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Vulgariser la préparation physique footballistique sans vulgarité, c’est la rendre fondamentalement performative

Photo du rédacteur: xavierblanc
xavierblanc
5 sept.
95 min de lecture

Le football est un vaste domaine dominé et régulé par de nombreux paradoxes prenant trop souvent des mauvais sens. À ce titre, alors même que le football de compétition n’a jamais été aussi exigeant, sa préparation physique tend parfois à être réduite à des prescriptions simplifiées, à des protocoles standardisés, à des indicateurs désincarnés ou à des promesses commerciales aisément consommables. Cette réduction n’est pas seulement une erreur méthodologique. Elle constitue, lorsqu’elle devient systématique, une forme de dénaturation de l’objet d’intervention.

 

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Résumé de NotebookLM

Fort de ce constat, cet article défend une thèse volontairement provocatrice. Vulgariser la préparation physique footballistique, en la simplifiant jusqu’à la rendre artificielle, factice ou immédiatement consommable, c’est faire montre de vulgarité en étant cynique et/ou en étant incompétent. En effet, la préparation physique footballistique est une pratique qui demande de la noblesse de cœur et d’esprit car son domaine d’intervention est l’humain et plus encore qu’elle tient dans ses mains le devenir de millions de jeunes. Non pas dans la capacité déterminante de faire réussir des carrières mais dans celle de les détruire prématurément. Cela implique que ses préparateurs physiques footballistiques (PPF) doivent se montrer dignes de ce métier en accumulant discernement, compétence, expérience, déontologie, culture footballistique et investissement permanent. La préparation physique footballistique ne peut donc pas être réduite, en tout discernement, à une collection de « recettes réseaux sociaux ou autres vacuités ». Elle est donc une affaire sérieuse et, comme telle, doit être prise au sérieux. Si sa simplification pédagogique, pour la diffuser, est nécessaire, sa simplification factice est particulièrement délétère pour l’intégrité corporelle des joueurs. Cette problématique, dont le statut est même de santé publique vu ses dégâts sur notre jeunesse, oblige à discuter de la performativité de la préparation physique footballistique sous les angles de sa vulgarisation, ce qui nous renvoie à appréhender d’abord ses vulgarités.

 

1. Vulgaire, vous avez dit vulgaire, comme c’est intéressant ?

La richesse sémantique du mot « vulgaire » mérite que l’on s’y arrête. Il constitue en effet le cœur conceptuel de cet article. Employé spontanément, le terme renvoie aujourd’hui à quelque chose de grossier et de trivial, voire de « basse extraction ». Dire d’un comportement qu’il est vulgaire, c’est aussi lui reprocher un manque de distinction, de retenue ou d’élégance. Dire d’un langage qu’il est vulgaire, c’est évoquer la grossièreté de ses mots ou de ses expressions. Mais ce sens contemporain ne suffit évidemment pas à comprendre ce que je veux dire ici.

 

Le mot vulgaire vient du latin vulgaris, lui-même dérivé de vulgus, qui désigne le peuple, la foule, le commun des hommes. À l’origine, vulgaris signifie donc d’abord ce qui est répandu, ordinaire et accessible au plus grand nombre. Il n’y a pas nécessairement, dans cette origine, l'idée d'une grossièreté. Le terme désigne avant tout ce qui est commun, par opposition à ce qui est particulier, savant, distingué ou réservé à une caste. Cette généalogie est importante pour mon propos.

 

Car la vulgarité que je questionne ici ne doit pas être comprise comme une propriété extérieure du discours. Elle ne dépend ni du niveau de langage employé, ni de l’apparence sociale du préparateur physique footballistique (PPF), ni même du caractère plus ou moins sophistiqué de ses outils. On peut être vulgaire en parlant très correctement et par bienséance. On peut être vulgaire avec des graphiques, des statistiques, des anglicismes, des diplômes et des références scientifiques. La vulgarité est donc ici une catégorie éthique et intellectuelle du rapport au savoir qui méprise par condescendance hypocrite bienveillante.

 

Elle apparaît notamment lorsqu'un savoir complexe est volontairement ramené à une forme immédiatement consommable, non pas pour permettre à celui qui le reçoit de mieux le comprendre, mais pour lui éviter précisément d'avoir à comprendre. C’est cette distinction qui doit être posée avec rigueur. Simplifier ne signifie pas nécessairement vulgariser au sens péjoratif. Rendre accessible, ce n’est pas dégrader et trahir. Une véritable vulgarisation suppose au contraire que celui qui explique maîtrise suffisamment son objet pour en dégager l’essentiel sans en détruire les conditions de validité. La vulgarité dans la préparation physique footballistique commence ailleurs.

 

Elle commence lorsque la simplification ne constitue plus une médiation pédagogique mais une réduction intéressée de la réalité, donc qui l’instrumentalise à des fins personnelles. Autrement dit, le problème n’est pas que le savoir devienne accessible au plus grand nombre. Le problème est qu’il soit rendu artificiellement simple afin de devenir plus facilement vendable, consommable et désirable. C’est en ce sens que la référence à Jean Yanne est particulièrement intéressante. Par le film iconique Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, sa critique ne porte pas sur la grossièreté ou sur les mauvaises manières. Elle porte sur une forme de vulgarité beaucoup plus profonde. Celle d’un système qui transforme des valeurs apparemment nobles en instruments de manipulation et de commerce en prenant les personnes, en parlant vrai, pour des cons ou, avec moins de grossièreté, pour des imbéciles.

 

La vulgarité peut alors prendre l’apparence exactement inverse de ce que le mot semble désigner. Elle peut être merveilleusement polie et, a priori, respectueuse. Elle peut être bienveillante, empathique et scientifique. Elle peut même être pédagogique en apparence. Mais si derrière cette présentation respectable se trouve une opération consistant à dissimuler hypocritement les conditions, les limites, les incertitudes et les variables nécessaires à la compréhension d'un phénomène, alors quelque chose de fondamentalement vulgaire est à l’œuvre. Le critère n’est donc pas la simplicité du message. Le critère est ce que cette simplicité fait au réel et aux personnes qui reçoivent ce message.

 

Une simplification peut révéler l’essentiel. Elle peut permettre à un joueur de comprendre une notion physiologique, de saisir la raison d’un exercice ou de comprendre pourquoi une charge lui est proposée. Dans ce cas, la simplification est professionnelle en termes de compétence. Le PPF effectue le travail intellectuel nécessaire pour rendre son savoir intelligible à celui qui n’en possède pas les codes. À l’inverse, une simplification peut faire disparaître ce qui dérange le message. On retire les conditions, les nuances, les exceptions, l’incertitude, la variabilité individuelle et le contexte. On retire finalement tout ce qui pourrait empêcher une affirmation d’être immédiatement attractive, donc vendable. Le résultat est alors particulièrement trompeur. Le discours paraît plus clair alors qu’il est devenu moins vrai.

 

C’est précisément ici que le mot vulgaire prend toute sa portée réflexive. Le vulgaire n’est pas ce qui est « simple ». Il est ce qui rabaisse la complexité de la réalité au niveau nécessaire à sa consommation de masse. Cette distinction est fondamentale en préparation physique footballistique. Le football est un objet complexe, le joueur est un être complexe et leur interaction l’est davantage encore. Les adaptations physiologiques, les contraintes du jeu, l’histoire du joueur, son état de fatigue, son environnement, son poste, son niveau de pratique et les exigences du modèle de jeu ne peuvent être honnêtement contenus dans une recette universelle à l’exemple des incessants et perpétuels intermittents Vitesse maximale aérobie (VMA) qui ont colonisé ostentatoirement par facilité d’utilisation les terrains.

 

Cette tentation commerciale consiste précisément à faire disparaître cette complexité par des injonctions factices pour appréhender le chaland. « Fais ceci et tu gagneras en vitesse », « fais cela et tu seras plus explosif », « ce protocole réduit les blessures », « cette méthode fonctionne pour tous ». Dans cette perspective, le discours devient séduisant à mesure qu’il élimine les conditions de sa propre validité. Il devient alors vulgaire non parce qu’il est populaire, mais parce qu’il vend une certitude à la place d’une compréhension, donc du n’importe quoi.

 

Cette précision sémantique permet également de comprendre l’expression volontairement provocatrice du titre de cet article. Ma formule-titre n’est évidemment pas une condamnation de toute transmission pédagogique. Elle vise une forme particulière de vulgarisation. Celle qui transforme une discipline complexe en objet immédiatement consommable. Elle ne critique donc pas le fait d’expliquer simplement. Elle critique le fait de faire passer la simplicité du discours pour la simplicité de la réalité. C’est une différence considérable. Le bon vulgarisateur dit en substance, « voici une manière intelligible de comprendre un phénomène complexe ». Le vulgarisateur vulgaire laisse entendre « puisque je peux vous l’expliquer simplement, le phénomène est simple ». Dans le premier cas, la simplicité appartient au langage de la transmission. Dans le second, elle est attribuée abusivement à l’objet lui-même. C’est cette confusion qui devient dangereuse. Car lorsqu’un PPF transforme une réalité complexe en recette, il ne simplifie plus seulement son discours. Il modifie implicitement la représentation que le joueur se fait de sa propre pratique. Le joueur n’apprend plus à observer, à comprendre, à interpréter et à décider. Il apprend à consommer une solution, ce qui vide substance son football.

 

La vulgarité devient alors du mépris intellectuel. Non pas nécessairement un mépris conscient ou agressif, mais trop souvent un mépris kakistocratique, de caste ou systémique à l’exemple de celui des instances en responsabilité de formation telles que des fédérations. Ce mépris qui consiste à ce que certains de leurs responsables, heureusement pas tous, considèrent par statut que l’autre n’a pas besoin de comprendre davantage, qu’il lui suffit d’exécuter ou simplement qu’il n’est pas suffisamment armé pour comprendre. C’est pourquoi le véritable enjeu n’est finalement pas le rapport entre le savant et le profane. Il est le rapport entre l’expert et la personne à laquelle son expertise s’adresse. Le PPF noble, soit digne en respectant la valeur de son métier, ne cherche pas à maintenir l’autre dans l’ignorance pour préserver son statut. Il cherche au contraire à augmenter sa capacité de compréhension. Il ne vend pas seulement une réponse. Il transmet une partie du raisonnement qui permet de comprendre pourquoi cette réponse peut être sagace ici, maintenant, pour cette personne.

 

La vulgarité commence lorsque cette relation s’inverse, devient un moyen de produire de la dépendance. Dès lors, l’ignorance de l’autre devient une opportunité commerciale et la possibilité de le maintenir sous son pouvoir ou son emprise. Son espoir de progresser devient alors un argument de vente. La complexité, au lieu d’être expliquée et décortiquée, est volontairement masquée parce qu’elle rendrait le produit moins séduisant. Le vulgaire est alors celui qui transforme le savoir en marchandise en transformant celui qui reçoit ce savoir en un bête consommateur. C’est déontologiquement ainsi qu’éthiquement inadmissible et c’est pourquoi j’utilise la vulgarité pour signifier la profondeur de la problématique.

 

Le vulgaire ne désigne donc pas ici une grossièreté de langage, mais une dégradation du rapport à la vérité et à l’autre. La vulgarité professionnelle commence lorsque l’on préfère la certitude au discernement, la recette au raisonnement, la promesse à la condition, le slogan à l'explication. C’est précisément pour cette raison qu’il faut distinguer deux opérations que le même mot tend aujourd’hui à confondre. Vulgariser pour rendre compréhensible et vulgariser pour rendre consommable. La première est une exigence pédagogique. La seconde est une instrumentalisation crasse de l’autre. La question fondamentale n’est donc pas « est-ce que le savoir est simple ? ». Elle est « que peut-on supprimer pour qu’il paraisse simplement compréhensible ? »

 

C’est cette question qui permet de passer d’une critique superficielle de la vulgarité à une véritable critique des compétences professionnelles. Car lorsqu’il s’agit de préparer physiquement un joueur, ce qui est en jeu n’est pas seulement la qualité d’un discours. C’est la qualité d’une intervention exercée sur et pour un être humain. Dès lors, simplifier n’est plus une opération innocente. Il faut savoir ce que l’on simplifie, pourquoi on le simplifie, ce que cette simplification permet de comprendre, mais aussi ce qu’elle risque de faire disparaître. La véritable élégance, donc l’art, du métier consiste à rendre le complexe compréhensible sans le rendre faux. C’est à cette condition seulement que la vulgarisation cesse d’être vulgaire.

 

2. Les vulgarités de la préparation physique footballistiques

2.1. La vulgarité d’une préparation physique footballistique marchande

La marchandisation de la préparation physique footballistique ne peut pas être comprise uniquement comme la commercialisation d’exercices, de programmes ou de prestations. Le phénomène est plus profond. Ce qui se vend n’est pas seulement un contenu d’entraînement. Ce qui se vend, très souvent, c’est la possibilité de devenir celui que le joueur espère devenir. C’est précisément à cet endroit que la préparation physique footballistique rejoint un mécanisme beaucoup plus large que l’on nomme « la marchandisation de l’espoir ».

 

Le football est, par nature, un formidable producteur d’espoir. Le jeune joueur espère progresser. Il espère devenir meilleur. Il espère intégrer une académie. Il espère être repéré. Il espère signer un contrat. Il espère gagner sa place. Il espère atteindre le niveau supérieur. Il espère devenir professionnel. Ses parents espèrent avec lui. Cette espérance n’est ni ridicule ni condamnable. Elle constitue même une partie essentielle de la beauté du sport. Sans la possibilité imaginée d’un avenir meilleur, il n’y aurait ni passion, ni engagement, ni persévérance, ni goût de l’effort. Le problème commence lorsque cet espoir devient une matière première commerciale.

 

Car l’espoir possède une caractéristique économique exceptionnelle. Il est impossible à mesurer précisément dans le présent, mais il peut être monétisé immédiatement. On peut donc vendre aujourd’hui ce que l’on ne pourra vérifier que demain. C’est là que se crée une situation particulièrement favorable à toutes les promesses de transformation, sachant que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, en devenir que sont… « Avec moi tu vas devenir plus rapide, plus explosif, plus puissant, moins blessé, plus performant, plus rapidement ». La formulation peut changer, mais l’appât demeure identique. Tu désires devenir plus grand, je possède l’entraînement qui te permettra de le devenir. Le problème n’est évidemment pas de proposer un moyen d’améliorer une qualité physique. Le problème apparaît lorsque le moyen est présenté comme suffisamment déterminant pour laisser croire qu’il existe une relation simple entre l’achat d’une prestation et la réalisation d’un destin sportif.

 

Or, cette relation de cause à effet n’existe pas. Un joueur ne devient pas professionnel parce qu’il a juste acheté une préparation physique footballistique. Il ne devient pas rapide parce qu’il a acheté un programme de vitesse. Il ne devient pas performant parce qu’il a accumulé des outils. Surtout, il ne devient pas singulier en appliquant une méthode standardisée censée fonctionner pour tous. La performance footballistique est le résultat d’une construction longue, incertaine, individuelle et située. Elle suppose du temps, de l’entraînement, de la répétition, de l’apprentissage, de la récupération, de l’expérience, des adaptations et une confrontation permanente au jeu.

 

Le marché, lui, vend dans l’immédiateté de la facilité et du gain de temps. Il préfère ce qui peut être promis maintenant à ce qui ne pourra être construit que progressivement. C’est ici que la marchandisation de la préparation physique footballistique rencontre celle d’autres formes de coaching sportif. Le mécanisme est particulièrement visible dans le coaching mental footballistique. On propose des outils de préparation mentale, notamment aux jeunes joueurs, qui ont une plus-value seulement pour des joueurs déjà très performants. Cela donne l’illusion à ces jeunes joueurs qu’ils pourraient eux-mêmes produire les compétences nécessaires du plus haut des niveaux, donc qu’ils sont légitimés à y jouer. Cette observation est fondamentale pour comprendre ce qui peut également se produire dans la préparation physique footballistique. Dans les deux cas, le mécanisme est comparable. Il existe d’abord une réalité complexe et longue. Devenir un joueur performant exige des années d’entraînement consistant. Puis apparaît une tromperie commerciale. Si certains outils peuvent apporter un bénéfice supplémentaire à des joueurs déjà confirmés, ils ne servent contextuellement à rien pour les joueurs en devenir. « Mais, Monsieur Xavier, puisque cet outil aide les meilleurs, il pourrait aider ces joueurs à devenir meilleur ». C’est à cet endroit que s'opère le glissement, sachant que les raccourcis n’existent pas dans le chemin qu’il s’agit d’emprunter pour arriver au succès.

 

On passe de l’optimisation d’une compétence existante à la promesse de sa fabrication facile, c’est-à-dire sans effort. Dans mon post consacré au coaching mental, j’insiste précisément sur cette distinction. Les outils en question peuvent bonifier des compétences déjà existantes, mais ils ne les créent pas « hors du terrain ». Ils sont donc susceptibles d’être appropriés lorsqu’un joueur doit optimiser des compétences déjà longuement construites, mais leur utilisation précoce ou généralisée peut produire une illusion de progrès, car sans substance et sans rapport avec le terrain. La même logique vaut pour la préparation physique footballistique. Un outil peut être utile. Une méthode peut être adéquate. Un protocole peut produire une adaptation. Une technologie peut fournir une information intéressante. Mais aucun de ces éléments ne détermine à lui seul un devenir footballistique meilleur pour le joueur qui les utilise. Le problème commercial survient lorsque l’outil cesse d’être présenté comme un moyen situé dans une démarche d’entraînement en étant présenté comme la solution pour réussir. La nuance est considérable.

 

Dans le premier cas, cet outil peut contribuer à résoudre ce problème précis de ce joueur dans ces conditions précises ». Dans le second, « cet outil va te permettre de devenir plus performant. ». Le premier discours relève de l’expertise. Le second ouvre la porte à la marchandisation de l’espoir. Plus le joueur désire fortement atteindre un objectif, plus il devient sensible aux promesses qui semblent réduire l’incertitude du chemin du fait que le football produit précisément cette vulnérabilité.

 

Le jeune joueur ne cherche pas seulement à acheter une séance. Il cherche parfois à acheter une chance supplémentaire de devenir professionnel. Le parent ne paie pas seulement un programme. Il peut avoir le sentiment de ne pas avoir le droit de ne rien faire pour augmenter les chances de réussite de son enfant. Cette situation crée une économie particulière de l’inquiétude. Si l’on affirme au joueur qu’un outil est susceptible de lui faire gagner quelques pourcents de capacité, il devient difficile pour lui de ne pas l’utiliser. Car que se passera-t-il s’il refuse ? Et si son concurrent, lui, l’utilise ? Et si ce programme était précisément celui qui lui manquait ? Et si cette technologie lui permettait de franchir le dernier obstacle ? Et si son absence d’utilisation expliquait finalement son échec ? L’espoir, voire l’incertitude de la réussite, se transforme alors en obligation de consommer pour calmer ses inquiétudes et non in fine pour progresser.

 

C’est probablement l’un des mécanismes les plus puissants de la marchandisation de l’espoir. On ne vend plus seulement le bénéfice attendu d’un produit. On vend implicitement la peur de ne pas l’avoir acheté ou encore l’angoisse de ne pas réussir. Le joueur ne consomme plus parce qu’il est convaincu de l’utilité réelle de l’outil. Il consomme parce qu’il ne veut pas prendre le risque de passer à côté de sa chance. Le parent ne consomme plus seulement parce qu’il estime que la prestation est sagace. Il consomme parce que l’amour qu’il porte à son enfant peut rendre insupportable l’idée de ne pas avoir tout essayé pour qu’il réussisse. Le marché dispose alors d’une ressource extrêmement puissante. La culpabilité potentielle de celui qui n’aurait pas fait assez. C’est ici que les préparations physique et mentale fallacieuses, donc vulgaires, et plus largement certaines formes de coaching sportif se rejoignent.

