il peut disposer d’une intervention parfaitement adaptée mais la proposer lorsque l’opportunité de produire sa valeur est déjà passée. Une bonne décision prise au mauvais moment devient donc une mauvaise décision. Cette idée permet de prolonger directement la notion de pertinence développée précédemment. La pertinence ne demande pas seulement si les moyens correspondent aux objectifs et aux besoins d’un domaine d’intervention. Elle impose également de demander pourquoi maintenant. Une intervention n’est pas pertinente simplement parce qu’elle répond à un besoin général. Elle doit répondre à un besoin réel, pour ce joueur, dans ce contexte, à cet instant précis. Le temps devient alors une variable de la décision au même titre que la charge, l’intensité, le volume ou le contenu. C’est une évidence dans le football. La même action peut être excellente à un moment et mauvaise quelques secondes plus tard. Un joueur peut être capable de prendre un risque à un instant précis et ne plus pouvoir le faire l’instant suivant. Une passe peut être juste dans son intention et pourtant devenir mauvaise parce qu’elle arrive trop tard et provoque un hors-jeu. Une course peut être parfaitement exécutée mais perdre toute sa valeur si elle intervient après la fermeture de l’espace. Le football lui-même enseigne donc que la justesse ne réside jamais uniquement dans ce que l’on fait, mais dans la relation entre ce que l’on fait, ce qui se passe et l’espace ainsi que le moment où on le fait. Pourquoi en serait-il autrement pour la préparation physique footballistique ? Le PPF doit lui aussi apprendre à agir dans cette temporalité. Son métier n’est pas seulement de déterminer quoi faire, mais de déterminer quand le faire, quand ne pas le faire, quand attendre, quand accélérer, quand ralentir et quand renoncer. C’est précisément ici que la notion de sagacité prend toute sa portée. La sagacité n’est pas la capacité à connaître une quantité infinie de solutions. Elle est la capacité à reconnaître quelle solution mérite d’être mobilisée maintenant. Le PPF compétent n’est donc pas celui qui dispose toujours d’une réponse. C’est celui qui sait reconnaître le moment où une réponse devient nécessaire, pertinente ou au contraire prématurée. Cette temporalité protège d’ailleurs contre une erreur fréquente de la préparation physique footballistique qui est de confondre l’urgence ressentie avec l’urgence réelle. Un joueur possède une faiblesse. Faut-il immédiatement la corriger ? Une donnée indique une baisse. Faut-il immédiatement intervenir ? Un test révèle un déficit. Faut-il immédiatement construire un protocole pour le combler ? Un joueur progresse. Faut-il immédiatement augmenter la charge ? Pas nécessairement à chaque fois parce que, dans chacun de ces cas, l’information peut être vraie sans que la décision qui en découle soit nécessairement juste. Une donnée renseigne. Elle ne décide pas. Un test teste. Il ne prescrit pas. Une observation observe. Elle ne conclut pas seule. La décision reste un acte de jugement. C’est pourquoi le PPF doit apprendre à distinguer l’information qui justifie une réflexion de l’information qui justifie une action. Cette distinction est particulièrement importante dans un environnement professionnel où l’inaction est souvent interprétée comme une absence de compétence. Un PPF qui intervient semble travailler. Celui qui modifie, ajoute, corrige ou mesure donne immédiatement une preuve visible de son activité. À l’inverse, celui qui décide de ne rien faire doit être capable d’assumer une décision beaucoup moins spectaculaire, qui est d’attendre. Pourtant, attendre, ne pas charger, ne pas corriger, ne pas tester, ne pas utiliser une technologie peut être une bonne décision. D’ailleurs, ne pas intervenir peut même parfois être la décision la plus et la seule compétente. La sobriété évoquée précédemment prend ici une dimension temporelle. Le principe du « Less is more » ne consiste pas seulement à faire moins. Il consiste à faire moins lorsque faire davantage maintenant détruirait potentiellement plus de valeur qu’il n’en créerait. Cela fait référence au principe performatif de l’efficience qui oblige précisément à considérer les coûts de l’intervention en termes de fatigue, de temps, de récupération, de contraintes organisationnelles, de disponibilité footballistique et d’interférences avec les autres objectifs. Mais l’erreur inverse existe également. Attendre trop longtemps peut devenir une mauvaise décision. Un joueur peut avoir besoin d’une adaptation maintenant. Une charge doit être diminuée maintenant. Une intervention doit être interrompue maintenant. Une opportunité d’apprentissage peut se présenter maintenant. Une information suffisamment importante peut imposer une modification immédiate. Attendre lorsque l’action devient nécessaire n’est pas davantage de la sagacité qu’agir trop tôt. C’est pourquoi « avoir raison » ne peut pas être assimilé à « attendre d’avoir suffisamment de certitudes ». Dans un système complexe, cette certitude n’arrive presque jamais. Si le PPF attend de savoir exactement ce qui va se produire avant de décider, il décidera généralement trop tard. Le pilotage consiste précisément à décider avec des informations incomplètes, puis à observer les conséquences pour réviser la décision. Avoir raison n’est donc pas prévoir parfaitement. C’est décider suffisamment bien avant, soit dans le bon timing, que la réalité impose de décider à notre place. Cette proposition permet également de comprendre pourquoi une décision raisonnable peut être mauvaise. Imaginons qu’un joueur présente un déficit de force. Décider de développer sa force est raisonnable. Mais si ce joueur entre dans une période de forte densité compétitive, si sa disponibilité est fragile, si le travail supplémentaire perturbe son exposition au football ou si cette qualité n’est plus