 

C’est ainsi que la marchandisation de l’espoir peut produire une marchandisation de la culpabilité. Il me faut cependant être précis. Cela ne signifie évidemment pas que toute prestation payante de préparation physique ou mentale footballistiques serait vulgaire. Ce serait tomber exactement dans la simplification que je dénonce dans cet article. Un professionnel doit pouvoir vivre de son travail. Une expertise peut légitimement avoir un prix. Un accompagnement individualisé peut représenter une valeur considérable. Une technologie peut être coûteuse à développer et à utiliser. Le problème n’est donc pas le prix. Le problème est le rapport entre ce qui est vendu à qui et ce qui est implicitement promis. C’est pourquoi la distinction entre prix et valeur est ici essentielle. Le prix d’un service ne constitue ni une preuve de sa qualité, ni une preuve de sa pertinence. Un service peut être cher et parfaitement adéquat. Il peut être gratuit et intellectuellement pauvre. Il peut être sophistiqué et inutile. Il peut être technologiquement impressionnant et footballistiquement secondaire.

 

La question n’est donc jamais de savoir combien cela coûte ? La question est plutôt quelle valeur réelle cela apporte-t-il à ce joueur, dans ce contexte, au regard de ce dont il a vraiment besoin ? Cette question permet également de distinguer la marchandisation légitime d’une compétence de la marchandisation de l’espoir. Dans le premier cas, le PPF vend son temps, son expérience, son jugement et sa capacité d’intervention. Dans le second, il vend principalement la possibilité imaginaire d’un avenir meilleur. Le premier vend une prestation. Le second vend un destin. Or personne ne peut honnêtement vendre le destin footballistique d’un joueur.

 

Personne ne peut garantir qu’un enfant deviendra un joueur professionnel. Personne ne peut garantir qu’une méthode produira un champion. Personne ne peut garantir qu’un protocole transformera une singularité en réussite. Le champion est précisément celui que l’on ne peut pas fabriquer par simple reproduction d’une recette, car par définition il est une exception. C’est ici que le parallèle avec le coaching mental devient particulièrement éclairant. Les outils de préparation mentale ne créent pas artificiellement les compétences fondamentales du joueur. Ils peuvent juste et dans le meilleur des cas  bonifier et optimiser des compétences déjà construites.

 

Le tout souligne également le danger de pratiques qui exploiteraient la vulnérabilité de joueurs et de parents portés par des ambitions footballistiques irrationnelles. La préparation physique footballistique ne doit pas échapper à cette exigence. Elle ne doit pas être une industrie destinée à rassurer ceux qui ont peur de ne pas en faire assez. Elle doit rester une pratique professionnelle destinée à répondre à des besoins réels. C’est une différence éthique majeure. Le PPF responsable peut parfaitement dire « tu n’as pas besoin de cet outil ». Il peut dire « ce travail n’est pas prioritaire actuellement », « ton problème ne sera pas résolu par davantage de préparation physique, donc par moi ». Il peut même dire « je ne sais pas si cette intervention t’apportera quelque chose ». Paradoxalement, c’est précisément cette capacité à ne pas vendre qui constitue l’un des signes les plus convaincants de ses compétences professionnelles.

 

Car le véritable expert n’a pas besoin de transformer chaque problème en produit. Il peut reconnaître qu’un joueur a parfois besoin de moins, selon le principe « Less is more ». Moins de séances, d’outils, de données, de technologie et de promesses. Ces moins veulent dire par ricochet davantage de football, d’apprentissage, de temps, de patience et de réflexion. C’est pourquoi la véritable opposition n’est pas entre des préparations physiques footballistiques gratuites ou payantes. Elle est entre celle qui crée de l’autonomie et celle qui organise de la dépendance. La première apprend au joueur à comprendre son corps, son entraînement et son football. La seconde lui fait croire qu’il aura toujours besoin d’un nouvel outil, d’une nouvelle méthode, d’un nouveau protocole ou d’un nouveau spécialiste pour progresser. La première accompagne le devenir. La seconde commercialise le désir de devenir.

 

C’est précisément ici que la notion de vulgarité trouve tout son sens pour expliquer la situation. La vulgarité, ce n’est pas de gagner de l’argent grâce à une compétence. Elle consiste à exploiter l’écart entre ce que quelqu’un espère devenir et ce que l’on sait réellement pouvoir lui apporter, à transformer l’incertitude inhérente au football en certitude commerciale, à monétiser une promesse que l’on sait plus grande que le service réellement rendu, à prendre l’espoir d’un joueur pour une faiblesse exploitable plutôt que pour une aspiration qu’il convient de respecter.

 

La préparation physique footballistique devrait donc avoir une règle éthique simple. Le chemin vers le haut niveau ne peut pas être acheté. Ce chemin peut seulement être parcouru par le joueur et exposé par le PPF. Ce chemin est long, incertain, exigeant et singulier. C’est précisément cette réalité que la marchandisation de l’espoir cherche à rendre à dessein moins visible. C’est en cela qu’elle est de la vulgarité.

 

2.2. La vulgarité d’une préparation physique footballistique incompétente

Si la préparation physique footballistique peut devenir un terrain aussi favorable à la marchandisation de l’espoir, c’est aussi parce qu’elle présente une particularité assez singulière. Elle est à la fois extrêmement exigeante dans les connaissances qu’elle mobilise et extrêmement difficile à définir dans ses frontières. C’est peut-être même son principal paradoxe. Plus on cherche à définir sérieusement ce qu’est la préparation physique footballistique, plus on découvre l’étendue des connaissances qu’elle suppose. Plus on découvre cette étendue, plus il devient difficile de dire précisément où commence et où s’arrête ce métier.

 

Le PPF doit connaître, entre autres, la physiologie de l’exercice, les adaptations métaboliques, la bioénergétique, la force, la puissance musculaire, la vitesse, l’endurance, la récupération, la fatigue, la charge d’entraînement, la prévention des blessures, les étirements, les contraintes biomécaniques, la coordination, le contrôle moteur, l’organisation du mouvement, les exigences des différents postes, les systèmes de jeu, la périodisation, la planification et les effets de l’entraînement... Mais cela ne suffit pas. Il doit également savoir observer, expliquer, faire adhérer, écouter, communiquer, collaborer avec un staff médical, comprendre l’entraîneur en chef, lire un joueur, interpréter des données et décider dans l’incertitude. Il doit surtout savoir contextualiser. Car une préparation physique footballistique sagace ne peut pas être indépendante du football que l’on veut faire jouer. Les exigences physiques d’une équipe ne sont pas abstraites. Elles dépendent de son projet de jeu, de son organisation, de son calendrier, de ses joueurs, de ses moyens et de son environnement. Comme je le souligne dans un texte consacré aux critères de succès du PPF, le métier ne peut donc pas être réduit à l’application d’un modèle standardisé. Il est un art qui repose sur sa capacité à articuler les connaissances scientifiques, les contraintes du football et le contexte particulier dans lequel on intervient.

 

La préparation physique footballistique est ainsi moins une discipline fermée qu’une discipline carrefour. Elle emprunte à de nombreux domaines sans pouvoir se réduire complètement à aucun d’entre eux. C’est à la fois sa richesse et son défaut. Sa richesse, parce qu’elle oblige le PPF à multiplier les regards et à croiser des connaissances différentes. Son défaut, parce que cette transversalité rend son identité professionnelle difficile à circonscrire, ce qui ouvre la porte au tout-venant. Plus son champ s’élargit, plus sa définition devient floue. Or cette difficulté de définition produit une conséquence considérable. Il devient difficile de déterminer ce qu’il faut précisément savoir pour pouvoir légitimement se prétendre PPF. Il existe bien entendu des formations, des diplômes, des certifications et des parcours universitaires permettant d’acquérir certaines de ces connaissances. Mais leur diversité, leurs contenus différents à cause de l’absence d’un référentiel professionnel homogène rendent difficile l’identification d’un socle universel permettant de garantir, à lui seul, la compétence de celui qui se présente comme un PPF. On en est même à la situation où les entraîneurs et les PPF en savent plus sur la préparation physique footballistique que ce qu’il pense. 

 

Nous sommes donc, encore une fois, devant une situation paradoxale. Ce métier exige énormément de connaissances, mais l’appellation de PPF ne constitue pas, à elle seule, une garantie suffisante de la possession de l’ensemble des compétences nécessaires à son exercice. Il devient alors possible de se prévaloir d’un statut de PPF à partir de parcours extrêmement différents. L’un possède une formation scientifique poussée sans expérience terrain, l’autre vient essentiellement du terrain, un troisième est spécialiste de la musculation dans le rugby, un quatrième des arts martiaux, un cinquième de la vitesse athlétique, un sixième de l’endurance athlétique, un septième de la technologie GPS, un huitième de la réathlétisation stricte et un neuvième de son parcours de footballeur… Chacun peut évidemment posséder une compétence réelle et apporter sagacement quelque chose. Mais posséder une compétence dans un domaine ne signifie pas pour autant posséder la compétence de préparer physiquement un footballeur dans sa globalité.

 

C’est là que se situe une distinction essentielle. Être spécialiste de la force ne fait pas automatiquement de vous un PPF. Être spécialiste de la vitesse ne le fait pas davantage. Savoir utiliser un GPS, maîtriser une technologie de mesure, être capable de construire une séance de musculation ou avoir soi-même pratiqué le football ne constituent pas, en eux-mêmes, des preuves suffisantes de compétence. La préparation physique footballistique exige précisément de savoir méthodologiquement relier ces savoirs, de comprendre leur complémentarité, leurs limites et leurs conditions d’utilisation. La compétence n’est donc pas simplement additive. Elle est intégrative. Le PPF compétent n’est pas celui qui accumule le plus de connaissances isolées, mais celui qui sait les mettre en relation ordonnée pour prendre la bonne décision dans une situation donnée. La compétence d’un PPF consiste précisément en cette capacité à articuler adéquatement les dimensions métaboliques, coordinatives, mécaniques et footballistiques de ses interventions.

 

Cette caractéristique conduit à une compétence encore plus fondamentale. La connaissance de ses propres limites de PPF. Dans une discipline aussi vaste, savoir ce que l’on ne sait pas devient presque aussi important que savoir ce que l’on sait. Peut-être même davantage. La préparation physique footballistique recouvre suffisamment de domaines pour qu’il soit illusoire de prétendre les maîtriser tous. Le corps humain avec quelque 35'000 milliards d’eucaryotes en interactions exponentielles est trop complexe, le football est trop complexe, les interactions entre les deux sont alors trop complexes et les situations de terrain sont trop variables pour qu’un PPF puisse honnêtement prétendre disposer d’une réponse à chaque problème. Mon texte consacré aux critères de succès du PPF associe justement la compétence professionnelle à une forme d’humilité, à la capacité de remettre en question ses certitudes et à la reconnaissance de ses propres limites.

 

C’est ici que l’utilisation de l’effet Dunning-Kruger devient intéressante pour la présente réflexion. Il convient évidemment de ne pas transformer ce phénomène en outil de diagnostic permettant de classer individuellement les PPF en compétents et incompétents. Il décrit plutôt un biais cognitif selon lequel certaines personnes peuvent surestimer leurs propres compétences précisément parce qu’elles ne possèdent pas suffisamment de connaissances pour évaluer correctement leurs limites. Mais appliqué à ma réflexion sur la préparation physique footballistique, ce mécanisme permet d’éclairer une situation particulièrement problématique. Pour savoir que l’on ne sait pas, il faut déjà savoir suffisamment de choses pour mesurer l’étendue de ce que l’on ignore.

 

C’est peut-être l’un des grands paradoxes (encore un) de la compétence. Celui qui connaît peu peut avoir l’impression que le métier est simple. Il voit un joueur courir, un exercice être réalisé, une charge être déplacée, un GPS afficher des chiffres ou un test produire un résultat et il pense comprendre ce qu’il voit. Puis il apprend en découvrant la physiologie, puis la biomécanique, puis la coordination, puis les interactions entre charge externe et charge interne, puis les différences individuelles, puis les contraintes tactiques, puis les effets du calendrier, puis les interactions entre joueurs, puis les limites des données, puis les effets différés de ses interventions... Cela a pour conséquence qu’à mesure que ses connaissances augmentent, son sentiment de tout savoir peut diminuer. Non pas parce qu’il devient moins compétent, mais parce qu’il devient davantage capable de mesurer la profondeur de ce qu’il ne connaît pas.

 

Dès lors, il existe deux figures du PPF presque opposées. La première est celle du professionnel qui ne sait pas qu’il ne sait pas. La seconde est celle du professionnel qui sait qu’il ne sait pas. Le premier peut être particulièrement dangereux précisément parce qu’il intervient avec certitude en croyant savoir. Il transforme ses croyances en prescriptions, ses habitudes en méthodes, ses préférences en principes, ses expériences personnelles en vérités générales et ses limites en certitudes. Le problème n’est alors plus simplement son éventuelle incompétence. C’est son incapacité à la percevoir. Cette incapacité peut d’autant plus facilement devenir commerciale qu’elle se combine avec l’asymétrie de connaissances qui existe entre le PPF et le joueur. Celui qui ne doute jamais de sa compétence peut vendre sans jamais être arrêté par ses propres limites. Il peut multiplier les protocoles, accumuler les outils, créer des systèmes et présenter chacune de ses interventions comme nécessaire. Il rejoint alors directement le phénomène décrit dans la section précédente de la marchandisation de l’espoir. Comme le joueur ne dispose pas toujours des connaissances nécessaires pour évaluer la sagacité de ce qui lui est proposé, le PPF bénéficie de cette asymétrie de connaissances. Dès lors, si ce dernier ne possède même pas la lucidité nécessaire pour identifier ses propres limites, il peut alors instrumentaliser cette asymétrie sans même avoir conscience de le faire, donc en toute honnêteté.

 

C’est à cet endroit que la notion de vulgarité prend toute sa portée. Le PPF vulgaire n’est pas simplement celui qui simplifie un savoir. C’est celui qui instrumentalise en toute (in)conscience l’ignorance de son client pour renforcer sa propre position. Il transforme son statut d’expert en pouvoir, l’incertitude du joueur en certitude professionnelle et la dépendance en fidélisation. Il peut ainsi transformer l’espoir du joueur en chiffre d’affaires. La vulgarité ne réside donc pas uniquement dans l’erreur scientifique ou dans l’approximation technique. Elle réside surtout dans l’exploitation d’une relation asymétrique dans laquelle celui qui sait moins fait confiance à celui qui prétend savoir davantage.

 

À l’inverse, le PPF véritablement compétent connaît cette dissymétrie entre son savoir et celui du joueur. Mais au lieu de l’exploiter, il cherche progressivement à la réduire. Il explique, contextualise, reconnaît ses limites et renvoie vers d’autres spécialistes lorsqu’une question sort de son champ de compétence. Il accepte de dire « je ne sais pas », voire « je ne sais pas encore ». Cette phrase peut sembler faible dans un univers professionnel obsédé par la démonstration de compétence. Elle constitue pourtant l’un des signes les plus importants de la maturité professionnelle. Car il faut être puissamment compétent pour savoir où s’arrête sa compétence.

 

Le PPF compétent sait ce qu’il peut prendre en charge, ce qu’il doit approfondir, ce qu’il doit observer avant d’agir, ce qu’il doit demander à quelqu’un d’autre, quand les données sont insuffisantes, quand son modèle ne fonctionne plus et quand il doit modifier son intervention. Il ne considère pas le doute comme une faiblesse, mais comme une protection contre la certitude abusive. Cette posture rejoint directement les critères de succès de ses interventions, selon un angle performatif, qui est de questionner ses pratiques, de remettre en cause ses habitudes, d’accepter de ne pas avoir toujours raison et de rechercher la justesse de l’intervention plutôt que la démonstration de sa propre méthode.

 

Cette posture protège également le joueur. Le joueur ne devrait jamais être le lieu d’expérimentation de l’ego professionnel du PPF. Il n’est pas là pour permettre au PPF de démontrer qu’il connaît quelque chose, pour justifier l’achat d’une technologie ou pour confirmer la sagacité d’une méthode. Le savoir du PPF n’a de valeur que s’il est mis au service du joueur et du football. C’est aussi pourquoi l’autonomisation du joueur constitue une finalité essentielle de l’intervention. Le bon PPF ne cherche pas à créer une dépendance permanente à son expertise, mais à permettre au joueur de comprendre progressivement son propre fonctionnement et de devenir davantage acteur de sa préparation physique.

 

Le PPF compétent ne cherche donc pas à devenir indispensable. Il cherche, au contraire, à devenir progressivement moins nécessaire. Cette proposition est presque antinomique avec une logique commerciale fondée sur la dépendance, mais elle constitue peut-être l’un des meilleurs critères éthiques permettant de distinguer l’expertise de son instrumentalisation. Le PPF vulgaire dit implicitement « tu as besoin de moi parce que je sais ». Le PPF compétent dit plutôt « j’en sais suffisamment pour t’aider, mais je sais aussi suffisamment pour te dire ce que je ne sais pas. » Le premier construit sa valeur sur l’opacité. Le second la construit sur la clarté. Le premier entretient l’asymétrie. Le second cherche à la réduire. Le premier vend sa supériorité. Le second transmet petit à petit de l’autonomie par la transmission de ses compétences.

 

C’est pourquoi la difficulté à définir la préparation physique footballistique ne doit surtout pas conduire à considérer que n’importe qui peut légitimement prétendre savoir exercer ce métier. C’est exactement l’inverse. Plus une discipline est difficile à définir parce qu’elle mobilise de nombreux domaines de connaissances, plus elle exige une définition exigeante de ses compétences fondamentales. Ces compétences ne consistent pas seulement à connaître la physiologie, à utiliser un GPS, à construire une séance ou à maîtriser une technologie. Elles consistent à penser son art en prenant le temps de comprendre avant de prescrire, de contextualiser avant de standardiser, d’observer avant d’interpréter, d’interpréter avant de décider, de savoir avant d’affirmer, de douter avant de certifier et surtout de reconnaître ses limites avant de prétendre pouvoir tout résoudre.

 

La véritable compétence du PPF ne se mesure donc pas au nombre de méthodes qu’il connaît, mais aussi à la quantité de méthodes qu’il est capable de ne pas utiliser et même d’expliquer pourquoi il ne les utilise pas. Elle ne se mesure pas au nombre de certitudes qu’il peut énoncer, mais à la qualité des questions qu’il est capable de poser. Elle ne se mesure pas à sa capacité à répondre à tout, mais à sa capacité à reconnaître quand il faut chercher ailleurs. Dans une discipline aussi vaste, la compétence n’est pas l’absence d’incompétence. Elle est la capacité à identifier précisément son propre territoire d’incompétence.

 

C’est là que je situe la frontière la plus nette entre l’expertise et la vulgarité. L’expert connaît ses limites et donc n’a pas peur de la critique. Le vulgaire fuit la critique qui possiblement met en lumière ses limites. L’un considère son savoir comme une responsabilité. L’autre le considère comme un instrument de pouvoir. L’un accepte l’incertitude constitutive du métier. L’autre la masque derrière des protocoles, des outils, des chiffres et des promesses. Dans un marché où l’espoir peut être monétisé, cette différence n’est pas simplement épistémologique. Elle devient éthique.

 

Lorsque l’on ne sait pas que l’on ne sait pas, on peut faire payer très cher à quelqu’un son ignorance. Lorsque l’on sait que l’on ne sait pas, comme nous l’a susurré Jean Gabin, on devient enfin capable de ne pas vendre ce que l’on ne peut pas honnêtement promettre. Le véritable PPF n’est donc pas celui qui prétend tout savoir de son métier. C’est celui qui sait suffisamment pour mesurer tout ce qu’il ignore encore. C’est peut-être précisément cette conscience de son incompétence qui constitue le premier signe de sa compétence.

 

2.3. La vulgarité d’une préparation physique footballistique malhonnête

La vulgarité de la préparation physique footballistique ne réside pas seulement dans sa simplification ou dans sa marchandisation. Elle apparaît également lorsqu’une rupture s’installe entre ce que le PPF prétend être, ce qu’il sait réellement faire, ce qu’il fait effectivement et les conséquences de ce qu’il fait subir au joueur. C’est à cet endroit que la question de l’intégrité devient centrale. Car une préparation physique footballistique peut être scientifiquement argumentée, technologiquement sophistiquée, méthodologiquement impressionnante et pourtant manquer fondamentalement d’intégrité. La qualité d’une intervention ne dépend en effet pas uniquement de ce qui est réalisé, mais également de la manière dont cela est réalisé et de la cohérence entre les intentions du PPF, ses connaissances réelles, ses choix méthodologiques et leurs effets sur les joueurs.

 

L’intégrité constitue ainsi bien davantage qu’une qualité morale supplémentaire. Elle peut être considérée comme un méta-critère de qualité de la préparation physique footballistique. Elle oblige le PPF à mettre en cohérence son discours, ses connaissances, ses compétences, ses décisions et ses responsabilités. Elle lui interdit notamment de prétendre savoir ce qu’il ne sait pas, de présenter comme nécessaire ce qui ne l’est pas, de maintenir une intervention dont il constate qu’elle n’est plus sagace ou encore de faire passer ses propres intérêts professionnels avant ceux du joueur. Dans cette perspective, l’intégrité n’est pas une vertu décorative qui habille une compétence technique. Elle constitue la condition permettant à cette compétence de rester réellement au service du football et du joueur.

 

C’est précisément pourquoi la malhonnêteté professionnelle est une forme de vulgarité. Elle apparaît lorsqu’un PPF utilise l’asymétrie de connaissances qui le sépare du joueur pour dissimuler les limites de son intervention. Le joueur ne possède généralement ni les connaissances physiologiques, ni les connaissances méthodologiques, ni l’expérience nécessaires pour déterminer seul si une charge, un exercice, un protocole ou une technologie est réellement pertinent pour lui. Il doit donc accorder une forme de confiance à celui qui prétend savoir. Cette confiance crée une responsabilité. Plus l’asymétrie de connaissance est importante, plus l’obligation d’intégrité du professionnel est grande.

 

Le problème commence lorsque cette asymétrie n’est plus considérée comme une responsabilité, mais comme une opportunité de pouvoir. Le PPF peut alors transformer son expertise en argument d’autorité. Il peut faire croire que son intervention est indispensable parce qu’il est le seul à posséder les connaissances permettant de la comprendre. Il peut multiplier les outils pour donner une apparence de précision à une décision qui ne l’exigeait pas. Il peut maintenir une séance parce qu’elle était programmée alors qu’elle n’est pas nécessaire. Il peut encore utiliser les données disponibles pour justifier après coup une décision déjà prise. Dans tous ces cas, le problème n’est pas nécessairement que l’outil ou la séance soient mauvais en eux-mêmes. Le problème est que le PPF cesse d’être au service de la décision et commence à utiliser la décision pour justifier ses propres interventions.

 

C’est ici que mon texte consacré aux joueurs comme variables d’ajustement apporte une distinction fondamentale. Une préparation physique footballistique devient malhonnête lorsque les contenus physiques acquièrent une existence autonome, ou uniforme, et que le joueur est progressivement sommé de s’adapter par son club à ce qui avait été prévu. La logique s’inverse alors. L’entraînement, qui devrait être un outil au service du joueur, exige que le joueur devienne l’outil permettant de réaliser l’entraînement prévu. Le joueur n’est plus le centre du processus. Il devient la variable d’ajustement du programme. Cette inversion est particulièrement révélatrice de la malhonnêteté professionnelle parce qu’elle permet au PPF de conserver l’illusion que son intervention fonctionne même lorsque la réalité du joueur lui indique le contraire. La séance était prévue, donc elle doit être réalisée. La charge était calculée, donc elle doit être atteinte. Le volume était programmé, donc il doit être respecté. Le test indiquait une valeur, donc le joueur doit être préparé pour atteindre la valeur suivante. Le protocole existe, donc le joueur doit entrer dans le protocole. À défaut, d’une part le joueur est rejeté et, d’autre part, les blessés s’accumulent.

 

Or le joueur n’est pas un modèle théorique. Il est un système vivant, soumis à des variations permanentes. Son état de fatigue, son sommeil, son vécu émotionnel, son stress, son historique d’entraînement, son âge, ses contraintes compétitives, sa récupération et son contexte personnel peuvent modifier considérablement sa réponse à une même charge. Deux joueurs soumis au même stimulus ne produisent donc pas nécessairement les mêmes adaptations ni la même fatigue. Une préparation physique footballistique intègre doit accepter cette réalité. Elle ne peut pas demander au vivant de se conformer mécaniquement à un « Deus programmatique ».

 

La malhonnêteté commence précisément lorsque le PPF refuse de modifier son intervention alors que les informations dont il dispose lui indiquent qu’il devrait le faire, pour éviter de montrer aux yeux de tous qu’il a tort. Elle peut alors prendre des formes particulièrement respectables. Le PPF peut parler de rigueur, alors qu’il fait preuve de rigidité. Il peut parler d’exigence, alors qu’il refuse d’entendre la fatigue. Il peut parler de résilience, alors qu’il culpabilise un joueur qui ne répond plus à la charge. Il peut parler de discipline, alors qu’il protège davantage son protocole que le joueur. Il peut parler de professionnalisme, alors qu’il cherche simplement à démontrer que sa programmation initiale était correcte.

 

La distinction entre rigueur et rigidité est ici essentielle. La rigueur suppose une exigence dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation de l’entraînement, mais elle doit rester compatible avec l’adaptation. Lorsqu’elle ne l’est plus, elle perd précisément la qualité qui la rend professionnellement compétente. Une préparation physique footballistique rigoureuse n’est donc pas celle qui applique obstinément ce qui était prévu. C’est celle qui possède suffisamment de cohérence pour savoir quand le plan doit être maintenu et quand il doit être abandonné.

 

Cette capacité à renoncer est probablement l’une des manifestations les plus difficiles de l’intégrité. Il est relativement facile de faire davantage. Il est beaucoup plus difficile de décider que davantage n’est pas nécessaire. Il est facile de produire une séance. Il est beaucoup plus difficile d’expliquer pourquoi elle ne sera finalement pas réalisée. Il est facile de montrer que l’on travaille. Il est plus difficile d’accepter qu’un joueur ait parfois besoin de récupérer, d’apprendre à jouer plus ou simplement de ne pas recevoir une charge supplémentaire. Or mon texte sur l’intégrité rappelle précisément que la sobriété consiste à résister à la tentation de complexifier ou de multiplier les interventions lorsque cela n’apporte pas d’utilité réelle.

 

Cette sobriété est de l’honnêteté. Elle oblige le PPF à se demander non pas « que puis-je encore faire ? », mais « qu’est-ce qui est réellement nécessaire ? » La différence paraît minime. Elle est pourtant fondamentale. La première question est centrée sur l’activité du PPF. La seconde est centrée sur le besoin du joueur. Le même raisonnement permet de comprendre pourquoi la technologie peut elle aussi devenir un instrument de malhonnêteté. Un GPS, une plateforme de force, une vidéo, un test, un indicateur de charge ou n’importe quel autre outil peuvent fournir des informations utiles. Mais aucune donnée ne dispense de jugement. La multiplication des données peut même créer une illusion de contrôle. Les distances parcourues, les accélérations, les décélérations ou les mètres à haute intensité peuvent devenir des objectifs autonomes alors qu’ils ne constituent jamais à eux seuls la réalité du joueur.

 

La malhonnêteté ne consiste donc pas nécessairement à falsifier une donnée. Elle peut consister à lui faire dire davantage qu’elle ne permet réellement de dire. Elle apparaît lorsqu’un indicateur devient une vérité, lorsqu’un test devient un diagnostic exhaustif, lorsqu’une corrélation devient une causalité ou lorsqu’un chiffre permet de masquer une réalité humaine que l’on ne souhaite pas prendre en compte. Le PPF intègre doit au contraire accepter que la donnée ne soit qu’un élément du raisonnement. Il doit pouvoir l'interroger, la confronter à l’observation du joueur, à son ressenti, au contexte du match, au projet de jeu et aux informations apportées par les autres membres du staff. La sagacité consiste précisément à prendre, dans l’incertitude, la décision la plus sagace possible. Elle suppose observation, intuition informée et remise en question permanente.

 

Cette capacité d’ajustement constitue d’ailleurs une véritable rupture avec une conception dogmatique de la préparation physique footballistique. Le dogmatique possède une réponse avant même d’avoir observé le problème. L’intègre observe le problème, en le comprenant et en écoutant le joueur pour l’entendre vraiment, avant de décider si sa réponse habituelle est encore sagace. Le premier demande au joueur d’entrer dans son modèle. Le second accepte de modifier son modèle pour que les capacités du joueur grandissent.

 

C’est pourquoi l’intégrité suppose également une éthique de la prétention. Prétendre être un bon PPF ne devrait pas signifier revendiquer un statut ou une identité professionnelle. Cela devrait signifier accepter une responsabilité. Être un PPF, c’est prétendre être capable d’intervenir sur le développement physique d’un être humain engagé dans une activité extrêmement complexe. Une telle prétention doit donc être accompagnée de la capacité à reconnaître ses limites, à remettre en question ses habitudes et à refuser d’instrumentaliser le football à des fins personnelles. Le terme « prétention » prend ici un double sens particulièrement intéressant. Il y a d’abord la prétention comme affirmation de compétence, c’est-à-dire que « je me présente comme capable de faire cela. » Mais cette affirmation entraîne immédiatement une seconde exigence, « puisque je prétends pouvoir le faire, je dois être capable d’assumer la responsabilité de ce que je fais ». La prétention d’un PPF n’est donc légitime que lorsqu’elle est proportionnée à ses compétences réelles. C’est là que mes réflexions se rejoignent. Celui qui vulgarise excessivement simplifie la réalité pour la rendre consommable. Celui qui marchandise l’espoir transforme le désir de progresser en produit. Celui qui prétend posséder des compétences qu’il n’a pas transforme son ignorance en autorité. Celui qui refuse ensuite de reconnaître les effets de ses décisions réduit le joueur en variable d’ajustement de son propre système d’intervention.

 

La vulgarité devient alors profondément une problématique éthique. Elle ne consiste plus seulement à dire quelque chose de faux ou à utiliser une mauvaise méthode. Elle consiste à placer ses propres intérêts au-dessus de ceux de la personne que l’on prétend servir. Un PPF peut se tromper sans être malhonnête. Il peut prendre une mauvaise décision malgré une analyse sérieuse. Il peut proposer une intervention qui ne produit pas les effets attendus. Il peut même changer d’avis. L’erreur n’est pas un défaut d’intégrité. Dans une discipline complexe et non linéaire, l’erreur est inévitable. Ce qui devient problématique est la manière dont le PPF réagit lorsqu’il découvre son erreur.

 

Le PPF intègre, qui dit « je me suis trompé », peut modifier sa décision. Il peut reconnaître que les données disponibles ne suffisaient pas. Il peut demander l’avis d’un autre PPF. Il peut interrompre une intervention. Il peut accepter que son hypothèse initiale était mauvaise. Cette possibilité de révision constitue précisément une marque de compétence et non de faiblesse. Le PPF malhonnête, donc vulgaire, lui, peut chercher à sauver son système d’intervention plutôt qu’à protéger le joueur. Il cherchera alors les informations permettant de confirmer sa décision, déplacera la responsabilité vers le joueur, expliquera que celui-ci n’a pas suffisamment travaillé, invoquera un manque de résilience ou ajoutera un nouveau protocole destiné à corriger les conséquences du précédent. Son système devient autoréférentiel en se nourrissant par lui-même, à savoir que chaque problème produit une nouvelle intervention qui justifie la précédente. Il ne résout pas les problèmes, il les développe jusqu’à ce que le joueur lui-même soit le problème.

 

C’est ainsi que peut apparaître une véritable instrumentalisation du joueur. Celui-ci n’est plus considéré comme la finalité de la préparation, mais comme le moyen de faire fonctionner une méthode. Il doit atteindre les chiffres prévus, supporter les charges prévues, réaliser les exercices prévus et produire les adaptations attendues. Dès lors, lorsqu’il n’y parvient pas, c’est lui qui devient le problème. Or cette conception est exactement contraire à l’idée selon laquelle les joueurs ne sont pas les variables d’ajustement de la préparation physique footballistique. Le football est un système complexe dans lequel les dimensions physiologiques, tactiques, perceptives et émotionnelles interagissent. Le joueur doit donc être considéré comme le centre vivant du processus d’entraînement, et non comme un simple récepteur de charges. La conséquence est considérable. Le PPF n’est pas un dictateur de charge. Il est un régulateur de performance. Son rôle consiste à orchestrer les interactions entre fatigue, récupération, développement physique et contraintes tactiques. Cela exige une compréhension du jeu, une capacité à interpréter les signaux faibles, une collaboration avec le staff et surtout une capacité d’adaptation qui écoute le joueur.

 

Cette conception transforme également la notion de réussite. Si la finalité de la préparation physique footballistique est de permettre au joueur d’exprimer durablement son talent footballistique, alors une intervention qui améliore un indicateur physique tout en dégradant la disponibilité du joueur ne peut pas être considérée comme une réussite. Une intervention qui augmente la charge mais diminue la capacité à jouer n’est pas nécessairement performante. Une intervention qui produit un résultat immédiat mais compromet la durabilité de la performance ne peut pas être considérée comme pleinement sagace.

 

C’est pourquoi l’intégrité impose au PPF de penser en termes de conséquences et non uniquement en termes d’intentions. Il ne suffit pas de dire « je voulais améliorer sa vitesse », « je voulais développer sa force », « je voulais prévenir les blessures » ou « je voulais optimiser sa performance ». Il faut également se demander « qu’est-ce que mon intervention produit réellement chez ce joueur, dans ce contexte, à cette période de la saison et au regard des exigences du football qu’il pratique ? ». Cette question est beaucoup plus difficile parce qu’elle empêche le PPF de se réfugier derrière ses bonnes intentions. Une bonne intention ne garantit jamais une bonne intervention. On peut vouloir aider un joueur et, au final, lui nuire. On peut vouloir optimiser sa préparation physique et dégrader sa disponibilité énergétique pour le match. On peut vouloir prévenir une blessure et créer une autre contrainte. On peut vouloir augmenter sa performance physique et finalement diminuer sa capacité à exprimer son football. L’intégrité exige donc une forme de responsabilité « conséquentialiste », c’est-à-dire d’accepter de juger son intervention à partir de ses effets et pas seulement à partir de l’honnêteté de son intention.

 

Elle exige également de respecter les temporalités du joueur. La recherche permanente d’effets rapides constitue l’une des dérives identifiées dans mon texte consacré à l’intégrité. Le développement des qualités physiques demande du temps, de l’assimilation et de la progressivité. La précipitation peut conduire à une accumulation de charges ou à une réduction des temps d’adaptation, avec des conséquences potentielles sur la performance et la santé du joueur. Ici encore, la malhonnêteté peut prendre une apparence séduisante. Promettre une transformation rapide est commercialement beaucoup plus percutant que d’expliquer qu’un développement physique sérieux enjoint de la patience. Pourtant, prendre le temps d’aller vite constitue précisément la compétence. Le PPF intègre accepte que le joueur ne puisse pas être accéléré artificiellement pour satisfaire une promesse, un calendrier ou l’impatience capitalistique de son environnement. La patience devient alors une forme de respect. Respect du biologique. Respect du développement. Respect du contexte. Respect du joueur. Donc respect surtout de la réalité footballistique.

 

La véritable opposition n’est donc pas entre un PPF qui fait beaucoup et un PPF qui fait peu. Elle est entre un PPF qui agit pour que le joueur puisse progresser et un PPF qui fait agir le joueur pour démontrer que son système fonctionne. Dans le premier cas, le PPF accepte de disparaître derrière la réussite du joueur. Dans le second, le joueur devient parfois la démonstration vivante de la méthode du PPF que l’on expose sans vergogne sur les réseaux sociaux. Cette distinction permet finalement de comprendre pourquoi l’intégrité constitue le méta-critère de la qualité. Sans intégrité, la cohérence peut devenir de l’opportunisme, la sobriété devient simplisme, la sagacité une intuition erratique, la consistance une routine, la rigueur une rigidité et la patience devient passivité. Avec elle, ces qualités peuvent au contraire s’articuler au service d’une performance durable et du respect du joueur.

 

Le PPF intègre n’est donc pas celui qui ne commet jamais d’erreur. C’est celui qui refuse de faire de son erreur une vérité parce qu’il a besoin d’avoir raison. Il n’est pas celui qui sait toujours quoi faire. C’est celui qui sait reconnaître quand les informations disponibles ne permettent pas de décider. Il n’est pas celui qui applique toujours son programme. C’est celui qui sait modifier son programme lorsque le joueur et le contexte l’exigent. Il n’est pas celui qui utilise le plus d’outils. C’est celui qui sait lesquels sont réellement nécessaires. Il n’est pas celui qui fait travailler le plus. C’est celui qui sait déterminer la dose optimale permettant l’adaptation sans destruction. Il n’est pas celui qui prétend pouvoir tout résoudre. C’est celui qui connaît suffisamment ses limites pour savoir quand il doit demander de l’aide. Il n’est donc pas celui qui considère le joueur comme la matière première de sa méthode. Il considère sa méthode comme un moyen au service du joueur.

 

La préparation physique footballistique malhonnête est donc vulgaire non parce qu’elle serait grossière, simpliste ou techniquement médiocre. Elle peut être brillante en apparence. Elle peut être parfaitement présentée. Elle peut être bardée de données, de références scientifiques, de technologies et de protocoles. Elle devient vulgaire lorsque le PPF sait, ou devrait savoir, que son intervention ne correspond plus à l’intérêt du joueur et qu’il choisit malgré tout de la maintenir parce qu’elle sert ses propres intérêts.

 

C’est pourquoi la véritable élégance du PPF ne réside finalement ni dans la sophistication de ses outils, ni dans la complexité de ses protocoles, ni dans la certitude de ses discours. Elle réside dans sa capacité à pouvoir dire, lorsque la réalité du joueur l’exige « ce que j’avais prévu n’est plus ce qu’il faut faire. » Parfois, plus difficile encore « ce que je peux vous vendre n’est pas ce dont vous avez besoin ». C’est à cet endroit précis que la préparation physique footballistique cesse d’être un commerce de certitudes et redevient ce qu’elle devrait toujours être, soit une pratique de responsabilité au service du joueur, du football et de sa capacité à exprimer durablement son talent.

 

2.4. La vulgarité d’une préparation physique footballistique facile

Ce sous-titre ne signifie pas que la facilité serait en elle-même médiocre. La facilité dont je discute ici est celle qui relève alors davantage de la simplification que de la simplicité, du raccourci que de la maîtrise, du confort que de la recherche du moindre coût. Dans cette perspective, la véritable facilité physique footballistique est tout sauf facile à produire. Elle est le résultat visible d’un travail invisible. Elle apparaît lorsque le joueur donne l’impression de ne plus lutter contre son propre corps en le dominant, c’est-à-dire lorsque ses accélérations semblent naturelles, ses changements de direction évidents, ses appuis disponibles et ses gestes suffisamment coordonnés pour que l’effort disparaisse derrière l’expression de son talent. Mais cette apparente simplicité est précisément ce qui demande le plus de travail. Comme le danseur classique qui répète inlassablement sa technique ou le musicien ses gammes pour que l’exécution finale paraisse naturelle, le joueur doit travailler jusqu’à rendre ses difficultés techniques imperceptibles. Au même titre que lorsqu’un arbitre est bon, on ne le remarque pas.

 

Cette explication me permet de distinguer la facilité de la facilitation. Faciliter une préparation physique footballistique consiste souvent à réduire artificiellement la difficulté de ce qui est proposé au joueur. Rendre la préparation physique footballistique facile consiste au contraire à rendre le joueur capable de résoudre facilement une difficulté qui, elle, demeure bien réelle. Dans le premier cas, on simplifie la tâche. Dans le second, on complexifie intelligemment l’apprentissage pour que le joueur puisse ensuite simplifier son expression motrice. La nuance est fondamentale. Le football ne devient pas facile parce que ses contraintes disparaissent. Il devient physiquement plus facile à jouer parce que le joueur apprend à mieux absorber ces contraintes, à mieux les anticiper et surtout à mieux organiser ses réponses motrices. La préparation physique footballistique ne doit donc pas supprimer la difficulté. Elle doit apprendre au joueur à la traverser avec moins de dépenses inutiles. C’est précisément ce que signifie rendre la difficulté facile.