prioritaire au regard de son projet de jeu, la décision peut être raisonnable sur le plan local et mauvaise sur le plan global. La préparation physique footballistique ne consiste donc pas à rechercher la décision la plus raisonnable en soi. Elle consiste à rechercher la décision la plus pertinente dans le système réel auquel le joueur appartient. Cette distinction rejoint directement les approches holistique, qualitative, multiplicative, systémique et coordinative présentées précédemment. Une qualité physique n’a pas une valeur indépendante du football. Une adaptation n’a pas nécessairement de valeur si elle n’améliore pas la capacité du joueur à répondre aux exigences de son activité. Une intervention ne peut pas être évaluée indépendamment de ce qu’elle empêche éventuellement de faire. Une charge raisonnable isolément peut devenir excessive lorsqu’elle s’ajoute à d’autres charges. Le bon moment est donc celui où, stratégiquement, la décision produit davantage de valeur ajoutée qu’elle ne consomme de ressources et d’opportunités. C’est ici que les trois dimensions du triangle de la performance de Gibert prennent une dimension décisionnelle particulièrement intéressante. La pertinence demande… est-ce que cette décision répond réellement au problème du joueur maintenant ? L’efficacité demande… est-ce que la décision produit effectivement le changement recherché ? L’efficience demande… pouvions-nous produire cette valeur avec moins de ressources, moins de fatigue ou moins d’interférences ? Mais il faut ajouter une quatrième question qui traverse les trois autres…. était-ce le bon moment pour prendre cette décision ? Une intervention peut donc être pertinente, efficace et efficiente tout en ayant été déclenchée trop tôt. Elle peut également réunir ces trois qualités mais intervenir trop tard pour produire la valeur recherchée. Le temps ne constitue pas une dimension extérieure à la performance. Il participe à sa définition. Cette conception transforme également la manière d’évaluer une décision. Si le PPF cherche à démontrer qu’il avait raison, il regardera naturellement les informations qui confirment sa décision initiale. Il cherchera à démontrer que le joueur a progressé, que la charge était nécessaire, que le protocole fonctionnait. Il risque alors de transformer l’évaluation en procès destiné à défendre son passé. Mais si le PPF cherche à apprendre à avoir raison, il pose une autre question… qu’est-ce que cette décision m’apprend sur la prochaine décision ? Dans le premier cas, le passé sert à défendre vulgairement l’ego professionnel. Dans le second, le passé sert à améliorer le jugement futur. C’est exactement ce que suppose une préparation physique footballistique réellement réflexive en agissant, en observant, en interprétant, en corrigeant et en recommençant. Sa performativité ne réside alors plus dans la capacité à avoir raison avant l’action, mais dans la capacité à apprendre suffisamment vite de l’action pour améliorer la décision suivante. Avoir raison devient donc un processus d’apprentissage plutôt qu’un statut. Cette idée est probablement l’un des points les plus importants de toute cette réflexion. Un PPF peut prendre une mauvaise décision avec une excellente méthode de raisonnement. Il peut disposer des meilleures informations disponibles, faire preuve de prudence, contextualiser, observer, écouter, mesurer et néanmoins se tromper. Dans un système complexe, l’erreur est inévitable. La compétence ne peut donc pas être définie par l’absence d’erreur. Elle doit plutôt être définie par la capacité à réduire la durée pendant laquelle une erreur persiste. Le PPF compétent n’est pas nécessairement celui qui ne se trompe jamais. C’est celui qui détecte rapidement avec l’aide de tous ses sens que sa décision n’est plus adaptée, qui accepte de la remettre en cause et qui possède suffisamment d’humilité pour la modifier. Cela conduit à une autre distinction essentielle, qui est d’avoir eu raison et être en train d’avoir raison ne sont pas la même chose. Une décision peut avoir été excellente hier et devenir mauvaise aujourd’hui. Une charge peut avoir été parfaitement adaptée la semaine dernière et devenir excessive cette semaine. Une stratégie de récupération peut avoir été pertinente dans une phase donnée et devenir inutile dans une autre. Une priorité peut être fondamentale pendant une période de développement et devenir secondaire lorsque les contraintes compétitives changent. Le contexte transforme donc continuellement la valeur d’une décision. Ce qui était sagace peut cesser de l’être sans que la décision initiale ait été mauvaise. C’est le contexte qui a changé. Le véritable PPF doit ainsi accepter une forme de périssabilité de ses décisions. Une décision professionnelle ne devrait jamais devenir un dogme simplement parce qu’elle a fonctionné auparavant. L’expérience ne doit pas devenir une prison. Elle doit devenir une capacité à reconnaître plus rapidement les configurations déjà rencontrées tout en restant suffisamment vigilant pour identifier ce qui a changé. C’est là que la critique devient une condition de la décision. Critiquer une intervention ne signifie pas nécessairement démontrer qu’elle était mauvaise. Cela signifie examiner si elle est encore pertinente. La question n’est donc plus seulement « avions-nous raison ? », mais « avons-nous encore raison maintenant ? ». Cette dernière question doit s’imposer au PPF. Elle oblige à le sortir de la logique de la justification. Elle réintroduit l’incertitude. Elle permet au PPF de conserver une décision sans s’y enfermer. Elle rend compatibles l’assertivité et l’humilité en défendant une décision parce qu’elle est argumentée, tout en restant capable de l’abandonner lorsque les informations nouvelles le justifient. Cette capacité est d’autant plus importante que la décision du PPF n’est jamais isolée. Le