 

Cela demande une préparation physique footballistique qualitative qui ne cherche pas à impressionner par sa dureté. On ne mesure pas la valeur de ce type de préparation au nombre de ses exercices, à la quantité de kilomètres parcourus, à la fatigue provoquée ou à la souffrance ressentie. Elle se juge à la transformation du joueur, à savoir est-il capable de produire davantage de solutions motrices avec moins de contraintes inutiles ? Si oui, alors l’entraînement physique a véritablement créé de la valeur ajoutée pour le joueur.

 

C’est ici que la vulgarité de la préparation physique footballistique facile apparaît. Elle devient vulgaire lorsqu’elle confond le facile avec le simpliste, l’accessible avec le superficiel et le confortable avec le performant. Elle devient vulgaire lorsqu’elle promet au joueur des résultats sans lui demander l’investissement nécessaire à leur construction. Elle devient vulgaire lorsqu’elle vend une sensation immédiate de progrès au lieu de construire une compétence durable.

 

En effet, il s’agit de comprendre qu’une préparation physique footballistique peut être facile à comprendre sans être facile à réaliser. Elle peut même être gratuite, ce qui ne préfigure pas de sa réelle valeur. Ces deux propositions sont intimement liées. La valeur d’une méthode ne se mesure ni à son prix, ni à la quantité de souffrance qu’elle provoque, ni à son apparente sophistication. Elle se mesure à ce qu’elle exige intellectuellement et pratiquement à celui qui veut réellement se l’approprier. La gratuité n’abolit pas le coût. Elle déplace le coût vers le temps, l’attention, la réflexion, la capacité à remettre en question ses représentations et surtout la volonté de transformer une information en connaissance puis une connaissance en compétence.

 

Il en va exactement de même pour la facilité physique footballistique. Elle n’abolit pas l’effort. Elle déplace l’effort. L’effort n’est plus prioritairement consacré à produire de la fatigue, mais à produire de la qualité. Cet effort n’est plus investi dans la répétition aveugle d’une quantité d’exercices, mais dans l’apprentissage d’une organisation motrice qui coûte moins. Il n’est plus nécessairement visible sous la forme de sueur, d’épuisement ou de souffrance. Il devient parfois cognitif, proprioceptif, coordinatif, émotionnel et temporel. Ainsi, faire moins ne signifie pas travailler moins. Faire moins peut même exiger davantage de réflexion, davantage de précision et davantage de maîtrise. Le « Less is more » n’est donc pas une invitation à la facilité. C’est une invitation à la sobriété méthodologique en supprimant le superflu pour concentrer l’exigence sur ce qui transforme réellement le joueur.

 

La préparation physique footballistique facile n’est donc pas celle qui demande peu au joueur. C’est celle qui, après avoir beaucoup demandé au joueur, lui permet de constater qu’il a moins besoin de lutter pour réaliser la même chose. La différence est considérable. Dans un cas, l’entraînement diminue la difficulté de l’exercice. Dans l’autre, il augmente la capacité du joueur à maîtriser la difficulté du football. C’est pourquoi la facilité physique footballistique constitue probablement l’un des marqueurs les plus exigeants de la qualité d’une préparation physique footballistique. Un joueur qui court vite en forçant peut être performant. Un joueur qui court vite en restant coordonné, relâché, équilibré, pertinent, efficace et efficient manifeste une qualité supérieure d’organisation. Il ne fait pas moins parce qu’il serait moins engagé. Il fait moins parce qu’il gaspille moins.

 

La véritable préparation physique footballistique ne cherche donc pas à fabriquer des joueurs qui supportent davantage de contraintes. Elle cherche à fabriquer des joueurs qui ont besoin de moins de contraintes internes, donc sont mieux harmonisés, pour répondre aux contraintes externes du jeu. C’est là que réside sa valeur. Plus précisément, dans la transformation d’un effort visible en une compétence invisible. Mais cette compétence invisible a un prix. Non pas nécessairement financier, mais humain. Elle réclame du temps, de la répétition, de la rigueur, de la consistance, de la cohérence, de la sobriété et de la sagacité. Elle réclame aussi au joueur de penser sa propre préparation physique footballistique plutôt que de la consommer passivement. La connaissance ne se consomme pas. Elle se construit. De la même manière, la facilité physique footballistique ne se commande pas. Elle se construit.

 

Une préparation physique footballistique facile, au sens vulgaire du terme, promet donc une facilité sans transformation. Une préparation véritablement facile produit au contraire une transformation qui rend la difficulté moins coûteuse. La première vend une apparence. La seconde construit une compétence. Finalement, une préparation physique footballistique facile est vulgaire lorsqu’elle est facile pour le PPF, facile à vendre, facile à reproduire et facile à faire consommer. Elle cesse de l’être lorsqu’elle devient difficile à concevoir, difficile à maîtriser, difficile à transmettre et difficile à s’approprier. La véritable élégance motrice footballistique naît précisément de cette contradiction. Ce qui paraît le plus facile, voire nonchalant, sur le terrain est souvent ce qui a demandé le plus de travail en dehors de celui-ci. La facilité n’est donc pas le contraire de l’exigence. Elle en est l’aboutissement. Rendre la difficulté facile est difficile. La proposer comme si cela était facile à atteindre est vulgaire.

 

3. Vulgariser noblement la préparation physique footballistique

Oui, la préparation physique footballistique est un métier dense. Oui, elle est complexe en mobilisant des connaissances nombreuses, parfois très spécialisées, qui ne peuvent ni se résumer à quelques exercices, ni s’improviser au gré des modes, des réseaux sociaux ou des certitudes de ceux qui parlent le plus fort ou qui ont été mais qui ne sont, malheureusement pour eux, plus. Mais sa complexité ne lui confère pas le droit de devenir incompréhensible et d’être réservée à une caste qui soi-disant sait. Bien au contraire, sachant que le football appartient à tous parce qu’il est nous tous.

 

Plus un métier intervient sur ce qui est précieux, plus il a le devoir de se rendre intelligible. Or, le corps du footballeur est précieux notamment parce qu’il est particulièrement exposé. Jouer au football n’est pas une activité anodine pour le corps. Répétition des accélérations, freinages, changements de direction, sauts, contacts, courses, frappes, accumulations de matchs et d’entraînements. La pratique footballistique impose aux organismes des contraintes importantes et répétées, donc déformantes. La performance se construit donc, encore une fois, sur un paradoxe. Il faut rendre le joueur capable de supporter davantage de contraintes sans pour autant confondre entraînement, usure et adaptation. Elle concerne donc tous les acteurs de la scène footballistique.

 

C’est précisément pour cela que la préparation physique footballistique ne devrait jamais être réservée à ceux qui possèdent les codes permettant de la comprendre. La rendre intelligible, ce n’est pas la rendre facile. La vulgariser, ce n’est pas la dénaturer. La démocratiser, ce n’est pas la dévaloriser. C’est permettre au plus grand nombre de comprendre ce qui est fait, pourquoi c’est fait, pour qui c’est fait et avec quelles limites. Car lorsqu’un savoir devient volontairement obscur, celui qui ne sait pas devient dépendant de celui qui prétend savoir et cette dépendance ouvre la porte à toutes les escroqueries intellectuelles.

 

L’escroc, ou ici le vulgaire, c’est celui qui vend une méthode miracle parce qu’il maîtrise mieux les mots que la réalité, qui transforme une évidence en concept pour pouvoir la vendre, qui empile les termes scientifiques sans jamais expliquer ce qu’ils changent réellement dans la pratique, qui fait de la complexité un argument d’autorité plutôt qu’un outil de compréhension. Or, le PPF ne doit pas chercher à impressionner par ce qu’il sait. Il doit chercher à rendre l’autre capable de comprendre. C’est une différence fondamentale. Un savoir qui ne peut être transmis qu’à ceux qui le possèdent déjà est un savoir qui protège davantage son détenteur qu’il ne protège ceux auxquels il est destiné.

 

La préparation physique footballistique doit donc être accessible sans être simpliste, vulgarisée sans l’être à outrance, démocratisée sans être banalisée. Parce que rendre compréhensible ne signifie pas tout dire à tout le monde. Cela signifie donner à chacun suffisamment de clés pour ne pas être condamné à croire. C’est peut-être même donner suffisamment de clés pour savoir quand quelqu’un ne sait pas. C’est là que la démocratisation de la préparation physique footballistique prend tout son sens. Elle consiste à ce que chacun prenne conscience que NON, tout le monde ne peut pas devenir un PPF, ou se prendre pour, en regardant quelques vidéos.

 

Elle consiste à faire en sorte que le joueur, l’entraîneur, le parent, le dirigeant ou l’éducateur puisse comprendre les principes fondamentaux qui concernent le corps du footballeur. Ceci pour pouvoir questionner, choisir, refuser et surtout, pour ne pas se faire escroquer par ceux qui ont fait de leur prétendu savoir un moyen de domination. La compétence ne devrait jamais avoir besoin de l’obscurité pour être reconnue. Elle devrait être capable de supporter la lumière. Si la préparation physique footballistique est réellement un métier complexe, alors elle doit être suffisamment solide pour pouvoir être expliquée simplement sans devenir simpliste. La difficulté du métier ne justifie pas son opacité. Elle impose sa pédagogie pour le bien de tous et in fine pour jouir d’un beau et compétitif football.

 

3.1. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est définir son objet d’intervention

Mais définir, c’est choisir des angles d’analyse, c’est faire des choix stratégiques, se positionner par la définition d’un concept d’intervention. C’est probablement ici que commence la véritable vulgarisation de la préparation physique footballistique. Avant même d’expliquer comment intervenir, il faut être capable de dire sur quoi l’on intervient. Cela paraît évident. Cela ne l’est pourtant pas.

 

Dire que la préparation physique footballistique intervient sur le « physique footballistique » ne constitue pas une définition. Dire qu’elle cherche à développer ses qualités physiques n’en constitue pas davantage une. Toutes les notions de force, vitesse, puissance, endurance, mobilité, coordination, explosivité, capacité aérobie, capacité anaérobie peuvent être sagaces. Mais leur simple énumération ne définit aucun objet d’intervention. Elle ne fait que dresser l’inventaire des connaissances que le PPF pourrait mobiliser pour que le joueur puisse mieux exprimer son talent footballistique.

 

Un métier ne se définit pas par la liste des outils qu’il possède. Il se définit d’abord par le problème auquel il cherche à répondre. C’est une distinction fondamentale. En effet, si l’objet de la préparation physique footballistique est mal défini, tout peut devenir préparation physique. Lorsque tout peut devenir préparation physique, plus rien ne permet réellement de distinguer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas, ce qui est sagace de ce qui est simplement disponible, ce qui sert le joueur de ce qui sert celui qui intervient. Le risque est alors considérable. On choisit une qualité physique parce qu’elle est mesurable. On choisit un exercice parce qu’il est connu. On choisit une technologie parce qu’elle existe. On choisit un indicateur parce qu’il est facilement quantifiable. Puis l’on construit autour de ces choix une intervention qui finit par se justifier elle-même. L’outil devient alors l’objet. C’est précisément ce renversement que la vulgarisation doit rendre visible.

 

La préparation physique footballistique ne devrait pas commencer par la question de savoir « quel exercice allons-nous faire ? ». Elle devrait commencer par des questions beaucoup plus embarrassantes. Quel problème cherche-t-on à résoudre ? Quelle contrainte du football cherche-t-on à mieux supporter ? Quelle capacité du joueur cherche-t-on à transformer ? Ou encore, pour quelle expression footballistique cette transformation est-elle recherchée ? Car le joueur ne pratique pas la force pour pratiquer de l’haltérophilie. Il ne développe pas sa vitesse pour devenir un meilleur sprinteur. Il n’améliore pas son endurance pour obtenir une meilleure valeur sur un test. Il ne développe pas la qualité de la montée de sa puissance musculaire, ou explosivité, pour satisfaire une courbe de force. Il développe des ressources corporelles parce qu’elles doivent lui permettre de mieux jouer au football.

 

L’objet d’intervention du PPF ne peut donc pas être séparé de l’activité dans laquelle ces ressources doivent s’exprimer. C’est pourquoi la préparation physique footballistique ne peut honnêtement être pensée comme une simple transposition de la préparation physique générale au football. Ce dernier n’est pas seulement le décor dans lequel on applique des principes physiologiques. Il constitue le contexte qui donne leur sens aux adaptations recherchées. Les exigences physiques ne sont pas abstraites. Elles dépendent du joueur, de son poste, de son niveau, de son histoire, de son état du moment, du calendrier, du modèle de jeu, de l’organisation collective et des événements auxquels il devra répondre.

 

Le même développement physique peut donc être adapté pour un joueur et secondaire pour un autre. Cette évidence suffit déjà à invalider une grande partie des discours qui prétendent proposer une préparation physique universelle. Il n’existe pas de qualité physique naturellement prioritaire indépendamment du contexte. Il existe une qualité physique que l’on peut choisir de rendre prioritaire parce qu’elle devient stratégiquement déterminante au regard du problème auquel le joueur doit répondre. Cette manière de concevoir l’objet d’intervention est essentielle. Elle permet notamment de comprendre pourquoi j’insiste sur la nécessité d’un référentiel d’intervention commun. Sans définition partagée des concepts utilisés, chacun peut employer les mêmes mots pour désigner des réalités différentes. On parle de vitesse, de force, d’explosivité, de prévention ou de performance, mais sans nécessairement parler de la même chose. Le vocabulaire donne alors l’illusion d’une compréhension commune alors qu’il peut dissimuler des conceptions radicalement différentes de l’intervention. Définir l’objet, c’est donc aussi définir ce que l’on accepte de mettre derrière les mots. Cette exigence est loin d’être théorique.

 

Elle conditionne directement la capacité du joueur, de l’entraîneur, du parent ou du dirigeant à comprendre ce que le PPF propose. Si « explosivité » signifie simplement faire des exercices rapides, si « prévention » signifie systématiquement renforcer telle ou telle zone corporelle, si « performance » signifie améliorer quelques indicateurs, alors le vocabulaire professionnel devient un formidable outil d’autorité. Celui qui maîtrise les mots maîtrise celui qui ne les maîtrise pas. C’est exactement l’inverse de ce que devrait produire une véritable vulgarisation. Vulgariser ne consiste pas à apprendre au plus grand nombre le vocabulaire du spécialiste. Cela consiste à permettre au plus grand nombre de comprendre ce que ce vocabulaire recouvre, ce qu’il permet de décider et surtout ce qu’il ne permet pas de conclure.

 

Le PPF qui explique la force sans expliquer pourquoi elle est recherchée dans telle situation ne vulgarise pas réellement. Il transmet un terme. Celui qui explique la vitesse sans préciser quelle vitesse, pour quel événement footballistique, dans quelles conditions et au service de quelle intention de jeu ne rend pas son intervention intelligible. Celui qui présente une donnée sans expliquer quelle décision elle peut ou ne peut pas provoquer ne démocratise pas le savoir. Il expose simplement son instrument. La donnée n’est pas l’objet. L’exercice n’est pas l’objet. La qualité physique n’est pas toujours l’objet.

 

L’objet est le problème d’adaptation du joueur dans son activité footballistique, tel qu’il peut être compris et travaillé à travers les ressources physiques nécessaires à l’expression de son talent footballistique. Cette formulation permet également d’interroger la performativité de la préparation physique footballistique. Ainsi une préparation physique footballistique ne devient pas performative parce qu’elle produit beaucoup de séances, beaucoup de données ou beaucoup d’adaptations physiologiques. Elle devient performative lorsqu’elle transforme réellement quelque chose qui compte pour le joueur dans sa pratique footballistique. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un corps s’adapte que l’intervention du PPF a nécessairement atteint son objectif footballistique.

 

C’est une distinction capitale. On peut parfaitement améliorer une qualité physique sans améliorer suffisamment la capacité du joueur à répondre aux événements du match. On peut obtenir une progression sur un test sans obtenir une amélioration significative de la disponibilité du joueur. On peut produire une adaptation physiologique sans qu’elle se traduise par une meilleure expression du talent. On peut même produire une adaptation objectivement réelle tout en ayant consacré du temps et des ressources à quelque chose qui n’était pas prioritaire. Une adaptation n’est donc pas automatiquement une performance. C’est précisément pour cette raison que définir l’objet d’intervention constitue un acte éthique autant que méthodologique.

 

Lorsque l’objet est clairement défini, il devient possible de demander au PPF de rendre compte de ses choix. Pourquoi cette qualité physique ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi avec ce joueur ? Pourquoi avec cette charge ? Pourquoi cet exercice plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette technologie ? Pourquoi cette intervention et pas une autre ? Parfois, la réponse honnête, comme vu précédemment, sera « Je ne sais pas ». Le PPF ne doit pas, en effet, avoir besoin de transformer chaque incertitude en certitude pour justifier son intervention. C’est ici que la vulgarisation devient profondément politique, au sens d’un enjeu de pouvoir ou de domination.

 

Elle retire au spécialiste le monopole du sens sans lui retirer sa compétence. Elle ne prétend pas que tout le monde peut devenir un PPF. Elle donne simplement à chacun les moyens de comprendre suffisamment pour pouvoir questionner celui qui prétend l’être. Un savoir qui ne peut être compris que par ceux qui le possèdent déjà protège davantage son détenteur que ceux auxquels il est destiné. Définir l’objet d’intervention, c’est donc rendre possible le débat sur l’intervention. Or, rendre possible ce débat, c’est déjà protéger le joueur. Parce qu’un joueur qui comprend que l’on ne développe pas une qualité physique pour elle-même peut se demander à quoi elle sert. Parce qu’un entraîneur qui comprend que la préparation physique doit être articulée par rapport au football peut questionner la pertinence d’un contenu contextualisé. Parce qu’un parent qui comprend qu’aucune méthode ne peut fabriquer à elle seule un futur professionnel peut résister davantage aux promesses commerciales. Parce qu’un dirigeant qui comprend qu’une accumulation de prestations ne constitue pas nécessairement une préparation sagace peut enfin demander ce que l’intervention produit réellement.

 

La vulgarisation de la préparation physique footballistique commence donc moins par la simplification des exercices que par la clarification de son objet. Elle consiste à passer de « que fait le PPF ? » à « à quel problème-joueur cherche-t-il à répondre ? ». Puis de « quelle qualité physique développe-t-il ? » à « pourquoi cette qualité physique est-elle ici, maintenant, stratégiquement pertinente ? ». Et enfin de « quelle adaptation a-t-il obtenue ? » à « qu’est-ce que cette adaptation change réellement dans la capacité du joueur à pratiquer et à supporter son football ? ». Ce déplacement peut sembler sémantique. Il est en réalité l’essence de la compétence du PPF. En effet, tant que l’on ne définit pas ce sur quoi l’on prétend agir, tout exercice peut devenir une solution, toute donnée peut devenir une preuve et toute intervention peut devenir légitime par le seul fait qu’elle existe.

 

Définir son objet d’intervention, c’est donc accepter de limiter son pouvoir d’expert. Peut-être est-ce précisément ce qui distingue une préparation physique footballistique réellement compétente professionnellement d’une préparation physique footballistique vulgaire. La première sait ce qu’elle cherche à transformer. La seconde cherche surtout à justifier ce qu’elle fait.

 

3.2. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est choisir et expliquer ses approches d’intervention

Mais savoir sur quoi l’on intervient ne suffit pas. Encore faut-il savoir comment on va intervenir. Car une fois l’objet défini, rien ne garantit que la manière de le traiter permettra d’obtenir des réponses de terrain satisfaisantes. C’est probablement ici que se situe une deuxième difficulté majeure de la préparation physique footballistique. On peut avoir parfaitement identifié le problème d’un joueur et pourtant proposer une intervention qui ne lui apporte pas la réponse attendue. On peut savoir où l’on veut aller et se tromper complètement de chemin pour y aller.

 

L’approche d’intervention n’est donc pas un détail méthodologique. Elle constitue une véritable prise de position. Elle traduit une manière de regarder le joueur, de comprendre le football, de concevoir l’entraînement et même de considérer ce que signifie faire progresser quelqu’un. Elle n’est jamais neutre en étant sa boussole d’intervention. Elle révèle ce que le PPF considère comme important, ce qu’il accepte de mesurer, ce qu’il choisit de négliger, ce qu’il pense pouvoir transformer et, surtout, ce qu’il pense être capable de transformer sachant que l’on entraîne comme l’on est.

 

Cette formule peut paraître futile. Elle est pourtant essentielle. En effet, il n’existe pas d’approche d’intervention totalement indépendante de celui qui intervient. Un PPF qui considère le joueur comme une somme de qualités physiques n’interviendra évidemment pas de la même manière que celui qui le considère comme un système complexe, situé dans un environnement footballistique, avec une histoire, des contraintes, des ressources, des émotions, des apprentissages et une capacité permanente d’adaptation. La question n’est donc pas simplement de savoir si une méthode fonctionne. Il faut d’abord savoir pour qui, pour quoi, dans quelles conditions, avec quelles conséquences et au service de quel projet footballistique elle fonctionne.

 

C’est pourquoi une préparation physique footballistique cohérente ne peut se satisfaire d’une juxtaposition d’approches sans coordination. Elle doit construire une manière d’intervenir qui corresponde à son objet. Si l’objet est le joueur dans sa capacité à exprimer son football, alors l’intervention doit nécessairement tenir compte de ce qui fait la singularité de ce joueur et de ce qui fait la singularité du football. C’est ici que l’approche holistique prend tout son sens. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que le joueur serait un être mystérieux qu’il serait impossible de découper en dimensions. Il s’agit plutôt de refuser que les dimensions que l’on peut isoler deviennent artificiellement des réalités indépendantes. Le joueur possède une force, une vitesse, une endurance, une coordination, mais il n'est jamais simplement une force, une vitesse, une endurance ou une coordination. Il est la manière dont toutes ces ressources s’organisent dans une situation donnée pour y répondre footballistiquement le mieux possible.

 

Dès lors, préparer physiquement un footballeur ne peut consister à additionner des qualités physiques comme on additionnerait des pièces détachées. Il faut chercher à comprendre leurs interactions, leurs complémentarités et parfois leurs contradictions. Une amélioration locale peut être sans intérêt si elle ne produit aucune conséquence utile dans le fonctionnement global du joueur. À l’inverse, une transformation apparemment modeste peut devenir déterminante lorsqu’elle modifie favorablement l’organisation de l’ensemble. Cette conception conduit naturellement à dépasser une logique simplement additive de l’entraînement en adoptant une approche multiplicative. Le joueur n’est pas nécessairement meilleur parce qu’il possède plus de chaque qualité. Il peut devenir meilleur parce que ses ressources sont mieux organisées entre elles. C’est ce qui permet de comprendre l’intérêt d’une approche multiplicative de la préparation physique footballistique. Les qualités physiques ne doivent pas seulement être développées séparément. Elles doivent pouvoir se potentialiser, ou se bonifier mutuellement. La valeur d’une ressource dépend aussi de la manière dont elle rencontre les autres ressources du joueur et de la manière dont celui-ci parvient à les mobiliser dans son football. C’est ainsi que le débat de savoir s’il s’agit de corriger les faiblesses ou renforcer les forces est éculé. La correction d’une faiblesse peut renforcer une force tout comme l’amélioration d’une force peut renforcer une faiblesse.

 

La force n’a pas la même valeur si elle ne peut être exprimée rapidement. La vitesse n’a pas la même valeur si elle ne peut être contrôlée. L’endurance n’a pas la même valeur si elle ne permet pas de maintenir la qualité des actions. La qualité du taux de la montée de la puissance musculaire, ou explosivité, n’a pas la même valeur si elle dégrade la capacité à répéter ou à coordonner les actions. La coordination n’est alors pas simplement une qualité supplémentaire que l’on pourrait placer à côté des autres. Elle participe justement à leur mise en relation. C’est pourquoi la coordination footballistique ne devrait pas être réduite à quelques exercices présentés comme « coordinatifs ». Elle renvoie à quelque chose de beaucoup plus fondamental. La capacité du joueur à organiser ses ressources corporelles pour répondre efficacement aux contraintes du football. Le corps n’est pas seulement chargé de produire de la force ou de la vitesse. Il doit produire, comme je l’aborde ci-dessous, la bonne réponse, au bon moment, dans la bonne direction, avec le bon dosage et sous les contraintes imposées par le jeu.

 

Cette réalité impose également de sortir d’une conception exclusivement quantitative de l’entraînement. En effet, tout ce qui peut être compté n’est pas nécessairement ce qui compte le plus. La quantité possède évidemment sa place dans l’entraînement. Mais elle ne peut devenir l’unique langage permettant de juger de sa qualité. C’est pourquoi le temps d’une approche qualitative de l’entraînement physique footballistique est venu. Qualitative ne signifie pas ici « facile », « doux », « léger » ou « sans intensité ». Cela signifie que l’on s’intéresse davantage à la qualité de la réponse produite qu’à la seule quantité de travail réalisée. Combien de répétitions ? Combien de mètres ? Combien de kilogrammes ? Combien de secondes ? Ces questions peuvent être utiles. Mais elles ne disent pas à elles seules si le joueur devient plus capable de répondre aux exigences auxquelles son football le confronte.

 

La véritable question devient alors… qu’est-ce que cette charge transforme réellement ? Cette question oblige à regarder le joueur autrement. Elle oblige à observer, à contextualiser, à individualiser et à accepter que deux joueurs de même profil soumis à une même charge ne produisent pas nécessairement la même adaptation. Cela induit surtout à ne pas confondre la charge que l’on prescrit avec la transformation que l’on recherche. Mais une approche cohérente de la préparation physique footballistique ne peut pas davantage se résumer à une succession d’interventions destinées à corriger ce qui ne va pas. Préparer un joueur, ce n’est pas seulement identifier ses déficits. C’est aussi cultiver ce qui fonctionne déjà. C’est ici qu’une dynamique positive devient essentielle.

 

Une préparation physique footballistique peut toujours regarder le joueur à travers ce qu’il ne possède pas suffisamment… donc pas assez de force, pas assez de vitesse, pas assez d’endurance, pas assez de mobilité, pas assez de puissance. Cette logique déficitaire est parfois nécessaire. Mais si elle devient la manière dominante de penser l’entraînement physique, elle finit par transformer le joueur en problème permanent à résoudre. Or un joueur n’est pas seulement un ensemble de manques. Il possède des ressources. Il possède une histoire. Il possède des schémas moteurs qui lui sont propres. Il possède des stratégies corporelles de compensation. Il possède des compétences déjà construites. Il possède une manière singulière de jouer. L’entraînement physique footballistique doit également savoir s’appuyer sur ce qui existe pour construire ce qui manque.

 

Cultiver une dynamique positive ne signifie donc pas distribuer des compliments ou rendre l’entraînement systématiquement agréable. Cela signifie créer les conditions dans lesquelles les adaptations recherchées renforcent progressivement la capacité du joueur à agir, à apprendre et à s’adapter. L’entraînement devient alors une construction et non une simple correction. Cette manière de penser rejoint une idée fondamentale. La préparation physique footballistique doit produire de l’autonomie et non de la dépendance. Si chaque intervention nécessite un nouvel outil, un nouveau protocole ou une nouvelle méthode, le joueur apprend surtout qu’il ne peut progresser qu’à condition de dépendre de celui qui possède ces outils. À l’inverse, une intervention véritablement compétente doit progressivement rendre le joueur capable de comprendre davantage ce qu’il fait, pourquoi il le fait et comment il peut s’adapter. Le PPF ne devrait donc pas chercher à imposer une approche parce qu’elle est à la mode, parce qu’elle est spectaculaire ou parce qu’elle permet de vendre facilement une prestation. Il devrait choisir ses approches parce qu’elles sont cohérentes avec son objet d’intervention, avec le joueur qu’il accompagne, avec les contraintes du football et avec son projet personnel. De fait, il n’existe pas une approche miraculeuse. Il existe des approches plus ou moins sagaces pour un objet donné.

 

L’approche holistique permet de ne pas réduire le joueur à ses composantes. L’approche qualitative permet de ne pas réduire l’entraînement à sa quantité. L’approche multiplicative permet de ne pas réduire la progression à l’addition de qualités. La dynamique positive permet de ne pas réduire le joueur à ses déficits. Dans ce cadre, la coordination permet de comprendre que la valeur d’une ressource physique réside aussi dans la capacité à l’organiser avec les autres ressources pour répondre aux contraintes footballistiques. Ces approches ne sont donc pas des recettes supplémentaires à empiler dans une boîte à outils. Elles constituent plutôt des lunettes différentes permettant de regarder le même objet avec davantage d’acuité, donc de précision. C’est précisément là que la vulgarisation devient utile.

 

Vulgariser ne consiste pas à dire « voici la bonne méthode ». Cela consisterait encore une fois à fabriquer une nouvelle dépendance. Vulgariser consiste à permettre de comprendre pourquoi un PPF choisit telle approche plutôt qu’une autre. Lorsque l’objet est clairement défini et que les approches d’intervention sont explicitées, le discours du PPF peut enfin être discuté. On peut lui demander ce qu’il cherche à transformer. On peut lui demander pourquoi il choisit cette intervention. On peut lui demander ce qu’il attend comme réponse. On peut lui demander comment il saura si cette réponse est satisfaisante. Surtout, on peut lui demander si ses choix sont cohérents avec le joueur et avec le football auquel il se destine. C’est probablement cela, au fond, vulgariser noblement la préparation physique footballistique. Ne pas supprimer sa complexité, mais donner à chacun suffisamment de clés de sa lecture pour pouvoir la questionner.

 

Selon ces réflexions, le véritable PPF n’est pas seulement celui qui sait intervenir. Il est celui qui sait pourquoi il intervient ainsi, qui accepte de l’expliquer et qui est capable de reconnaître lorsqu’une autre approche serait plus appropriée. L’approche n’est donc jamais une fin. Elle est le moyen par lequel les appréhensions du joueur, du football et de l’entraînement deviennent une réalité de terrain. Sachant, comme susurré précédemment, que l’on entraîne comme l’on est, choisir son approche revient aussi à choisir quel PPF on veut être.

 

3.3. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est donner les outils du pilotage de sa performativité

Mais définir son objet d’intervention et choisir ses approches ne suffisent toujours pas. Une préparation physique footballistique peut être parfaitement cohérente dans ses intentions, sagace dans ses choix méthodologiques et pourtant ne pas produire les effets attendus. Il faut donc pouvoir la piloter. Cela signifie disposer de repères permettant de savoir où l’on se trouve, où l’on souhaite aller, ce que l’on a réellement produit et surtout s’il existe un écart entre ce que l’on voulait faire et ce que l’on a effectivement fait.

 

C’est probablement ici que la vulgarisation de la préparation physique footballistique atteint sa fonction la plus noble. Elle ne consiste plus seulement à expliquer des concepts ou à rendre compréhensibles des méthodes. Elle consiste à donner au joueur, à l’entraîneur, au parent, au dirigeant et même au PPF des outils permettant de comprendre si une intervention est en train de devenir performative. Autrement dit, il ne suffit plus de savoir ce que le PPF fait. Il faut pouvoir comprendre comment il sait que ce qu’il fait produit effectivement la valeur ajoutée qu’il prétend produire.

 

Cette exigence est exigeante parce qu’elle oblige à sortir d’une représentation très confortable de la préparation physique footballistique. Dans cette représentation, le PPF prescrit, le joueur exécute, les données enregistrent et le résultat valide. La réalité est évidemment beaucoup moins linéaire. Entre l’intention du PPF et la transformation du joueur existent des dizaines de variables, d’interactions, d’événements imprévus et de rétroactions. Le joueur n’est pas une machine à laquelle on applique un stimulus pour obtenir mécaniquement une adaptation. Il répond, s’adapte, résiste, compense, apprend, oublie, progresse, régresse, se fatigue, récupère et change.

 

Le pilotage de la performativité doit donc accepter cette incertitude plutôt que prétendre la supprimer. Il ne s’agit pas de rechercher un contrôle absolu du joueur et de produire des robots. Il s’agit de construire les conditions permettant de prendre de meilleures décisions malgré l’impossibilité de tout contrôler. C’est toute la différence entre piloter et commander. Commander consiste à décider ce qui doit être fait. Piloter consiste à observer ce qui se produit afin de décider ce qui doit être fait ensuite. Cette distinction paraît sémantique. Elle est pourtant fondamentale.

 

Le PPF qui commande son entraînement possède un programme. Le PPF qui pilote sa performativité possède un programme, mais accepte de le modifier lorsque la réalité lui démontre qu’il doit l’être. Le premier considère l’écart entre le prévu et le réalisé comme le problème du joueur. Le second considère cet écart comme une information sur le niveau de la sagacité de son intervention. C’est précisément pour cette raison que le pilotage doit être à la fois prospectif, itératif et rétrospectif. Prospectif, parce qu’il faut savoir où l’on souhaite aller et avec quelles ressources. Itératif, parce qu’il faut pouvoir corriger le trajet au fur et à mesure pour rester dans le chemin. Rétrospectif, parce qu’il faut être capable de comprendre pourquoi ce qui a été réalisé a fonctionné ou échoué afin de mieux intervenir par la suite. Le triangle de la performance de Patrick Gibert offre à cet égard un cadre particulièrement intéressant en distinguant la pertinence, l’efficacité et l’efficience.

 

La première question est celle de la pertinence. La pertinence, dont je parle ici, demande si les moyens mobilisés correspondent réellement aux objectifs poursuivis et aux besoins du domaine d’intervention. C’est probablement une des questions les plus importantes d’un entraînement physique et pourtant celle qui est le plus souvent oubliée. Il est, en effet, beaucoup plus facile de mesurer si quelque chose fonctionne que de se demander si cela valait réellement la peine d’être entraîné. Un joueur peut progresser sur un test de force. Il peut courir plus vite. Il peut améliorer sa capacité à répéter des efforts. Mais cela ne signifie pas automatiquement que le travail réalisé était pertinent. Il faut encore savoir si cette amélioration répond à un besoin réel du joueur et si elle correspond aux exigences du football qu’il doit/veut pratiquer.

 

C’est ici que la préparation physique footballistique rejoint directement la question de son objet d’intervention. Une qualité physique ne possède pas une valeur intrinsèque indépendante du football. Elle possède une valeur relativement à ce que le joueur doit être capable de faire. Une augmentation de la force qui ne permet pas au joueur de mieux accélérer, de mieux résister à un contact, de mieux contrôler son corps ou de mieux exprimer son talent peut constituer une adaptation réelle sans constituer une réponse suffisamment pertinente. La pertinence oblige donc à poser une question parfois inconfortable… « pourquoi faisons-nous cela ? ». Ou plus précisément, pourquoi cette charge, cet exercice, cette qualité physique ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi avec ce joueur ? Pourquoi cette quantité, cette technologie, cette progression, cette récupération ? Mais surtout « qu’est-ce que cela doit lui apporter, ou lui apporte, pour son football ? ». Cette dernière question devrait probablement être la question de contrôle permanent du PPF.

 

En effet, si ce dernier n’est pas capable d’expliquer ce que son intervention va changer dans la capacité du joueur à pratiquer son football, il existe un risque que son intervention se soit progressivement détachée de son objet initial. L’exercice devient alors une habitude, la charge devient une norme, le test devient une finalité et la donnée devient une justification. Le pilotage commence précisément lorsque l’on refuse cette autonomie des outils. Le GPS n’est pas le projet de jeu. Le test physique n’est pas le joueur. La charge n’est pas l’adaptation. L’adaptation n’est pas la performance. La performance physique n’est pas nécessairement la performance footballistique, même si elle lui est nécessaire, sachant selon les propos que l’on attribue en Suisse à Michel Ritschard, (surnommé avec tendresse le chamois pour ses démonstrations des petits sauts dynamiques), « le physique n’est pas le football, mais sans le physique le football n’existerait pas. ».

 

Cette succession de distinctions constitue probablement l’une des premières choses que la vulgarisation devrait rendre intelligibles. Le danger ici n’est pas que les PPF utilisent des indicateurs. Le danger est qu’ils finissent par confondre l’indicateur avec ce qu’il cherche à représenter. Un chiffre peut donc être parfaitement exact et parfaitement inutile. Une donnée peut être parfaitement fiable et parfaitement mal interprétée. Un test peut être parfaitement reproductible et parfaitement peu pertinent pour la décision que l’on cherche à prendre. La technologie ne supprime donc pas le jugement. Elle déplace la responsabilité du jugement vers celui qui l’utilise. C’est pourquoi l’efficience constitue le deuxième outil du pilotage.

 

L’efficience demande non seulement si l’objectif a été atteint, mais à quel coût. Une intervention performative ne doit pas seulement produire une adaptation positive. Elle doit chercher à produire cette adaptation avec une dépense de ressources raisonnable. Dans l’entraînement physique footballistique, ces ressources ne sont évidemment pas financières. Elles sont temporelles, énergétiques, physiologiques, cognitives, organisationnelles et humaines. Dès lors, les questions sont… combien de temps avons-nous consacré à cette adaptation ? Quelle fatigue avons-nous produite pour l’obtenir ? Quelle récupération avons-nous dû mobiliser ? Quelles autres qualités avons-nous éventuellement sacrifiées ? Quelle disponibilité footballistique avons-nous perdue ? Quelle place avons-nous prise dans le microcycle ? Ou encore aurions-nous pu obtenir une adaptation comparable avec moins de ressources ?

 

Cette dernière question est essentielle parce qu’elle permet de comprendre pourquoi le « Less is more » n’est pas une philosophie de paresse. Il constitue au contraire une exigence d’efficience. Si deux interventions permettent d’obtenir une adaptation comparable, mais que l’une exige moins de fatigue, moins de temps, moins de contraintes organisationnelles et moins de perturbations footballistiques, en termes performatifs, il s’agit de privilégier cette dernière. Faire davantage, selon une logique « no pain, no gain » n’est donc jamais une preuve de compétence. Un PPF peut remplir une semaine d’entraînement, multiplier les exercices, faire-faire des kilomètres, accumuler des données et pourtant avoir construit une intervention peu efficiente. À l’inverse, une intervention beaucoup plus sobre peut produire davantage de valeur parce qu’elle respecte mieux les ressources du joueur. L’efficience oblige ainsi le PPF à considérer la fatigue comme un coût et non comme une preuve de travail.

 

Cette distinction mérite d’être vulgarisée parce que la fatigue demeure encore trop souvent utilisée comme l’indicateur de la performativité de l’entraînement. Un joueur épuisé donne l’impression d’avoir bien travaillé. Pourtant, la fatigue n’est pas l’objectif de la préparation physique footballistique. Elle est éventuellement une conséquence nécessaire de certains stimuli. Lorsqu’elle devient excessive, elle peut précisément empêcher l’adaptation recherchée ou réduire la capacité du joueur à exprimer son football. La question n’est donc pas de savoir si « le joueur a-t-il suffisamment souffert à l’entraînement ? », mais si « la dose de contrainte appliquée était suffisante et nécessaire pour produire l’adaptation recherchée sans compromettre ce qui compte davantage, soit son capital énergétique et la qualité de sa coordination pour jouer des matchs ? ». Cette manière de raisonner permet de sortir d’une culture de la quantité pour entrer dans une culture de la qualité.