joueur évolue dans un système composé de l’entraîneur, des autres PPF, du staff médical, des analystes, des contraintes du calendrier, du projet de jeu, des exigences institutionnelles et de son environnement personnel. Une décision peut donc être parfaitement raisonnable dans le sous-système du PPF et devenir mauvaise lorsqu’elle entre en interaction avec le reste du système. De fait, deux, trois, quatre… décisions raisonnables peuvent produire ensemble une décision déraisonnable. En effet, deux charges raisonnables appliquées simultanément peuvent devenir excessives. Plusieurs interventions efficaces séparément peuvent interférer négativement. Deux spécialistes compétents peuvent poursuivre des objectifs contradictoires. Trois informations pertinentes peuvent conduire à une mauvaise décision si elles ne sont pas intégrées dans une représentation commune du joueur. Avoir raison suppose donc aussi de savoir avec qui, quoi et quand décider. La compétence individuelle ne suffit pas lorsque l’objet d’intervention est collectif. Le PPF doit savoir partager ses informations, expliciter ses hypothèses, écouter les autres disciplines et accepter que la meilleure décision puisse émerger d’un raisonnement auquel il n’a pas entièrement contribué. Cette conception rejoint finalement l’ambition de la vulgarisation telle que je l’ai développée dans les sections précédentes. Vulgariser n’est pas transmettre une réponse définitive. C’est transmettre suffisamment de compréhension pour permettre à l’autre de participer à la décision. C’est donner les moyens de comprendre pourquoi une intervention est proposée, ce qu’elle cherche à produire, quelles informations permettront de l’évaluer et ce qui pourrait conduire à la modifier. L’information dit quoi faire. La formation permet de comprendre pour pouvoir décider. C’est précisément pourquoi apprendre à avoir raison ne signifie pas apprendre à appliquer la bonne recette. Il n’existe pas de recette du bon moment. Il existe seulement une capacité progressivement construite à reconnaître le moment où une décision devient pertinente. Cette compétence repose sur la connaissance, l’expérience, l’observation, l’écoute, la critique, la contextualisation, l’intuition informée et la capacité à interpréter un faisceau d’indices. Elle suppose également de savoir renoncer à l’action lorsque l’action n’est pas nécessaire. Le PPF doit donc apprendre à reconnaître trois temporalités différentes qui est… trop tôt, lorsque l’information ou le contexte ne justifient pas encore l’intervention. Au bon moment, lorsque l’intervention répond au besoin réel du joueur et d’une équipe et peut produire sa valeur sans compromettre ce qui compte davantage. Trop tard, lorsque l’opportunité d’agir est dépassée, que les conséquences sont déjà installées ou que l’intervention ne peut plus produire la valeur qu’elle aurait pu produire auparavant. Ces trois temporalités peuvent concerner exactement la même intervention. Une charge peut être trop précoce, juste aujourd’hui et excessive demain. Une récupération peut être inutile hier, nécessaire aujourd’hui et insuffisante demain. Une modification technique ou physique peut être prématurée à un moment donné, décisive quelques jours plus tard et sans intérêt quelques semaines après. Le contenu ne suffit donc jamais à déterminer la justesse. La justesse naît de la rencontre entre l’objet, l’approche, le joueur, le contexte, les ressources disponibles, les conséquences attendues et le moment. C’est probablement ici que l’expression « avoir raison » doit être définitivement débarrassée de son sens ordinaire ou immédiatement évident. Avoir raison n’est pas gagner une discussion. Ce n’est pas démontrer que son hypothèse était correcte. Ce n’est pas réussir à expliquer après coup pourquoi ce qui s’est produit confirmait sa méthode. Avoir raison, en préparation physique footballistique, c’est augmenter au bon moment la capacité du joueur à mieux répondre aux exigences de son football. Si la décision prise hier ne permet plus cela aujourd’hui, alors continuer à la défendre n’est plus avoir raison. C’est avoir raison hier. Or le joueur, lui, vit aujourd’hui. C’est pourquoi la compétence du PPF réside moins dans la possession d’un stock de bonnes réponses que dans la capacité à construire, à chaque instant, la meilleure réponse possible avec les informations dont il dispose. Cette capacité est nécessairement imparfaite. Elle ne garantit jamais la réussite. Elle augmente simplement la probabilité de prendre une décision sagace. La véritable expertise ne consiste donc pas à savoir quoi faire dans toutes les situations. Elle consiste à savoir quand une situation est suffisamment comprise pour devoir agir, quand elle ne l’est pas encore et quand l’action doit être révisée. Le PPF apprend alors à ne plus demander uniquement « quelle est la bonne décision ? ». Il apprend à demander « quelle est la meilleure décision maintenant ? ». Puis « qu'est-ce qui me dira qu’elle ne l’est plus ? ». Et enfin « à quel moment dois-je accepter d’en changer ? ». Ces trois questions résument peut-être l’essentiel de la performativité de l’entraînement physique recherchée dans cet article. La première protège contre l’improvisation. La deuxième protège contre le dogmatisme. La troisième protège contre l’entêtement. Toutes trois renvoient à la même exigence qui est d’apprendre à décider dans le mouvement plutôt qu’à appliquer dans l’immobilité. Tout comme la vie, le football est mouvement. Le joueur est mouvement. L’entraînement est mouvement. Les contraintes sont mouvement. Les adaptations sont mouvement. Pourquoi la décision qui les accompagne devrait-elle être immobile ? Le véritable PPF ne cherche donc pas à construire un système dans lequel il aurait toujours raison. Il cherche à construire un système dans lequel il est capable de devenir plus souvent