 

La troisième dimension est l’efficacité. L’efficacité consiste à savoir si l’objectif fixé a effectivement été atteint. Cette notion paraît simple ou évidente. Elle ne l’est de loin pas. Elle demande de définir correctement l’objectif et de choisir des indicateurs capables de renseigner honnêtement sur la progressivité de son atteinte. Si l’objectif est d’augmenter la vitesse maximale du joueur, il est possible d’utiliser des mesures permettant d’observer son évolution. Si l’objectif est d’améliorer sa capacité à répéter des efforts, d’autres indicateurs pourront être retenus. Si l’objectif est de maintenir sa disponibilité sur une saison, l’analyse sera encore différente. La préparation physique footballistique doit donc accepter une pluralité d'indicateurs parce qu’elle poursuit une pluralité d’objectifs. Mais aucun indicateur ne doit devenir une vérité absolue.

 

C’est ici que le pilotage devient un exercice de discernement. Mesurer n’est pas juger. Mesurer fournit une information qui doit ensuite être interprétée. Un joueur peut avoir diminué ses valeurs de test et être pourtant toujours performant dans son football. Un autre peut avoir progressé sur plusieurs indicateurs et pourtant être moins disponible, moins fluide ou moins capable d’exprimer ses qualités. La donnée n’est donc pas fausse. C’est la conclusion que l’on en tire qui peut l’être. Le PPF doit ainsi apprendre à penser en faisceau d’indices plutôt qu’en verdicts en observant, mesurant, écoutant, comparant, contextualisant, interprétant pour décider. Puis, après avoir décidé, il recommence.

 

Cette circularité ininterrompue est fondamentale. Elle explique pourquoi le pilotage de la performativité ne peut pas être réduit à une évaluation finale. Une préparation physique footballistique ne se pilote pas uniquement après la saison, lorsque les résultats sont connus. Elle se pilote pendant qu’elle se déroule. Le résultat rétrospectif est intéressant, mais il arrive trop tard pour permettre au joueur de bénéficier de la correction. Le pilotage quotidien, lui, permet de transformer l’écart en information utile. Un joueur devait réaliser une séance mais son état du jour impose une adaptation. La question n’est pas de savoir si le programme initial était mauvais. La question est de savoir quelle décision devient sagace à cet instant. Un joueur progresse plus vite que prévu. La question n’est pas de savoir si l’on doit automatiquement augmenter la charge. La question est de savoir si cette progression modifie réellement la priorité de l’intervention. Un joueur ne progresse pas malgré une charge importante. La question n’est pas nécessairement de charger davantage. Il faut peut-être remettre en cause l’hypothèse initiale d’entraînement. Si un joueur acquiert de la masse corporelle mais est moins disponible pour le jeu, la question qui se pose n’est plus seulement celle de l’efficacité de son entraînement physique en devenant aussi celle de sa pertinence et de son efficience.

 

C’est ainsi que le triangle de la performance que je propose pour manager la préparation physique footballistique devient un véritable outil de pilotage plutôt qu’un simple outil d’évaluation. Une intervention peut être efficace sans être pertinente. Elle peut être pertinente sans être suffisamment efficiente. Elle peut être efficiente mais insuffisamment efficace. La performativité véritable suppose donc une articulation de ces trois dimensions. Cette articulation permet également de comprendre pourquoi une préparation physique footballistique ne peut être évaluée uniquement à partir de la victoire. Le PPF ne gagne pas les matchs. Il contribue à créer les conditions physiques permettant aux joueurs d’exprimer leur football. La victoire dépend d'une multitude de facteurs qui dépassent largement son champ d’action. Évaluer exclusivement le PPF à partir du résultat final revient donc à confondre la performance du système avec la contribution de l’un de ses sous-systèmes.

 

Il faut donc apprendre à regarder les résultats intermédiaires. Le joueur est-il plus disponible ? Supporte-t-il mieux les contraintes de son football ? Exprime-t-il mieux ses qualités ? Récupère-t-il correctement ? Son organisation corporelle s’améliore-t-elle ? Son exposition aux contraintes est-elle mieux maîtrisée ? Les interventions proposées sont-elles comprises ? Sont-elles acceptées ? Sont-elles adaptées ? Produisent-elles les effets recherchés ? Ces questions ne produisent pas une vérité définitive. Elles produisent de la performativité de l’entraînement physique par une capacité de pilotage plus élevée. Simplement par le fait que la performativité n’est pas un état. Elle est une dynamique.

 

Un entraînement performant aujourd’hui peut devenir inadapté demain. Une intervention pertinente pour un joueur de 17 ans peut devenir secondaire à 20 ans. Une charge efficace pendant une phase de développement peut devenir excessive en période de compétition. Une méthode qui fonctionne dans un contexte peut perdre sa pertinence lorsqu’elle est déplacée ailleurs. C’est précisément pour cela que l’on ne peut pas simplement reproduire les méthodes qui ont gagné. Une victoire est toujours le produit d’une combinaison singulière de joueurs, de contexte, d’environnement, de projet et de circonstances. Une victoire ne dispense jamais le PPF de son jugement situé.

 

Le pilotage devient alors une forme de dialogue permanent entre la théorie et le terrain. La théorie donne des hypothèses. Le terrain les met à l’épreuve. Les résultats les confortent ou bien les fragilisent. L’expérience les transforme. La formalisation permet ensuite de rendre cette expérience intelligible. C’est précisément pourquoi les PPF ont intérêt à formaliser leur manière de faire-faire par un concept d’intervention. Le savoir professionnel reste trop souvent oral, tacite et transmis par imitation. Or ce savoir n’a pas vocation à rester caché dans la tête de celui qui le possède. Le mettre en mots permet au PPF de découvrir ce qu’il sait déjà, mais aussi de rendre son intervention discutable, transmissible et améliorable. La vulgarisation consiste donc ici à faire exactement le chemin inverse de la vulgarité dénoncée au début de cet article.

 

Alors que la vulgarité cache la complexité pour imposer une certitude, la vulgarisation doit révéler suffisamment sa complexité pour permettre une décision éclairée. La première produit de la dépendance. La seconde produit de l’autonomie. La première dit « faites-moi confiance parce que je sais ». La seconde dit « voici suffisamment d’éléments pour que vous compreniez pourquoi je propose cela, mais aussi pour que vous puissiez me questionner ici dans le sens de critiquer ». Cette différence est fondamentale. Donner les outils du pilotage de la performativité, ce n’est donc pas donner au joueur une nouvelle application à consulter, un nouveau tableau de bord ou une nouvelle batterie de tests. Ce serait risquer de remplacer une dépendance par une autre. C’est plutôt lui transmettre une grille de lecture.

 

Un joueur doit ainsi progressivement pouvoir comprendre que son entraînement répond à un objectif. Que cet objectif doit avoir une raison. Que les moyens mobilisés doivent être proportionnés. Que les résultats doivent pouvoir être observés. Que les écarts doivent provoquer des ajustements. Que les données doivent être interprétées. Que les décisions peuvent être révisées. Que le PPF lui-même peut se tromper. Le pilotage de la performativité ne cherche donc pas à démontrer que le PPF a raison. Il cherche à augmenter la probabilité que sa prochaine décision soit la meilleure. C’est une différence éthique considérable. Si le PPF cherche à avoir raison, il sélectionnera naturellement les informations qui confirment son intervention. Si le PPF cherche à devenir plus sagace, il recherchera au contraire les informations susceptibles de remettre en cause son hypothèse. Le premier protège son système d’entraînement. Le second protège le joueur.

 

C’est ici que l’assertivité du PPF prend une nouvelle dimension. Être assertif, ce n’est pas seulement savoir défendre sa place dans un staff. C’est également savoir défendre une décision lorsqu’elle est argumentée, tout en restant suffisamment ouvert pour la modifier lorsqu’une information nouvelle le justifie. L’assertivité est donc incompatible avec le dogmatisme. Elle suppose de savoir dire « non », mais également de savoir dire « je me suis trompé ». Elle suppose de défendre son domaine sans empiéter sur celui des autres. Le pilotage de la performativité est donc nécessairement assertivement collectif.

 

Un joueur peut avoir plusieurs préparations physiques qui se juxtaposent. Il peut bénéficier d’un travail individuel, d’un travail collectif, d’un suivi médical, d’une réathlétisation, d’une préparation personnelle ou d’autres interventions. Si ces stimuli ne sont pas coordonnés, le joueur devient la variable d’ajustement de systèmes qui ne communiquent pas entre eux. La coordination des préparations physiques footballistiques devient alors une condition de performativité et non une simple question organisationnelle de savoir qui fait quoi. Il ne suffit donc pas que chaque intervenant soit compétent. Il faut que les compétences soient coordonnées. Il ne suffit pas que chaque intervention soit efficace isolément. Il faut que leur combinaison soit pertinente. Il ne suffit pas que chaque spécialiste possède son propre indicateur. Il faut que les informations permettent une décision commune. Autrement dit, la performativité d’un système ne correspond pas nécessairement à l’addition de la performativité de ses parties. Deux bonnes préparations physiques peuvent produire une mauvaise préparation physique lorsqu’elles s’additionnent sans cohérence. Deux spécialistes compétents peuvent produire une intervention médiocre lorsqu’ils poursuivent des objectifs contradictoires. Deux charges raisonnables peuvent devenir excessives lorsqu’elles sont appliquées au même moment. Deux outils pertinents peuvent devenir inutiles lorsqu’ils produisent des informations que personne ne sait intégrer dans une décision. La vulgarisation doit donc également apprendre à penser les interactions, notamment en termes de relations de pouvoir faire et être, entre tous les acteurs de l’environnement du joueur.

 

C’est peut-être cela, finalement, « donner les outils du pilotage de sa performativité ». Ce n’est pas fournir une recette pour contrôler son entraînement. C’est donner les moyens de comprendre les relations entre les objectifs, les ressources, les résultats, les contraintes et les acteurs. C’est apprendre à regarder le système plutôt que l’outil, à questionner l’écart plutôt qu’à le cacher, à corriger plutôt qu’à justifier, à mesurer sans réduire, à décider sans prétendre tout contrôler, à formaliser sans figer, à évaluer sans condamner. Toutes ces tâches doivent faire prendre conscience que la performativité n’est jamais acquise. Elle se construit, se pilote, se discute, se critique, se réévalue et se réinvente.

 

Le véritable PPF ne cherche donc pas à construire un système dans lequel rien ne dévie du programme. Il cherche à construire un système suffisamment flexiblement intelligent pour savoir quoi faire lorsque quelque chose dévie du programme. C’est peut-être cela qui distingue finalement la programmation du pilotage. La programmation dit ce qui devrait se passer alors que le pilotage regarde ce qui se passe réellement. La programmation donne une trajectoire alors que le pilotage donne la capacité de la corriger. La programmation appartient au papier, ou à l’écran, alors que le pilotage appartient à la réalité du terrain, tout en sachant que cette dernière, en préparation physique footballistique, appartient toujours au joueur.

 

C’est pourquoi transmettre les outils du pilotage de la performativité constitue une responsabilité du PPF. Il ne s’agit pas de transformer le joueur en expert. Il s’agit de l’empêcher de devenir un simple consommateur d’expertise. Il ne s’agit pas de lui donner toutes les réponses. Il s’agit de lui apprendre quelles questions poser. Il ne s’agit pas de lui permettre de remplacer son PPF. Il s’agit de lui permettre de mieux le comprendre. En effet, le joueur qui comprend peut adhérer, peut questionner, peut signaler, peut choisir, peut refuser et surtout, le joueur qui comprend peut progressivement devenir acteur de son propre développement.

 

Une vulgarisation de la préparation physique footballistique ne consiste donc pas à rendre le pilotage simple. Elle consiste à rendre ses principes intelligibles. Elle ne supprime ni les indicateurs, ni les modèles, ni les outils, ni les données. Elle leur rend leur juste place. Un indicateur indique. Un modèle modélise. Un test teste. Une donnée renseigne. Une expérience apprend. Une théorie explique. Mais aucun de ces éléments ne décide seul. Décider reste un acte de jugement. C’est précisément pour cette raison que la préparation physique footballistique demeure un art de l’intervention autant qu’un domaine de connaissances. Les PPF peuvent savoir beaucoup. Ils peuvent mesurer beaucoup. Ils peuvent formaliser beaucoup. Mais ils devront toujours interpréter, choisir, ce qui implique parfois de renoncer.

 

Le pilotage de la performativité ne consiste donc pas à supprimer l’incertitude. Il consiste à devenir meilleur dans l’incertitude. Peut-être est-ce finalement cela que le PPF devrait chercher à transmettre au joueur. Non pas la croyance qu’il existe toujours une bonne réponse, mais la capacité à construire la meilleure réponse possible avec les informations disponibles. La performativité ne réside alors plus dans le fait d’avoir raison avant l’action. Elle réside dans la capacité à apprendre de l’action. C’est pourquoi une préparation physique footballistique réellement performative est nécessairement réflexive. Elle agit, observe, interprète, corrige et recommence. Elle transforme chaque séance en occasion d’apprentissage pour le joueur, mais également pour celui qui l’entraîne. Le PPF n’est donc pas seulement celui qui pilote le joueur. Il doit aussi savoir se piloter lui-même. C’est probablement la forme la plus exigeante de vulgarisation. Donner à l’autre les outils nécessaires pour comprendre ce que l’on fait, tout en conservant suffisamment d’humilité pour accepter que ces outils puissent un jour démontrer que l’on doit faire autrement.

 

3.4. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est la critiquer

Vulgariser la préparation physique footballistique ne consiste donc pas seulement à la rendre compréhensible. Cela consiste aussi à la soumettre à la critique. Car rendre un savoir accessible sans permettre à celui qui le reçoit de l’interroger reviendrait finalement à remplacer une pensée conditionnée par une autre. Or, l’objectif de la vulgarisation ne peut être de fabriquer de bons exécutants, ou disciples, d’une nouvelle doxa. Il est au contraire de permettre à chacun de comprendre suffisamment pour pouvoir questionner, comparer, discuter et, finalement, décider.

 

La préparation physique footballistique est un domaine particulièrement exposé à cette nécessité. Elle se situe à l’intersection de savoirs scientifiques, d’expériences de terrain, de traditions professionnelles, de constructions institutionnelles et, souvent, d’enjeux de pouvoir. Dès lors, tout ce qui est présenté comme allant de soi mérite d’être interrogé. Non pas parce que tout serait faux, mais précisément parce que tout n’est pas nécessairement aussi vrai que son apparente évidence pourrait le laisser penser.

 

Il existe en effet une différence fondamentale entre voir, comprendre et savoir. Le terrain produit des phénomènes que le PPF observe quotidiennement. Un joueur accélère, ralentit, répète moins ses efforts, progresse, se blesse ou supporte différemment une charge. Mais l’observation du phénomène ne donne pas automatiquement accès à son explication. L'évidence peut donc constituer le point de départ de la réflexion, mais elle ne peut en être systématiquement la conclusion. Le travail du PPF commence précisément dans cet espace situé entre ce qu’il voit et ce qu’il croit savoir. C’est ici que la critique devient une ressource professionnelle.

 

Critiquer ne signifie pas nécessairement s’opposer. Cela signifie examiner. Examiner les concepts, les hypothèses, les méthodes, les résultats et surtout les relations que nous établissons entre eux. Une progression observée chez un joueur ne démontre pas à elle seule que l’intervention qui la précède en est la cause. Une méthode utilisée par tous ne devient pas performante parce qu’elle est utilisée par tous. Une pratique institutionnalisée ne devient pas pertinente par le seul fait qu’elle figure dans un manuel de formation. Dès lors, l’expérience d’un PPF, aussi importante soit-elle, ne transforme pas automatiquement son opinion en connaissance. La critique permet précisément de sortir de cette confusion.

 

Elle oblige à distinguer ce qui relève d’un fait, d’une interprétation, d’une hypothèse, d’une croyance, d’une tradition professionnelle ou encore d’un argument d’autorité. Elle permet aussi d’interroger ce que nous croyons savoir avant de chercher à savoir ce que nous devons faire. C’est en ce sens que l’esprit critique n’est pas une attitude sceptique ou polémique. Il constitue une méthodologie permettant d’évaluer la cohérence des concepts, la solidité des arguments, la qualité des observations et la pertinence des pratiques. La vulgarisation doit donc donner accès non seulement aux réponses, mais aussi aux moyens de discuter les réponses.

 

Cette exigence est d’autant plus importante que la préparation physique footballistique n’est pas un domaine dans lequel existe une Vérité (donc omnisciente et unique). L’absence de vérité absolue n’autorise toutefois pas n’importe quoi. Elle ouvre un espace de liberté, d’expérimentation et de créativité dont la seule limite véritable reste l’intégrité du joueur. Mais pour que cette liberté ne devienne pas un espace où peuvent prospérer les promesses miraculeuses, les approximations ou l’incompétence, chaque PPF doit être capable de rendre lisible son concept d’entraînement, ses priorités, ses critères de qualité et les raisons qui fondent ses choix.

 

Autrement dit, le PPF doit pouvoir être critiqué parce qu’il accepte lui-même de rendre sa pensée critiquable. C’est même probablement l’une des conditions de sa professionnalité. Celui qui ne donne aucune prise à la discussion protège peut-être son statut, mais il ne protège pas nécessairement la qualité de son intervention. À l’inverse, celui qui explicite ses concepts, ses objectifs, ses méthodes et ses critères d’évaluation permet à son intervention d’être confrontée au réel. La critique devient alors une forme de contrôle qualité de la préparation physique footballistique. Cela suppose en toute bonne foi de sortir d’une conception très footballistique de la critique qui consiste trop souvent à critiquer la personne plutôt que son propos. « Il n’a jamais entraîné à ce niveau », « il ne connaît pas le terrain », « c’est trop scientifique », « ce n’est pas applicable », « il n’a jamais joué »… Ces réactions ne répondent pas à l’argument et sa force de résonnance démontre juste la force de l’incompétence du domaine. Elles cherchent à délégitimer celui qui le porte. Le débat quitte alors le contenu pour se déplacer vers le statut, l’expérience ou la légitimité supposée de son auteur selon le principe bien connu « de tuer le messager, pour ne pas écouter son message ».

 

C’est précisément ce mécanisme qu’une vulgarisation véritable devrait contribuer à combattre. Car si le football appartient à tout le monde, alors sa connaissance ne peut être la propriété de quelques-uns, ce qui produit inévitablement de la kakistocratie. De fait, si la préparation physique footballistique est un métier complexe, cette complexité ne peut pas devenir un outil de domination consistant à dire aux autres « vous ne pouvez pas comprendre ». Au contraire, plus le métier est complexe, plus il est nécessaire de développer des outils permettant au plus grand nombre de comprendre les raisonnements qui le structurent. Vulgariser, c’est donc démocratiser le savoir.

 

Mais démocratiser le savoir, c’est aussi démocratiser la possibilité de le contester. Cette contestation doit évidemment être méthodologique. Une critique fondée sur une simple opinion n’a pas davantage de valeur qu’une affirmation fondée sur un simple argument d’autorité. Une critique respectable doit pouvoir être discutée, objectivée, confrontée aux faits et orientée vers l’amélioration. Elle doit distinguer la personne de son intervention, accepter la contradiction et reconnaître ses propres biais. C’est pourquoi l’esprit critique suppose également une forme de vigilance cognitive qui est de savoir que nous pouvons tous être influencés par nos habitudes, nos croyances, nos autorités, nos expériences antérieures et notre environnement professionnel. Il ne s’agit donc pas de douter de tout et de nous-même.

 

Il s’agit de ne pas croire trop rapidement que l’on sait. Cette nuance est essentielle. La pensée critique ne cherche pas à détruire le savoir institutionnalisé. Elle cherche à l’objectiver pour éventuellement l’enrichir. Elle permet de sortir de la pensée conditionnée, soit celle qui conduit à faire parce que tout le monde fait, à croire parce qu’une autorité l’a dit ou à reproduire parce que cela a toujours été fait ainsi. Le conformisme peut certes rassurer, car il protège de la responsabilité individuelle en permettant de se réfugier derrière la pratique collective. Mais il peut aussi figer le savoir, empêcher l’innovation et conduire à reproduire des interventions dont la pertinence n’a plus été réellement interrogée.

 

La critique devient alors une nécessité écologique du système footballistique. Un système qui n’est plus critiqué et ne se critique plus s’atrophie. Ses pratiques se reproduisent, ses certitudes se renforcent, ses routines deviennent des normes et ses normes finissent par être prises pour des vérités. Le système perd alors progressivement sa capacité d’apprentissage. Il devient entropique parce qu’il ne produit plus suffisamment de confrontation, donc plus suffisamment de mouvement intellectuel pour évoluer.

 

Alors que le football est un sport de mouvement, ses systèmes de production du savoir peuvent ainsi parfois fonctionner sur l’immobilité. C’est pourquoi la critique devrait être considérée comme une ressource de formation à part entière. Elle permet au PPF d’objectiver son savoir, de mieux identifier ses limites, de questionner ses évidences et d’améliorer ses décisions. Elle permet surtout de faire passer la préparation physique footballistique d’une logique de transmission de recettes à une logique de construction de compétences. La vulgarisation trouve ici son sens le plus profond.

 

Elle ne consiste pas à simplifier le savoir jusqu’à le rendre facile. Elle consiste à rendre accessible la complexité sans la dénaturer. Elle ne consiste pas à dire aux PPF quoi penser, mais à leur donner suffisamment de matière pour qu’ils puissent penser leur intervention. Elle ne consiste pas à supprimer la difficulté du métier, mais à rendre cette difficulté intelligible. Ainsi, vulgariser la préparation physique footballistique, c’est aussi apprendre à la critiquer. Il est même possible que la meilleure manière de savoir si une préparation physique footballistique a réellement été vulgarisée est de constater que celui qui l’a comprise est désormais capable de poser une question que son enseignant n’avait pas prévue. De fait, une vulgarisation qui ne permet pas la critique ne démocratise pas le savoir.

Elle démocratise seulement son imitation.

 

3.5. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est partager sa complexité par réduction et non par simplification

Après avoir défini son objet, choisi la manière de l’entraîner et accepté de soumettre ses choix à la critique, il s’agit d’être capable de partager sa complexité pour vulgariser la préparation physique footballistique. Mais partager la complexité ne signifie pas la simplifier. Simplifier consiste à retirer des éléments jusqu’à rendre une réalité facile à comprendre. Réduire consiste à organiser cette même réalité pour la rendre intelligible sans prétendre qu’elle est devenue simple. La nuance peut sembler sémantique. Elle ne l’est pas.

 

Le football est un système complexe. Les explications de ses performances sont multifactorielles, en émergeant d’interactions multiples entre les dimensions physiques, techniques, tactiques, perceptives, cognitives, émotionnelles et environnementales. Le joueur lui-même est un système adaptatif dont les différentes qualités physiques interagissent en permanence. Une modification d’une composante peut avoir des effets positifs ou négatifs sur une autre, de même qu’une même intervention peut produire des adaptations différentes selon les joueurs. Dès lors, prétendre simplifier cette réalité pour la rendre accessible revient souvent à la dénaturer. Mais refuser de la rendre accessible au motif qu’elle est complexe revient à en faire un privilège réservé à ceux qui prétendent la comprendre. Entre ces deux impasses, il existe une troisième voie qui est celle de la réduction.

 

Réduire la complexité, c’est accepter de ne pas tout dire pour permettre de comprendre suffisamment. C’est choisir les concepts indispensables, les relations les plus pertinentes, les variables qui permettent de comprendre le phénomène étudié, les exemples qui donnent accès au raisonnement, choisir enfin ce que l’on peut provisoirement laisser de côté sans faire croire que cela n’existe pas. La réduction est donc une opération intellectuelle. Elle ne consiste pas à rendre le complexe simple. Elle consiste à construire une représentation suffisamment fidèle du complexe pour que celui-ci puisse être appréhendé par celui qui ne le connaît pas encore.

 

C’est précisément ce que devrait être la vulgarisation. Elle ne devrait jamais avoir pour objectif de transformer le football en catalogue de recettes. En effet, une recette suppose qu’une situation puisse être reproduite pour obtenir un résultat attendu. Or, le football ne fonctionne pas ainsi. La causalité y est rarement linéaire. Observer qu’une équipe performante possède une qualité physique particulière ne permet pas d’affirmer que cette qualité est la cause de sa performance. Une relation observée n’est pas nécessairement une relation causale. Une adaptation produite chez un joueur ne garantit pas qu’elle sera identique chez un autre. La préparation physique footballistique doit donc accepter cette incertitude. Non pas comme une faiblesse mais comme une caractéristique de son objet.

 

Dans un système complexe, l'entraînement ne produit pas mécaniquement une adaptation. Il modifie des probabilités d’émergence. Il crée des conditions qui peuvent favoriser certains comportements performants sans pouvoir garantir leur apparition. Le PPF ne fabrique donc pas directement la performance. Il construit des environnements susceptibles de la favoriser. Cette manière de penser change considérablement la façon de vulgariser. Dire « faites ceci et vous obtiendrez cela » est simple. Expliquer « voici ce que nous cherchons à provoquer, voici pourquoi nous pensons que cela peut y contribuer, voici les interactions possibles, voici ce que nous observons et voici ce qui pourrait nous conduire à modifier notre intervention » est beaucoup plus complexe. Mais c’est aussi beaucoup plus honnête. C’est surtout beaucoup plus formateur. Le problème des recettes n’est pas uniquement qu’elles peuvent être mauvaises. C’est qu’elles empêchent celui qui les applique de comprendre pourquoi il les applique. Elles transforment un joueur en un robot exécutant. Elles substituent la reproduction à la réflexion.

 

C’est exactement ce que produit une vulgarisation qui simplifie à outrance, donc qui est vulgaire. Elle donne l’impression de transmettre beaucoup alors qu’elle retire précisément ce qui permet de penser un exercice, une série, un nombre de répétitions, une intensité, une durée et un pourcentage. Tout cela peut être transmis en quelques secondes. Mais aucune de ces informations ne suffit à expliquer l’entraînement. Parce que l’entraînement physique footballistique n’est pas une somme d’exercices. L’exercice n’est qu’une possibilité d’action dans un système de contraintes. Sa valeur dépend de ce que l’on cherche à provoquer, du joueur auquel on s’adresse, du moment auquel on intervient, de ce qui a été fait avant, de ce qui sera fait après et des interactions qu’il entretient avec le reste du projet de performance. C’est pourquoi la complexité doit être conservée dans la pensée et la mémoire même lorsque l’expression est réduite. On peut simplifier le discours. On ne doit pas simplifier la réalité.

 

Cette distinction est fondamentale pour le PPF qui souhaite transmettre les ficelles de son métier. Il doit être capable de passer du complexe au compréhensible sans passer par le simpliste. C’est ce qu’a théorisé Alain Berthoz par le mot « simplexifier ». Le terme importe peu finalement. Ce qui importe, c’est l’intention. Il s’agit de rendre la complexité manipulable intellectuellement sans prétendre l’avoir supprimée. C’est exactement ce qui permet de défendre la dignité intellectuelle de ceux à qui on s’adresse. Car considérer que des entraîneurs ne seraient pas capables de comprendre la complexité du football conduit nécessairement à leur proposer des recettes à appliquer. Or, apprendre n’est pas appliquer. Apprendre, c’est penser, s’interroger, questionner, comprendre ce que l’on fait, pourquoi on le fait et quelles alternatives existent.

 

La vulgarisation devient alors un acte de confiance. Faire confiance à l’intelligence de l’autre. Ne pas lui dire « c’est trop compliqué pour toi ». Mais lui dire « c’est complexe, alors je vais faire l’effort de te permettre de comprendre ». La responsabilité pédagogique change alors de camp. Lorsque celui qui transmet ne parvient pas à rendre un contenu intelligible, il peut toujours considérer que l’apprenant n’a pas le niveau nécessaire. Mais cette explication est parfois la plus confortable et certainement pas toujours la plus juste. La difficulté à transmettre peut aussi révéler une difficulté à structurer sa propre pensée. Comprendre profondément un sujet implique en effet de pouvoir en dégager les principes essentiels, les relations fondamentales et les limites. La vulgarisation devient ainsi une (é)preuve de compétence.

 

Plus je connais mon sujet, plus je devrais être capable d’en identifier les invariants. Plus je comprends sa complexité, plus je devrais être capable de déterminer ce qui est indispensable à sa compréhension. Moins j’ai besoin de me cacher derrière un vocabulaire savant pour démontrer (ce) que je sais. La complexité du sujet ne doit jamais devenir la complexité volontaire du discours. Ce serait alors confondre profondeur et obscurité. Or, si un discours obscur peut impressionner, il ne forme pas nécessairement. Pire encore, l’opacité peut devenir un outil de pouvoir. Lorsque le savoir n’est plus accessible, il devient possible de créer artificiellement une séparation entre ceux qui « savent » et ceux qui doivent appliquer. Dans ce système, l’expert conserve son statut en conservant l’opacité de son savoir. Moins les autres comprennent, moins ils questionnent. Moins ils questionnent, plus le système peut se reproduire. La vulgarisation est donc aussi une manière de lutter contre cette confiscation du savoir. Elle permet au savoir de circuler, au praticien de comprendre, à l’entraîneur de questionner, au joueur de ne pas être réduit à l’objet d’un protocole et elle permet surtout au football de ne pas dépendre exclusivement de ceux qui détiennent les codes du discours expert. Mais cela ne doit pas, à l’inverse, justifier la paresse intellectuelle en se justifiant de termes trop théoriques pour exclure toute acquisition du savoir. Oui, la préparation physique footballistique demande de grands investissements pour commencer à la maitriser à sa juste mesure. Tout simplement parce que c’est un métier en tant que tel au même titre qu’un physicien, qu’un enseignant, qu’un juriste, qu’un médecin…

 

Cela ne signifie évidemment pas que tout le monde doit devenir spécialiste de physiologie, de biomécanique ou de théorie des systèmes pour en discuter et la partager. Ce serait une autre absurdité. La réduction ne vise pas à transformer tout le monde en spécialiste. Elle vise à donner à chacun suffisamment de compréhension pour ne plus être dépendant de celui qui se prétend spécialiste. C’est une différence considérable. Le but de la vulgarisation n’est donc pas de supprimer les experts. Il est de supprimer la dépendance aveugle à leur expertise. À ce titre, l’expertise du PPF doit pouvoir être exposée, expliquée, discutée et critiquée. Elle doit pouvoir sortir du laboratoire, du centre de formation ou du bureau pour devenir une connaissance partageable avec ceux qui entraînent et ceux qui jouent. C’est d’ailleurs pourquoi l’approche systémique est particulièrement intéressante dans cette démarche. Elle permet de réduire la complexité du système footballistique en identifiant des sous-systèmes et des thèmes d’entraînement interreliés, tout en conservant l’idée essentielle que ces sous-systèmes interagissent. On ne nie donc pas la complexité. On l’organise pour pouvoir la travailler ou, in casu, l’entraîner.

 

Cette organisation permet ensuite de rechercher les interférences inévitables de ce domaine d’intervention. Une séance destinée à développer une qualité peut en influencer une autre. Une intervention peut produire des effets positifs tout en générant simultanément des effets négatifs. L’objectif du PPF devient alors notamment d’identifier ces interférences, de maximiser les effets positifs et de limiter les effets négatifs afin de construire une dynamique cumulative favorable au joueur. Voilà ce qu’il faut transmettre. Pas seulement « ce que je fais ». Mais « ce que mon intervention peut provoquer ». Pas seulement « ce qui fonctionne ». Mais « dans quelles conditions cela peut fonctionner ». Pas seulement « le résultat ». Mais « le raisonnement qui permet de le rechercher ». C’est cette différence qui sépare une information d'une formation. L’information dit quoi faire. La formation permet de comprendre pour pouvoir décider. C’est précisément là que la vulgarisation de la préparation physique footballistique prend toute sa valeur.

 

Elle ne cherche pas à rendre le métier facile. Elle cherche à rendre sa difficulté intelligible. Le danger est de confondre une préparation physique footballistique facile à comprendre avec une préparation physique footballistique facile à réaliser. Or, rendre la compréhension accessible ne diminue en rien l’exigence du métier. Au contraire. Cela permet de mieux mesurer son exigence. Une fois que l’on comprend que le joueur est un système complexe, que les qualités physiques interagissent entre elles, que le physique interagit avec le reste du jeu, que les relations causales sont rarement linéaires et que les réponses individuelles peuvent différer, on comprend immédiatement que préparer physiquement un footballeur ne peut pas consister à empiler des contenus. Le métier devient alors plus difficile. Mais il devient aussi plus intelligible. C’est précisément ce que doit rechercher sa vulgarisation.

 

Non pas diminuer la complexité pour rassurer. Mais réduire la complexité pour permettre de la penser. Non pas fabriquer des exécutants capables de reproduire. Mais former des PPF capables de comprendre, d'adapter et de décider, donc de l’améliorer. Non pas vendre des certitudes. Mais partager des modèles suffisamment robustes pour être discutés. Non pas dire « voilà la vérité ». Mais « voilà comment je comprends le problème, voilà pourquoi j’interviens ainsi, voilà ce que j’en attends et j’attends de moi, et voilà ce qui pourrait me conduire à changer ». Finalement, vulgariser la préparation physique footballistique, c’est accepter une responsabilité assez simple.

 

C’est faire l’effort intellectuel que l’on demande à l’autre de faire. Si le PPF demande au joueur de penser le jeu, il doit lui-même penser son entraînement. S’il demande au joueur de s’adapter, il doit lui-même adapter son intervention. S’il demande au joueur de sortir des réponses toutes faites, il ne peut pas lui-même entraîner avec des recettes toutes faites. S’il prétend comprendre la complexité du football, il doit être capable de la partager. Pas en la supprimant. En la réduisant pour éviter qu’elle prenne une forme de pouvoir qui auto-détruit. Une complexité que l’on simplifie devient une caricature. Mais une complexité que l’on réduit pour la rendre intelligible devient une connaissance et un référentiel de savoir commun pour mieux entraîner ensemble. C’est probablement aussi cela, la véritable ambition de la vulgarisation de la préparation physique footballistique.

 

3.6. La vulgarisation de la préparation physique footballistique, c’est apprendre à avoir raison

Arrivé à ce point de la réflexion, il devient possible de préciser ce que signifie véritablement « avoir raison » en préparation physique footballistique. Si les sections précédentes ont montré qu’il fallait définir son objet, choisir une approche cohérente, piloter la performativité, accepter la critique et réduire la complexité sans la dénaturer, elles conduisent toutes vers une même question. À quel moment une décision d’intervention peut-elle être considérée comme une bonne décision ?

 

La réponse que je propose est volontairement évidente. Avoir raison, c’est (apprendre à) prendre la bonne décision au bon moment. Ni avant, ni après. Cela signifie qu’une décision ne peut pas être jugée uniquement à partir de sa rationalité intrinsèque. Une décision peut être parfaitement raisonnable, scientifiquement argumentée, cohérente avec les connaissances disponibles, totalement sagace en théorie et même performative dans certaines circonstances, tout en étant une mauvaise décision parce qu’elle a été prise trop tôt ou trop tard. Cette distinction est fondamentale. Elle oblige à sortir d’une conception statique de la justesse pour entrer dans une conception située, temporelle et dynamique de la décision.

 

Un PPF peut donc avoir raison sur le contenu de son intervention et avoir tort sur son moment. Il peut avoir identifié correctement une qualité physique à développer mais intervenir trop tôt. Il peut avoir construit une charge parfaitement raisonnable mais la proposer alors que le joueur n’est pas disponible pour l’absorber. Il peut avoir raison de vouloir augmenter une contrainte, mais le faire alors que le calendrier, la fatigue ou les exigences du football rendent cette augmentation inopportune. À l’inverse, il peut disposer d’une intervention parfaitement adaptée mais la proposer lorsque l’opportunité de produire sa valeur est déjà passée.

 

Une bonne décision prise au mauvais moment devient donc une mauvaise décision. Cette idée permet de prolonger directement la notion de pertinence développée précédemment. La pertinence ne demande pas seulement si les moyens correspondent aux objectifs et aux besoins d’un domaine d’intervention. Elle impose également de demander pourquoi maintenant. Une intervention n’est pas pertinente simplement parce qu’elle répond à un besoin général. Elle doit répondre à un besoin réel, pour ce joueur, dans ce contexte, à cet instant précis.

 

Le temps devient alors une variable de la décision au même titre que la charge, l’intensité, le volume ou le contenu. C’est une évidence dans le football. La même action peut être excellente à un moment et mauvaise quelques secondes plus tard. Un joueur peut être capable de prendre un risque à un instant précis et ne plus pouvoir le faire l’instant suivant. Une passe peut être juste dans son intention et pourtant devenir mauvaise parce qu’elle arrive trop tard et provoque un hors-jeu. Une course peut être parfaitement exécutée mais perdre toute sa valeur si elle intervient après la fermeture de l’espace. Le football lui-même enseigne donc que la justesse ne réside jamais uniquement dans ce que l’on fait, mais dans la relation entre ce que l’on fait, ce qui se passe et l’espace ainsi que le moment où on le fait.

 

Pourquoi en serait-il autrement pour la préparation physique footballistique ? Le PPF doit lui aussi apprendre à agir dans cette temporalité. Son métier n’est pas seulement de déterminer quoi faire, mais de déterminer quand le faire, quand ne pas le faire, quand attendre, quand accélérer, quand ralentir et quand renoncer. C’est précisément ici que la notion de sagacité prend toute sa portée. La sagacité n’est pas la capacité à connaître une quantité infinie de solutions. Elle est la capacité à reconnaître quelle solution mérite d’être mobilisée maintenant. Le PPF compétent n’est donc pas celui qui dispose toujours d’une réponse. C’est celui qui sait reconnaître le moment où une réponse devient nécessaire, pertinente ou au contraire prématurée.

 

Cette temporalité protège d’ailleurs contre une erreur fréquente de la préparation physique footballistique qui est de confondre l’urgence ressentie avec l’urgence réelle. Un joueur possède une faiblesse. Faut-il immédiatement la corriger ? Une donnée indique une baisse. Faut-il immédiatement intervenir ? Un test révèle un déficit. Faut-il immédiatement construire un protocole pour le combler ? Un joueur progresse. Faut-il immédiatement augmenter la charge ? Pas nécessairement à chaque fois parce que, dans chacun de ces cas, l’information peut être vraie sans que la décision qui en découle soit nécessairement juste. Une donnée renseigne. Elle ne décide pas. Un test teste. Il ne prescrit pas. Une observation observe. Elle ne conclut pas seule. La décision reste un acte de jugement. C’est pourquoi le PPF doit apprendre à distinguer l’information qui justifie une réflexion de l’information qui justifie une action.

 

Cette distinction est particulièrement importante dans un environnement professionnel où l’inaction est souvent interprétée comme une absence de compétence. Un PPF qui intervient semble travailler. Celui qui modifie, ajoute, corrige ou mesure donne immédiatement une preuve visible de son activité. À l’inverse, celui qui décide de ne rien faire doit être capable d’assumer une décision beaucoup moins spectaculaire, qui est d’attendre. Pourtant, attendre, ne pas charger, ne pas corriger, ne pas tester, ne pas utiliser une technologie peut être une bonne décision. D’ailleurs, ne pas intervenir peut même parfois être la décision la plus et la seule compétente.

 

La sobriété évoquée précédemment prend ici une dimension temporelle. Le principe du « Less is more » ne consiste pas seulement à faire moins. Il consiste à faire moins lorsque faire davantage maintenant détruirait potentiellement plus de valeur qu’il n’en créerait. Cela fait référence au principe performatif de l’efficience qui oblige précisément à considérer les coûts de l’intervention en termes de fatigue, de temps, de récupération, de contraintes organisationnelles, de disponibilité footballistique et d’interférences avec les autres objectifs. Mais l’erreur inverse existe également.

 

Attendre trop longtemps peut devenir une mauvaise décision. Un joueur peut avoir besoin d’une adaptation maintenant. Une charge doit être diminuée maintenant. Une intervention doit être interrompue maintenant. Une opportunité d’apprentissage peut se présenter maintenant. Une information suffisamment importante peut imposer une modification immédiate. Attendre lorsque l’action devient nécessaire n’est pas davantage de la sagacité qu’agir trop tôt. C’est pourquoi « avoir raison » ne peut pas être assimilé à « attendre d’avoir suffisamment de certitudes ». Dans un système complexe, cette certitude n’arrive presque jamais. Si le PPF attend de savoir exactement ce qui va se produire avant de décider, il décidera généralement trop tard. Le pilotage consiste précisément à décider avec des informations incomplètes, puis à observer les conséquences pour réviser la décision.