juste, plus rapidement et au moment où cette justesse possède encore une valeur pour le joueur. C’est finalement cela, apprendre à avoir raison. Ce n’est pas apprendre à ne jamais se tromper. C’est apprendre à décider juste, au bon moment, avec les informations disponibles, en fonction de ses compétences, puis à apprendre suffisamment vite pour décider encore mieux lorsque le moment suivant arrive. Peut-être que la véritable vulgarisation de la préparation physique footballistique trouve ici son aboutissement. Elle ne transmet pas seulement des connaissances permettant de comprendre le métier. Elle transmet les moyens de participer au raisonnement qui permet de décider. Elle « ne fabrique pas » des personnes qui savent quoi faire. Elle cherche à former des personnes capables de comprendre quoi faire, pourquoi le faire, pourquoi maintenant, pourquoi ne pas le faire et surtout quand il faut changer d’avis. Vulgariser la préparation physique footballistique, c’est donc finalement apprendre à avoir raison. Non pas raison contre quelqu’un, après coup, parce qu’un résultat nous donne rétrospectivement raison. Mais raison ici, maintenant, pour ce joueur ou cette équipe, dans ce contexte, avec ces contraintes, avec ces informations et avec suffisamment d’humilité pour accepter que la réalité puisse bientôt nous demander de penser autrement parce que nous n’avons plus raison. Conclusion Au terme de cette réflexion, il apparaît que vulgariser la préparation physique footballistique n’est finalement pas une affaire de simplification du métier. C’est une affaire de responsabilité. Responsabilité de définir ce dont on parle, de savoir comment intervenir sur cet objet, de questionner ce que l’on croit savoir et enfin de partager la complexité sans la dénaturer. Si la préparation physique footballistique est un métier dense et complexe, cette complexité ne peut devenir ni une excuse pour ne pas transmettre ou ne pas acquérir un savoir, ni un moyen de conserver artificiellement une position de pouvoir. Elle impose au contraire au PPF de faire l’effort de rendre son savoir intelligible. C’est là toute la différence entre vulgariser et simplifier. Simplifier peut consister à retirer ce qui dérange, ce qui nuance, ce qui complexifie, jusqu’à produire une réponse facile à comprendre mais difficilement défendable. Vulgariser, c’est autre chose. C’est réduire sans trahir, organiser sans appauvrir, expliquer sans infantiliser, rendre accessible sans faire croire que la réalité est simple et surtout, c’est considérer que celui qui ne sait pas aujourd’hui est parfaitement capable de comprendre demain. L’ignorance n’est pas une tare. Elle est simplement l’état de celui qui ne sait pas encore. Le joueur n’a pas besoin de tout savoir sur la préparation physique footballistique pour être légitime à poser des questions. L’entraîneur n’a pas besoin d’être physiologiste pour comprendre les principes qui orientent une intervention. Le PPF n’a pas besoin de masquer la complexité de son métier pour démontrer qu’il le maîtrise. Bien au contraire. Plus il maîtrise son sujet, plus il est capable d’en partager les fondements. Le véritable savoir ne se protège pas nécessairement par son obscurité. Il se renforce par sa capacité à être transmis, discuté, critiqué et confronté à la réalité. C’est pourquoi la vulgarisation est aussi une forme de démocratisation de la préparation physique footballistique. Elle permet à ceux qui ne savent pas encore de comprendre suffisamment pour ne plus être dépendants de ceux qui prétendent savoir. Elle donne la possibilité de questionner une méthode. De demander pourquoi. De comprendre pour quoi. De comparer. De douter. De changer d’avis pour finalement décider. Cette capacité à décider est essentielle, car le football ne peut pas être réduit à l’application de protocoles, comme nous l’apprend le jeu sur le terrain. Le joueur est un système complexe, le jeu est un système complexe et l’entraînement est une interaction permanente entre ces complexités. Les réponses ne peuvent donc pas être entièrement prédéterminées. Elles doivent être construites, observées, évaluées et réajustées. La préparation physique footballistique ne peut dès lors pas avoir pour ambition de fabriquer des joueurs conformes à un modèle. Elle doit permettre aux joueurs de mieux répondre aux exigences de leur pratique. Si la pratique footballistique impose déjà des contraintes importantes aux corps, alors transmettre les moyens de mieux les comprendre et de mieux les préparer devient plus qu’une démarche pédagogique. Cela devient une nécessité. Vulgariser n’est donc pas rendre la préparation physique footballistique facile. C’est rendre sa difficulté accessible. C’est permettre à chacun de comprendre suffisamment pour pouvoir participer à la réflexion sur son propre entraînement. C’est aussi accepter que le PPF puisse être questionné par ceux qu’il entraîne. En effet, celui qui ne peut être questionné que par ceux qui savent déjà n’a pas nécessairement rendu son savoir accessible. Il a peut-être simplement construit une frontière entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Or cette frontière n’a pas sa place dans une préparation physique footballistique qui prétend être au service du joueur. Le PPF ne devrait donc jamais utiliser la complexité de son métier pour impressionner. Il devrait l’utiliser pour mieux expliquer. Il ne devrait pas utiliser l’ignorance du joueur pour asseoir son autorité. Il devrait utiliser son savoir pour réduire cette ignorance. Il ne devrait pas chercher à être indispensable parce que personne ne comprend ce qu’il fait. Il devrait chercher à être utile parce que ceux qui l’entourent comprennent mieux ce qu’il fait et peuvent participer à la construction du projet. C’est peut-être ici que se situe la véritable ligne de partage entre expertise et posture d’expert. L’expertise cherche à rendre l’autre plus compétent alors que la posture d’expert cherche parfois seulement à rappeler qu’elle sait. La première partage. La seconde se protège. La première démocratise. La seconde confisque. La première accepte la critique. La seconde la redoute. Alors oui, la préparation physique footballistique est complexe. Oui, elle nécessite des connaissances, de l’expérience, de la réflexion et une véritable compétence professionnelle. Mais cette complexité ne donne à personne le droit de mépriser celui qui ne la maîtrise pas encore. L’ignorance du joueur n’est pas la preuve de son incapacité. Elle est précisément la raison pour laquelle le PPF doit transmettre. L’intelligence du joueur n’est pas une menace pour l’expertise du PPF. Elle en est l’aboutissement. Ainsi, la vulgarisation de la préparation physique footballistique ne consiste pas à abaisser le savoir au niveau de celui qui ne sait pas. Elle consiste à élever celui qui ne sait pas jusqu’à un niveau où il peut commencer à comprendre. Sans arrogance. Sans recettes miracles. Sans jargon inutile. Sans mépris. Avec suffisamment de rigueur pour ne pas mentir et suffisamment de pédagogie pour ne pas exclure. Finalement, la vraie vulgarité n’est peut-être pas de parler simplement d’un sujet complexe. La vraie vulgarité est de croire que celui à qui l’on s’adresse serait trop ignorant pour comprendre. La vraie vulgarité est de transformer le savoir en pouvoir de dominer, donc de réduire l’autre. La vraie vulgarité est de prendre l’ignorance du joueur pour une faiblesse dont on pourrait profiter. La vraie vulgarité est enfin de mépriser l’intelligence sous prétexte qu’elle ne connaît pas encore. La vraie vulgarité consiste à mépriser l’intelligence et l’ignorance du joueur. Respecter l’intelligence du joueur, c’est croire en sa capacité à comprendre pour qu’il puisse jouer pleinement son jeu. Respecter son ignorance, c’est accepter qu’il ne sache pas encore et respecter les deux, c’est précisément le devoir du PPF. Entraîner, ce n’est pas seulement produire des adaptations. C’est aussi transmettre, ce qui n’est jamais diminuer le savoir de l’autre pour le rendre accessible. C’est faire l’effort de rendre accessible un savoir suffisamment exigeant pour que celui qui le reçoit puisse, à son tour, penser, questionner et devenir acteur de son propre entraînement. Cela est une préparation physique footballistique puissante, ou à fort impact. C’est un savoir complexe qui n’a pas besoin de mépriser pour être reconnu, qui n’a pas besoin d’obscurité pour être profond et qui n’a pas besoin de simplifier le joueur pour pouvoir l’entraîner. Le jeu en sera d’autant plus beau et passionnant car faisant la part belle aux expressions coordonnées de tous les talents footballistiques.
- La coordination nécessaire des préparations physiques footballistiques juxtaposées
Dans le souci de performer plus fort, plus vite, plus longtemps, les joueurs s'entourent de plus en plus de spécialistes. C'est ainsi qu'ils font appel à des préparateurs physiques footballistiques (PPF) personnels censés leur apporter le plus pour gagner leur place footballistique et/ou la maintenir. Pourtant, il revient à leur club de leur fournir les prestations techniques, tactiques, physiques, psychiques, médicales, prophylactiques nécessaires pour performer. Mais comme ces prestations sont normées sur l'équipe et qu'elles sont imposées, ou dans une moindre mesure proposées, plutôt que choisies, il est possible qu'elles ne satisfassent pas et ne conviennent pas complètement au joueur. Il suffit donc que celui-ci veuille se développer plus intensément ou résoudre un déficit physique supposé ou avéré pour qu'il cherche des solutions externes à son club. En effet, il semblerait que nos footballeurs aiment à tel point le dicton « l'herbe est (toujours) plus verte ailleurs » qu'il ait force de loi. Or, si j’écris vrai, cette manière de faire n'est pas sans poser quelques problèmes de coordination dans la préparation physique footballistique qui peuvent même potentiellement se retourner contre les joueurs. J’identifie ici deux situations distinctes de juxtaposition de préparations physiques footballistiques qu'il s'agit alors d'accorder ou de bien coordonner. La première comprend des préparations physiques footballistiques collectives et individuelles simultanément parallèles, dont les stimuli s'additionnent dans le même momentum. La seconde prend la forme de préparations physiques collectives et individuelles qui se suivent temporellement séquentiellement, à l'exemple de préparations physiques individuelles qui « préparent » les phases de préparation d'équipe. Récemment, j’ai sollicité un technicien très respecté d'un club de ligue nationale pour qu'il intercède auprès de l'entraîneur de la première équipe afin de discuter d'un suivi individuel pour l'un de ses joueurs. Bien qu'il ait approuvé la nécessité de ma demande pour le joueur en question, ce technicien m’a conseillé d'effectuer ce suivi personnalisé de façon confidentielle en passant outre toute demande d'autorisation. Ce conseil est très représentatif de la manière de faire du milieu. Cependant, je doute fortement que ce non-dit footballistique soit bénéfique pour le joueur. En effet, comment voulez-vous qu'un PPF personnel calibre correctement les charges de son entraînement sans savoir, ou en devinant vaille que vaille, qu'elle est celle de l’équipe de son joueur ? De même, comment le staff de l'équipe peut-il monitorer correctement les charges d'entraînement pour amener les joueurs à une forme physique adéquate pour le match à venir si ceux-ci s'entraînent secrètement en parallèle ? Il est aujourd'hui accepté, voire souhaité et généralisé, dans le monde du football que les phases de préparation d'équipe soient précédées par des phases de préparation individuelle. Cela vide de substance et