 

Avoir raison n’est donc pas prévoir parfaitement. C’est décider suffisamment bien avant, soit dans le bon timing, que la réalité impose de décider à notre place. Cette proposition permet également de comprendre pourquoi une décision raisonnable peut être mauvaise. Imaginons qu’un joueur présente un déficit de force. Décider de développer sa force est raisonnable. Mais si ce joueur entre dans une période de forte densité compétitive, si sa disponibilité est fragile, si le travail supplémentaire perturbe son exposition au football ou si cette qualité n’est plus prioritaire au regard de son projet de jeu, la décision peut être raisonnable sur le plan local et mauvaise sur le plan global. La préparation physique footballistique ne consiste donc pas à rechercher la décision la plus raisonnable en soi. Elle consiste à rechercher la décision la plus pertinente dans le système réel auquel le joueur appartient.

 

Cette distinction rejoint directement les approches holistique, qualitative, multiplicative, systémique et coordinative présentées précédemment. Une qualité physique n’a pas une valeur indépendante du football. Une adaptation n’a pas nécessairement de valeur si elle n’améliore pas la capacité du joueur à répondre aux exigences de son activité. Une intervention ne peut pas être évaluée indépendamment de ce qu’elle empêche éventuellement de faire. Une charge raisonnable isolément peut devenir excessive lorsqu’elle s’ajoute à d’autres charges. Le bon moment est donc celui où, stratégiquement, la décision produit davantage de valeur ajoutée qu’elle ne consomme de ressources et d’opportunités.

 

C’est ici que les trois dimensions du triangle de la performance de Gibert prennent une dimension décisionnelle particulièrement intéressante. La pertinence demande… est-ce que cette décision répond réellement au problème du joueur maintenant ? L’efficacité demande… est-ce que la décision produit effectivement le changement recherché ? L’efficience demande… pouvions-nous produire cette valeur avec moins de ressources, moins de fatigue ou moins d’interférences ? Mais il faut ajouter une quatrième question qui traverse les trois autres…. était-ce le bon moment pour prendre cette décision ? Une intervention peut donc être pertinente, efficace et efficiente tout en ayant été déclenchée trop tôt. Elle peut également réunir ces trois qualités mais intervenir trop tard pour produire la valeur recherchée. Le temps ne constitue pas une dimension extérieure à la performance. Il participe à sa définition.

 

Cette conception transforme également la manière d’évaluer une décision. Si le PPF cherche à démontrer qu’il avait raison, il regardera naturellement les informations qui confirment sa décision initiale. Il cherchera à démontrer que le joueur a progressé, que la charge était nécessaire, que le protocole fonctionnait. Il risque alors de transformer l’évaluation en procès destiné à défendre son passé. Mais si le PPF cherche à apprendre à avoir raison, il pose une autre question… qu’est-ce que cette décision m’apprend sur la prochaine décision ? Dans le premier cas, le passé sert à défendre vulgairement l’ego professionnel. Dans le second, le passé sert à améliorer le jugement futur. C’est exactement ce que suppose une préparation physique footballistique réellement réflexive en agissant, en observant, en interprétant, en corrigeant et en recommençant. Sa performativité ne réside alors plus dans la capacité à avoir raison avant l’action, mais dans la capacité à apprendre suffisamment vite de l’action pour améliorer la décision suivante.

 

Avoir raison devient donc un processus d’apprentissage plutôt qu’un statut. Cette idée est probablement l’un des points les plus importants de toute cette réflexion. Un PPF peut prendre une mauvaise décision avec une excellente méthode de raisonnement. Il peut disposer des meilleures informations disponibles, faire preuve de prudence, contextualiser, observer, écouter, mesurer et néanmoins se tromper. Dans un système complexe, l’erreur est inévitable. La compétence ne peut donc pas être définie par l’absence d’erreur. Elle doit plutôt être définie par la capacité à réduire la durée pendant laquelle une erreur persiste. Le PPF compétent n’est pas nécessairement celui qui ne se trompe jamais. C’est celui qui détecte rapidement avec l’aide de tous ses sens que sa décision n’est plus adaptée, qui accepte de la remettre en cause et qui possède suffisamment d’humilité pour la modifier.

 

Cela conduit à une autre distinction essentielle, qui est d’avoir eu raison et être en train d’avoir raison ne sont pas la même chose. Une décision peut avoir été excellente hier et devenir mauvaise aujourd’hui. Une charge peut avoir été parfaitement adaptée la semaine dernière et devenir excessive cette semaine. Une stratégie de récupération peut avoir été pertinente dans une phase donnée et devenir inutile dans une autre. Une priorité peut être fondamentale pendant une période de développement et devenir secondaire lorsque les contraintes compétitives changent.

 

Le contexte transforme donc continuellement la valeur d’une décision. Ce qui était sagace peut cesser de l’être sans que la décision initiale ait été mauvaise. C’est le contexte qui a changé. Le véritable PPF doit ainsi accepter une forme de périssabilité de ses décisions. Une décision professionnelle ne devrait jamais devenir un dogme simplement parce qu’elle a fonctionné auparavant. L’expérience ne doit pas devenir une prison. Elle doit devenir une capacité à reconnaître plus rapidement les configurations déjà rencontrées tout en restant suffisamment vigilant pour identifier ce qui a changé. C’est là que la critique devient une condition de la décision. Critiquer une intervention ne signifie pas nécessairement démontrer qu’elle était mauvaise. Cela signifie examiner si elle est encore pertinente. La question n’est donc plus seulement « avions-nous raison ? », mais « avons-nous encore raison maintenant ? ». Cette dernière question doit s’imposer au PPF.

 

Elle oblige à le sortir de la logique de la justification. Elle réintroduit l’incertitude. Elle permet au PPF de conserver une décision sans s’y enfermer. Elle rend compatibles l’assertivité et l’humilité en défendant une décision parce qu’elle est argumentée, tout en restant capable de l’abandonner lorsque les informations nouvelles le justifient. Cette capacité est d’autant plus importante que la décision du PPF n’est jamais isolée. Le joueur évolue dans un système composé de l’entraîneur, des autres PPF, du staff médical, des analystes, des contraintes du calendrier, du projet de jeu, des exigences institutionnelles et de son environnement personnel. Une décision peut donc être parfaitement raisonnable dans le sous-système du PPF et devenir mauvaise lorsqu’elle entre en interaction avec le reste du système.

 

De fait, deux, trois, quatre… décisions raisonnables peuvent produire ensemble une décision déraisonnable. En effet, deux charges raisonnables appliquées simultanément peuvent devenir excessives. Plusieurs interventions efficaces séparément peuvent interférer négativement. Deux spécialistes compétents peuvent poursuivre des objectifs contradictoires. Trois informations pertinentes peuvent conduire à une mauvaise décision si elles ne sont pas intégrées dans une représentation commune du joueur. Avoir raison suppose donc aussi de savoir avec qui, quoi et quand  décider.

 

La compétence individuelle ne suffit pas lorsque l’objet d’intervention est collectif. Le PPF doit savoir partager ses informations, expliciter ses hypothèses, écouter les autres disciplines et accepter que la meilleure décision puisse émerger d’un raisonnement auquel il n’a pas entièrement contribué. Cette conception rejoint finalement l’ambition de la vulgarisation telle que je l’ai développée dans les sections précédentes. Vulgariser n’est pas transmettre une réponse définitive. C’est transmettre suffisamment de compréhension pour permettre à l’autre de participer à la décision. C’est donner les moyens de comprendre pourquoi une intervention est proposée, ce qu’elle cherche à produire, quelles informations permettront de l’évaluer et ce qui pourrait conduire à la modifier. L’information dit quoi faire. La formation permet de comprendre pour pouvoir décider. C’est précisément pourquoi apprendre à avoir raison ne signifie pas apprendre à appliquer la bonne recette. Il n’existe pas de recette du bon moment.

 

Il existe seulement une capacité progressivement construite à reconnaître le moment où une décision devient pertinente. Cette compétence repose sur la connaissance, l’expérience, l’observation, l’écoute, la critique, la contextualisation, l’intuition informée et la capacité à interpréter un faisceau d’indices. Elle suppose également de savoir renoncer à l’action lorsque l’action n’est pas nécessaire. Le PPF doit donc apprendre à reconnaître trois temporalités différentes qui est… trop tôt, lorsque l’information ou le contexte ne justifient pas encore l’intervention. Au bon moment, lorsque l’intervention répond au besoin réel du joueur et d’une équipe et peut produire sa valeur sans compromettre ce qui compte davantage. Trop tard, lorsque l’opportunité d’agir est dépassée, que les conséquences sont déjà installées ou que l’intervention ne peut plus produire la valeur qu’elle aurait pu produire auparavant.

 

Ces trois temporalités peuvent concerner exactement la même intervention. Une charge peut être trop précoce, juste aujourd’hui et excessive demain. Une récupération peut être inutile hier, nécessaire aujourd’hui et insuffisante demain. Une modification technique ou physique peut être prématurée à un moment donné, décisive quelques jours plus tard et sans intérêt quelques semaines après. Le contenu ne suffit donc jamais à déterminer la justesse. La justesse naît de la rencontre entre l’objet, l’approche, le joueur, le contexte, les ressources disponibles, les conséquences attendues et le moment.

 

C’est probablement ici que l’expression « avoir raison » doit être définitivement débarrassée de son sens ordinaire ou immédiatement évident. Avoir raison n’est pas gagner une discussion. Ce n’est pas démontrer que son hypothèse était correcte. Ce n’est pas réussir à expliquer après coup pourquoi ce qui s’est produit confirmait sa méthode. Avoir raison, en préparation physique footballistique, c’est augmenter au bon moment la capacité du joueur à mieux répondre aux exigences de son football. Si la décision prise hier ne permet plus cela aujourd’hui, alors continuer à la défendre n’est plus avoir raison. C’est avoir raison hier. Or le joueur, lui, vit aujourd’hui. C’est pourquoi la compétence du PPF réside moins dans la possession d’un stock de bonnes réponses que dans la capacité à construire, à chaque instant, la meilleure réponse possible avec les informations dont il dispose. Cette capacité est nécessairement imparfaite. Elle ne garantit jamais la réussite. Elle augmente simplement la probabilité de prendre une décision sagace.

 

La véritable expertise ne consiste donc pas à savoir quoi faire dans toutes les situations. Elle consiste à savoir quand une situation est suffisamment comprise pour devoir agir, quand elle ne l’est pas encore et quand l’action doit être révisée. Le PPF apprend alors à ne plus demander uniquement « quelle est la bonne décision ? ». Il apprend à demander « quelle est la meilleure décision maintenant ? ». Puis « qu'est-ce qui me dira qu’elle ne l’est plus ? ». Et enfin « à quel moment dois-je accepter d’en changer ? ». Ces trois questions résument peut-être l’essentiel de la performativité de l’entraînement physique recherchée dans cet article. La première protège contre l’improvisation. La deuxième protège contre le dogmatisme. La troisième protège contre l’entêtement.

 

Toutes trois renvoient à la même exigence qui est d’apprendre à décider dans le mouvement plutôt qu’à appliquer dans l’immobilité. Tout comme la vie, le football est mouvement. Le joueur est mouvement. L’entraînement est mouvement. Les contraintes sont mouvement. Les adaptations sont mouvement. Pourquoi la décision qui les accompagne devrait-elle être immobile ? Le véritable PPF ne cherche donc pas à construire un système dans lequel il aurait toujours raison. Il cherche à construire un système dans lequel il est capable de devenir plus souvent juste, plus rapidement et au moment où cette justesse possède encore une valeur pour le joueur.

 

C’est finalement cela, apprendre à avoir raison. Ce n’est pas apprendre à ne jamais se tromper. C’est apprendre à décider juste, au bon moment, avec les informations disponibles, en fonction de ses compétences, puis à apprendre suffisamment vite pour décider encore mieux lorsque le moment suivant arrive. Peut-être que la véritable vulgarisation de la préparation physique footballistique trouve ici son aboutissement. Elle ne transmet pas seulement des connaissances permettant de comprendre le métier. Elle transmet les moyens de participer au raisonnement qui permet de décider. Elle « ne fabrique pas » des personnes qui savent quoi faire. Elle cherche à former des personnes capables de comprendre quoi faire, pourquoi le faire, pourquoi maintenant, pourquoi ne pas le faire et surtout quand il faut changer d’avis.

 

Vulgariser la préparation physique footballistique, c’est donc finalement apprendre à avoir raison. Non pas raison contre quelqu’un, après coup, parce qu’un résultat nous donne rétrospectivement raison. Mais raison ici, maintenant, pour ce joueur ou cette équipe, dans ce contexte, avec ces contraintes, avec ces informations et avec suffisamment d’humilité pour accepter que la réalité puisse bientôt nous demander de penser autrement parce que nous n’avons plus raison.

 

Conclusion

Au terme de cette réflexion, il apparaît que vulgariser la préparation physique footballistique n’est finalement pas une affaire de simplification du métier. C’est une affaire de responsabilité. Responsabilité de définir ce dont on parle, de savoir comment intervenir sur cet objet, de questionner ce que l’on croit savoir et enfin de partager la complexité sans la dénaturer.

 

Si la préparation physique footballistique est un métier dense et complexe, cette complexité ne peut devenir ni une excuse pour ne pas transmettre ou ne pas acquérir un savoir, ni un moyen de conserver artificiellement une position de pouvoir. Elle impose au contraire au PPF de faire l’effort de rendre son savoir intelligible. C’est là toute la différence entre vulgariser et simplifier. Simplifier peut consister à retirer ce qui dérange, ce qui nuance, ce qui complexifie, jusqu’à produire une réponse facile à comprendre mais difficilement défendable. Vulgariser, c’est autre chose.

 

C’est réduire sans trahir, organiser sans appauvrir, expliquer sans infantiliser, rendre accessible sans faire croire que la réalité est simple et surtout, c’est considérer que celui qui ne sait pas aujourd’hui est parfaitement capable de comprendre demain. L’ignorance n’est pas une tare. Elle est simplement l’état de celui qui ne sait pas encore.

 

Le joueur n’a pas besoin de tout savoir sur la préparation physique footballistique pour être légitime à poser des questions. L’entraîneur n’a pas besoin d’être physiologiste pour comprendre les principes qui orientent une intervention. Le PPF n’a pas besoin de masquer la complexité de son métier pour démontrer qu’il le maîtrise. Bien au contraire.

 

Plus il maîtrise son sujet, plus il est capable d’en partager les fondements. Le véritable savoir ne se protège pas nécessairement par son obscurité. Il se renforce par sa capacité à être transmis, discuté, critiqué et confronté à la réalité. C’est pourquoi la vulgarisation est aussi une forme de démocratisation de la préparation physique footballistique. Elle permet à ceux qui ne savent pas encore de comprendre suffisamment pour ne plus être dépendants de ceux qui prétendent savoir. Elle donne la possibilité de questionner une méthode. De demander pourquoi. De comprendre pour quoi. De comparer. De douter. De changer d’avis pour finalement décider.

 

Cette capacité à décider est essentielle, car le football ne peut pas être réduit à l’application de protocoles, comme nous l’apprend le jeu sur le terrain. Le joueur est un système complexe, le jeu est un système complexe et l’entraînement est une interaction permanente entre ces complexités. Les réponses ne peuvent donc pas être entièrement prédéterminées. Elles doivent être construites, observées, évaluées et réajustées. La préparation physique footballistique ne peut dès lors pas avoir pour ambition de fabriquer des joueurs conformes à un modèle. Elle doit permettre aux joueurs de mieux répondre aux exigences de leur pratique. Si la pratique footballistique impose déjà des contraintes importantes aux corps, alors transmettre les moyens de mieux les comprendre et de mieux les préparer devient plus qu’une démarche pédagogique.

 

Cela devient une nécessité. Vulgariser n’est donc pas rendre la préparation physique footballistique facile. C’est rendre sa difficulté accessible. C’est permettre à chacun de comprendre suffisamment pour pouvoir participer à la réflexion sur son propre entraînement. C’est aussi accepter que le PPF puisse être questionné par ceux qu’il entraîne. En effet, celui qui ne peut être questionné que par ceux qui savent déjà n’a pas nécessairement rendu son savoir accessible. Il a peut-être simplement construit une frontière entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Or cette frontière n’a pas sa place dans une préparation physique footballistique qui prétend être au service du joueur. Le PPF ne devrait donc jamais utiliser la complexité de son métier pour impressionner. Il devrait l’utiliser pour mieux expliquer. Il ne devrait pas utiliser l’ignorance du joueur pour asseoir son autorité. Il devrait utiliser son savoir pour réduire cette ignorance. Il ne devrait pas chercher à être indispensable parce que personne ne comprend ce qu’il fait. Il devrait chercher à être utile parce que ceux qui l’entourent comprennent mieux ce qu’il fait et peuvent participer à la construction du projet. C’est peut-être ici que se situe la véritable ligne de partage entre expertise et posture d’expert.

 

L’expertise cherche à rendre l’autre plus compétent alors que la posture d’expert cherche parfois seulement à rappeler qu’elle sait. La première partage. La seconde se protège. La première démocratise. La seconde confisque. La première accepte la critique. La seconde la redoute. Alors oui, la préparation physique footballistique est complexe. Oui, elle nécessite des connaissances, de l’expérience, de la réflexion et une véritable compétence professionnelle. Mais cette complexité ne donne à personne le droit de mépriser celui qui ne la maîtrise pas encore. L’ignorance du joueur n’est pas la preuve de son incapacité. Elle est précisément la raison pour laquelle le PPF doit transmettre. L’intelligence du joueur n’est pas une menace pour l’expertise du PPF. Elle en est l’aboutissement.

 

Ainsi, la vulgarisation de la préparation physique footballistique ne consiste pas à abaisser le savoir au niveau de celui qui ne sait pas. Elle consiste à élever celui qui ne sait pas jusqu’à un niveau où il peut commencer à comprendre. Sans arrogance. Sans recettes miracles. Sans jargon inutile. Sans mépris. Avec suffisamment de rigueur pour ne pas mentir et suffisamment de pédagogie pour ne pas exclure.

 

Finalement, la vraie vulgarité n’est peut-être pas de parler simplement d’un sujet complexe. La vraie vulgarité est de croire que celui à qui l’on s’adresse serait trop ignorant pour comprendre. La vraie vulgarité est de transformer le savoir en pouvoir de dominer, donc de réduire l’autre. La vraie vulgarité est de prendre l’ignorance du joueur pour une faiblesse dont on pourrait profiter. La vraie vulgarité est enfin de mépriser l’intelligence sous prétexte qu’elle ne connaît pas encore. La vraie vulgarité consiste à mépriser l’intelligence et l’ignorance du joueur.

 

Respecter l’intelligence du joueur, c’est croire en sa capacité à comprendre pour qu’il puisse jouer pleinement son jeu. Respecter son ignorance, c’est accepter qu’il ne sache pas encore et respecter les deux, c’est précisément le devoir du PPF. Entraîner, ce n’est pas seulement produire des adaptations. C’est aussi transmettre, ce qui n’est jamais diminuer le savoir de l’autre pour le rendre accessible. C’est faire l’effort de rendre accessible un savoir suffisamment exigeant pour que celui qui le reçoit puisse, à son tour, penser, questionner et devenir acteur de son propre entraînement.

 

Cela est une préparation physique footballistique puissante, ou à fort impact. C’est un savoir complexe qui n’a pas besoin de mépriser pour être reconnu, qui n’a pas besoin d’obscurité pour être profond et qui n’a pas besoin de simplifier le joueur pour pouvoir l’entraîner. Le jeu en sera d’autant plus beau et passionnant car faisant la part belle aux expressions coordonnées de tous les talents footballistiques.

 

 
 
 

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