brouille les préparations physiques d'équipe. Cela signifie aussi que les joueurs ne se régénèrent jamais vraiment. Indépendamment des compétences des PPFs personnels, la réalité physiologique veut que ce n'est pas en 2, 3 semaines que des adaptations physiques chroniques peuvent s'acquérir. Dans cette logique, il n'y a rien de pire en termes de préparation physique footballistique qu'un joueur qui commence une préparation d'équipe en pleine forme momentanée ou, à l'inverse, fatigué. Les valeurs de ses tests de forme seront alors complètement faussées, rendant très difficile le paramétrage de son entraînement physique et le suivi de sa forme. Pour que les joueurs progressent, il est nécessaire que tous les stimuli d’entraînement se juxtaposent harmonieusement en type et en calibrage de charge pour générer des effets positifs. En effet, les corps détestent devoir s’adapter simultanément à des logiques et des philosophies d’entraînement physique différentes, non coordonnées et non-concertées selon les principes « aller partout, c’est aller nulle part » et « il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va » de Sénèque. Plutôt que de se cacher la tête dans l'herbe et dans l’intérêt des joueurs, les clubs devraient alors être ouverts à collaborer avec des PPFs personnels. Le but est de créer une situation gagnant-gagnant pour le joueur et le club. Cette collaboration devrait avoir pour socle la définition d'un PROJET-JOUEUR dont le contenu définirait les priorités, les axes de développement et les responsabilités des PPFs concernés. Le but final est que le joueur ne devienne pas la variable d'ajustement de ces entraînements parallèles simultanés, ce qui peut expliquer les blessures ou les fluctuations inexplicables de forme.
- Les déterminants du principe de spécificité physique footballistique
Selon l’éthique et la nature consubstantielle de la pensée critique, il convient que les personnes dont les arguments ont été remis en question puissent défendre leurs points de vue en contre-argumentant. C’est à cette fin que je me suis permis d’envoyer le post « L’esprit critique comme évaluation de la préparation physique footballistique. Son application au programme Power To Win » à un des responsables didactiques de ce dernier. Après une relance, il a rejeté mon argumentaire sans argumenter et a notamment conclu ses propos par la phrase : « J’entends sans cesse l’argument selon lequel le football est un sport très « particulier » et doit donc faire l’objet d’un entraînement très spécifique. Mais il s’agit le plus souvent d’une excuse pour masquer une méconnaissance des formes fondamentales du mouvement et du jeu. » Ces propos m’ont incité à discuter « du principe de spécificité » dans l’entraînement physique footballistique. À cette fin, il s’agit, d’abord, de rappeler que la performativité d’un entraînement, plus particulièrement sa pertinence, se fonde justement sur la spécificité de chaque sport. À ce titre, le football doit expliquer non pas en quoi il est différent, ce qui impliquerait en creux d’avoir en référence « un sport premier » dont découlerait par catégorisation différentielle tous les sports, mais en quoi il est particulier, ou original et exclusif selon la définition lexicale de la spécificité. D'un point de vue méthodologique, deux logiques comparatives peuvent alors être distinguées depuis les travaux de John Stuart Mill. Ce sont la comparaison par similitudes (Method of Agreement), qui cherche à identifier les caractéristiques communes entre plusieurs objets, et la comparaison par différences (Method of Difference), qui vise au contraire à mettre en évidence les propriétés qui singularisent un objet. C'est cette seconde démarche qui est retenue ici. En effet, l’idée n’est pas de montrer en quoi le football ressemble ou ne ressemble pas aux autres sports, mais d'identifier les déterminants conceptuels qui fondent sa spécificité d’entraînement physique footballistique. Pour les identifier, il s’agit de les traduire en mots pour les partager, selon le principe de « bien définir les mots pour s’éviter bien des maux ». Il est entendu que ces déterminants sont des propositions qui existent pour améliorer la performativité des entraînements physiques footballistiques. À cette fin, ils se prêtent volontiers à la critique argumentée. L’enjeu de ce post n’est pas fortuit en consistant à remettre futilement en question les institutions responsables de la didactique footballistique. Il vise à respecter le droit des centaines de milliers de jeunes joueurs suisses à être simplement entraînés correctement. Les déterminants de la spécificité physique footballistique Définir la spécificité physique footballistique ne consiste pas à dresser une liste de qualités physiques ou à identifier des exercices réputés spécifiques. Une telle démarche demeure descriptive et ne répond pas à la question essentielle qui est de savoir ce qui fonde réellement la spécificité physique du football en en faisant méthodologiquement « une analyse de la tâche ». Tant que cette interrogation n'est pas résolue, toute méthode d'entraînement repose davantage sur des croyances, des habitudes ou des effets de mode que sur une véritable compréhension de son entraînement physique. En introduction à cette réflexion, il s’agit d’accepter qu’il n’existe pas une seule Vérité en préparation physique footballistique. Chaque proposition d'entraînement est d'abord la conséquence d'une conception du football, d'une définition implicite correspondante du physique footballistique et d'une certaine représentation de la performance. Les choix méthodologiques d'un préparateur physique footballistique (PPF) ne sont ainsi jamais neutres. Ils sont déterminés par ses angles d'observation et d’intervention, sa culture, son expérience, son parcours, ses références scientifiques, ses préférences philosophiques, son caractère ainsi que par ses ontologies footballistiques. En définitive, chacun entraîne comme il pense le football et, plus profondément encore, comme il est et donc le vit. En effet, l'entraînement étant une prestation intangible, chacun de ses exercices n'existe qu'à travers l’interaction entre un entraîneur et un joueur. Il est donc inévitablement imprégné des subjectivités et des particularités de ceux-ci. Cette réalité explique pourquoi les débats sur la spécificité footballistique deviennent souvent des affrontements méthodologiques plutôt que des discussions conceptuelles. Pour dépasser cette opposition stérile entre méthodes, il convient de déplacer le débat vers les déterminants qui construisent la spécificité physique footballistique. Ceux-ci ne résident pas dans les exercices utilisés, mais dans la nature même du football. Le premier déterminant est d'ordre ontologique. Le football est avant tout un jeu d'opposition collective où l'incertitude constitue la règle permanente. Chaque action est conditionnée par les comportements des partenaires, des adversaires, du ballon, de l'espace, du temps et du score. Contrairement aux disciplines où le mouvement peut être reproduit dans un environnement stable, le football impose une adaptation permanente à un environnement instable. Cette instabilité structurelle interdit de considérer la performance physique footballistique comme une simple production linéaire additionnelle mécanique de force, de vitesse ou d'endurance. Le deuxième déterminant est la vitesse dans le sens que le football est indubitablement devenu un sport de vitesse. Toutefois, réduire celle-ci à la seule vitesse de déplacement constitue une erreur conceptuelle majeure. Le football est avant tout un sport de vitesse qui lie cognition et motricité. La vitesse neuromusculaire et la vitesse cognitive ne sont donc pas deux qualités indépendantes mais les deux faces d'un même processus adaptatif. Toute gestuelle footballistique pertinente naît de son équivalent cognitif, mais sans gestuelle pertinente toute décision reste lettre morte. Cette interdépendance des vitesses modifie profondément la conception de la préparation physique footballistique. Le physique ne prépare pas uniquement le corps à produire métaboliquement davantage d'énergie. Il prépare surtout le joueur à produire plus rapidement des solutions motrices adaptées aux problèmes que le jeu lui propose. Le physique footballistique est donc de nature coordinative, soit ici selon le sens propre du terme « d’agir ensemble avec ordre ». Le troisième déterminant réside précisément dans la coordination footballistique. La performativité physique footballistique ne dépend pas uniquement de la quantité de force disponible mais de la manière dont cette force est ordonnée pour répondre instantanément aux exigences du jeu. La coordination constitue ainsi le véritable organisateur de l'ensemble des qualités physiques. Elle vise à optimiser par la fluidité, que certains traduisent par de l’élégance gestuelle, les accélérations, les freinages, les changements de direction, les appuis, les orientations corporelles, les frappes, les duels ou encore les reprises d'équilibre. Dans cette perspective, la coordination fine généralisée devient moins une qualité supplémentaire qu'une qualité organisatrice de toutes les autres. Plus le joueur possède un répertoire moteur varié et adaptable, plus il devient capable d'exprimer performativement sa force, sa vitesse et son endurance dans les situations réelles de jeu. Le quatrième déterminant est l'harmonisation corporelle. Le football ne sollicite jamais des segments corporels isolés mais un organisme qui fonctionne comme une totalité organisée. La performativité physique footballistique dépend ainsi moins de la puissance locale des muscles que de la qualité des relations qu'ils entretiennent entre eux. Cette conception rejoint le paradigme de la biotenségrité selon lequel le corps constitue un réseau continu de tensions et de compressions où chaque modification locale influence l'organisation globale. Dès lors, le physique footballistique ne consiste pas uniquement à renforcer des groupes musculaires ou à développer des qualités physiologiques séparées, mais à améliorer glocalement l'harmonisation de l'ensemble du système corporel. Cette harmonisation permet au joueur de transmettre les énergies cinétiques sans perte en réduisant les ruptures dans les chaînes de mouvement et d'augmenter simultanément son efficience mécanique, sa disponibilité coordinative et sa capacité d'adaptation. Elle constitue ainsi une condition indispensable à l'expression et au maintien de l'alacrité, entendue comme « le niveau d’énergie positive » des joueurs. Plus le corps est harmonisé, moins son énergie est dissipée dans des compensations inutiles et plus la réponse motrice devient immédiate, précise et économique. La motricité footballistique n'apparaît alors plus comme la conséquence d'une simple augmentation des qualités musculaires, mais comme l'expression émergente d'une organisation corporelle cohérente et optimiser techniquement capable de mobiliser instantanément l'ensemble du système au service de l'action. L'objectif fondamental de la préparation physique footballistique devient ainsi moins de produire davantage de force que d'organiser le corps afin qu'il puisse exprimer pleinement, avec fluidité et disponibilité, son talent footballistique. Surtout que le physique footballistique est encore d’avoir atteint ses limites. Le cinquième déterminant est le déséquilibre. Contrairement à une représentation classique qui cherche à stabiliser le corps pour produire un geste optimal, le football confronte continuellement le joueur à des situations de déséquilibre imposées ou provoquées. Déséquilibre postural, informationnel, émotionnel, décisionnel ou tactique constituent le quotidien du joueur. Le physique footballistique ne consiste donc pas à supprimer ces déséquilibres mais à apprendre à les maîtriser et à les exploiter. Cet inventaire des déterminants physiques footballistiques conduit naturellement à adopter une approche holistique de l’entraînement physique footballistique. Les dimensions physique, technique, tactique, cognitive, émotionnelle et relationnelle ne peuvent être dissociées sans appauvrir la compréhension de la performance. Chaque action de jeu mobilise simultanément l'ensemble de ces dimensions, ce qui rend artificielle toute tentative de les entraîner indépendamment les unes des autres. Dans cette logique systémique, les fameux transferts de qualités physiques apparaissent largement surestimés. Une qualité développée hors de son contexte d'expression ne garantit nullement sa performativité en situation réelle. Ce qui se transfère n'est pas une qualité physique isolée mais une organisation fonctionnelle construite dans un environnement possédant des contraintes similaires à celles du jeu. Plus les contraintes de l'entraînement s'éloignent de celles rencontrées sur le terrain, plus leurs utilités terrain devient hypothétique. Cette remise en question conduit également à dépasser l'approche quantitative qui domine encore largement la préparation physique footballistique contemporaine. Accumuler davantage de mètres parcourus, de kilogrammes soulevés ou de répétitions n'améliore pas nécessairement la compétence physique footballistique. Dans de nombreux cas, c’est même l’inverse, en n’entraînant plus la forme des joueurs mais leur méforme ou leur fatigue. Les entraînements physiques footballistiques doivent être de nature qualitative en développant la pertinence, la précision, la rapidité d'adaptation et l'efficience des comportements moteurs dans les contextes complexes propres au football. Cette orientation stratégique implique également de reconsidérer la hiérarchie des qualités physiques. La question fondamentale n'est plus de savoir quelle qualité développer en priorité selon les classifications traditionnelles, mais quelle qualité est susceptible d'organiser toutes les autres. À ce titre, la vitesse, entendue comme une capacité globale et simultanée à percevoir, décider et agir performativement dans un temps réduit, apparaît comme la pierre angulaire du développement physique footballistique. Non pas parce qu'elle remplace les autres qualités, mais parce qu'en organisant leur intégration harmonieuse à son profit, elle résout les problèmes physiques du jeu. Dans cette logique, toute préparation physique footballistique doit s'inscrire dans une dynamique positive sur la base d’un point d’ancrage conceptuel, soit dans mon cas la vitesse footballistique. Développer un physique footballistique consiste donc à créer les conditions permettant au joueur d'exprimer davantage son talent footballistique, d'accroître sa confiance, sa disponibilité mentale et sa capacité d'adaptation. Le physique devient ainsi, selon le principe d’assertivité, un moyen d'émancipation du joueur et non une finalité en soi. Conclusion Les déterminants de la spécificité physique footballistique ne peuvent être réduits à une succession de qualités physiologiques. Ils émergent des ontologies même du football, qui est un jeu collectif d'opposition, complexe, incertain, où les dimensions cognitive, coordinative, métabolique et émotionnelle interagissent en permanence. Comprendre cette réalité impose d'abandonner les raisonnements analytiques hérités des sciences de l'exercice pour adopter une pensée systémique, critique et holistique. Dès lors, identifier les déterminants de la spécificité physique footballistique ne revient pas à proposer une nouvelle méthode d'entraînement, ni à substituer un dogme à un autre. L'ambition est plus fondamentale. Il s'agit de déplacer le centre de gravité de la préparation physique footballistique, en passant d'une logique méthodologique à une logique conceptuelle. Tant que les PPF continueront à débattre des méthodes sans interroger leurs conceptions du football qui les fondent, ils ne feront qu'opposer des convictions à d'autres convictions. Le véritable enjeu n'est pas de savoir qui possède la meilleure méthode, mais qui comprend le mieux la nature de sa conception physique footballistique. Car toute méthode n'est finalement que la conséquence opérationnelle de sa manière de penser ce qu'est réellement physiquement le jeu. En cette absence, la méthode, quelle que soit sa sophistication scientifique, ne pourra produire qu'une performativité partielle. Il est à noter que les déterminants proposés dans ce post ne prétendent pas constituer une vérité définitive. Ils représentent une hypothèse conceptuelle destinée à être discutée, critiquée, enrichie ou réfutée. C'est précisément cette confrontation argumentée qui permet à une discipline de progresser. À l'inverse, ériger des méthodes en vérités indiscutables revient à figer la pensée et à empêcher toute évolution de la préparation physique footballistique. Ainsi, la véritable spécificité footballistique ne réside ni dans un catalogue d'exercices, ni dans l'utilisation d'outils technologiques toujours plus sophistiqués, mais dans la compréhension du football comme un système complexe, instable, adaptatif et profondément humain. Dès lors, entraîner le physique footballistique consiste moins à développer des qualités isolées qu'à construire un joueur capable de percevoir, de décider, de coordonner et d’agir performativement dans l'incertitude permanente du jeu. En définitive, la question de la spécificité footballistique n'est pas : « Quelle méthode faut-il appliquer ? », mais : « Quelle conception du football voulons-nous entraîner ? » C'est probablement de la réponse spécifique à cette interrogation que dépend l'avenir de la qualité de la préparation physique footballistique.











