Soyons sérieux, arrêtons, et arrêtez, de nous prendre pour des imbéciles footballistiques
- xavierblanc

- il y a 18 heures
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Nous sommes en octobre 2018 à l’occasion d’un cours de formation cantonale de l’Association suisse de football (ASF) auquel j’assiste pour obtenir une équivalence de préparateur physique footballistique. J’ai à cette occasion une discussion avec le responsable du cours sur les enjeux de la formation, respectivement sur sa forme didactique. Et là, il m’affirme qu’il n’est pas nécessaire de faire plus d’effort d’enseignement que cela vu les capacités intellectuelles des entraîneurs présents. Pour lui, l’enjeu est « qu’ils appliquent les recettes qu’on leur donne, ceci afin d’avoir un niveau d’entraînement minimum, cela sera déjà bien ».

J’avoue que cette phrase m’interpelle encore. En tous les cas suffisamment pour que j’en fasse un post. Elle signifie en creux qu’il y aurait ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, que le football est réservé à une élite qui seule le comprend, que tout un chacun n’est pas capable de le comprendre, et que si les entraîneurs ne le comprennent pas, cela ne viendrait surtout pas des enseignements et documents pédagogiques proposés… alors que ce même responsable a essayé de me faire la leçon avec les célèbres mots de Johan Cruyff sur le fait que « le football est simple, mais qu’il est difficile de jouer simple ». Sur quoi j’ai rétorqué que le football est complexe et que, de ce fait, l’on ne peut que simplexifier sa complexité, c’est là que réside sa difficulté. Il m’a passé le ballon selon un biais argumentatif d’autorité. Ce ballon lui est revenu en retour encore plus précis conceptuellement, donc plus pertinent, pour autant qu’il ait compris ce que je lui disais. Cela a paru pour beaucoup des participants présents comme un crime de lèse-majesté. Pourtant, je défendais simplement leur dignité intellectuelle face à ce formateur plein de morgue condescendante.
1. Apprendre le football, c’est d’abord (le) penser pour comprendre ce que l’on fait
Il y a un paradoxe frappant dans le discours actuel sur le football. Alors que l'on loue sans cesse les capacités cognitives des joueurs, leur intelligence situationnelle et leur aptitude à « penser le jeu » sous pression, on traite trop souvent les entraîneurs comme de simples exécutants. On attend du joueur qu'il soit un créateur de solutions, mais on demande à son entraîneur de se contenter d'appliquer des recettes toutes faites. Cette vision est une impasse.
Avant toute chose, apprendre pour les entraîneurs de tout niveau ne consiste pas à empiler des exercices ou à reproduire des recettes. Apprendre, c’est penser. Penser, c’est questionner. C’est se confronter à un problème, à une situation de jeu, à une idée, et se demander… Pourquoi cela fonctionne ? Pourquoi cela ne fonctionne pas ? Quelles sont les alternatives ?
Dans cette perspective, l’apprentissage du football doit être un processus actif. L’entraîneur comme l’apprenant doit s’engager intellectuellement. Il ne s’agit pas de réciter des contenus, mais de les interroger. Ce n’est qu’en développant cette capacité à se poser des questions que l’on construit une véritable compréhension du jeu.
Comme je le souligne régulièrement par les posts de Vitruve Football, le football est un système complexe qui exige une lecture, une interprétation et une adaptation constantes. Cela implique que chaque apprenant devienne acteur de sa formation, et non simple exécutant. Penser son football, c’est déjà commencer à le maîtriser. Mais cela vaut tout autant pour l’entraîneur. De la même manière qu’un joueur doit apprendre à comprendre le jeu, un entraîneur doit comprendre… l’entraînement footballistique. Et cela change tout.
Entraîner ne se résume pas à organiser des séances. C’est un champ de connaissance à part entière. Cela suppose de comprendre son histoire, ses évolutions, ses courants de pensée, ses différentes philosophies. Cela implique de connaître les grandes ruptures du jeu, les révolutions tactiques et techniques, les manières dont le football s’est transformé au fil du temps.
Un entraîneur qui ignore cet héritage travaille à l’aveugle. Il applique sans comprendre d’où viennent les contenus qu’il utilise, ni pourquoi ils ont été pensés ainsi. À l’inverse, un entraîneur qui pense son entraînement est capable de situer ce qu’il fait. Il sait d’où viennent ses idées, il comprend leurs limites, et il peut les adapter.
Penser l’entraînement, c’est donc entrer dans une culture du football. C’est accepter que rien ne soit neutre. Chaque exercice, chaque consigne, chaque organisation de séance repose sur une vision du jeu. Ainsi, apprendre à entraîner, ce n’est pas seulement apprendre à faire. C’est apprendre à comprendre ce que l’on fait, pourquoi on le fait, et dans quelle logique cela s’inscrit. C’est à cette condition que l’entraîneur cesse d’être un simple applicateur… pour devenir un véritable acteur du jeu.
2. La difficulté de transmettre révèle souvent une incompréhension
Si une formation n’est pas simple, claire et compréhensible, alors le problème ne vient pas forcément des apprenants. Il peut venir de ceux qui enseignent.
Un contenu compliqué, confus ou inaccessible est souvent le signe que celui qui le transmet ne le maîtrise pas pleinement. Enseigner, c’est rendre simple ce qui est compliqué, non pas en le dénaturant, mais en le structurant, en le rendant intelligible. Si l’on est incapable de faire cet effort, alors il faut avoir l’honnêteté de reconnaître ses limites pédagogiques, voire ses propres lacunes de compréhension.
Trop fréquemment, on inverse la responsabilité. On accuse les apprenants de ne pas comprendre, alors que le véritable enjeu est la qualité de la transmission. Or, un bon formateur est celui qui permet à l’autre de comprendre, donc de grandir, pas celui qui impressionne par un discours obscur ou d’une autorité instituée.
Ainsi, si une formation échoue à être accessible, ce n’est pas une fatalité liée au niveau des participants. C’est un signal. Un signal qu’il faut repenser la manière d’enseigner, clarifier les contenus, et surtout accepter que transmettre exige une maîtrise profonde du sujet.
3. Oui, le football est une affaire sérieuse
Le football n’est pas une activité que l’on peut réduire à quelques principes simplistes ou à une accumulation d’exercices reproductibles. C’est un domaine exigeant, qui demande du temps, de l’engagement, de la rigueur intellectuelle et une véritable culture du travail. Apprendre le football, l’enseigner, le comprendre, tout cela relève d’un investissement profond et continu.
Mais cet investissement ne concerne pas uniquement les apprenants. Il concerne tout autant, et peut-être surtout, ceux qui forment. Car si le football est complexe, alors son enseignement doit être à la hauteur de cette complexité. Cela signifie que l’effort didactique ne peut pas être minimal. Il doit être maximal.
Former ne consiste pas à transmettre des contenus de manière descendante en espérant qu’ils soient appliqués. Former, c’est construire des situations d’apprentissage pertinentes, organiser la progression, rendre les savoirs accessibles, stimuler la réflexion, accompagner la compréhension. C’est un travail exigeant, structuré, qui nécessite des compétences spécifiques. Autrement dit, entraîner est un métier. Et former des entraîneurs… en est un autre. On ne s’improvise pas pédagogue. On ne peut pas se contenter de « donner des recettes » en pensant que cela suffira. Si tel est le cas, alors on renonce à la mission même de la formation qui est de faire progresser ceux qui apprennent.
Dès lors, à défaut de pouvoir simplifier le football, l’exigence doit porter sur la qualité de son enseignement. L’apprentissage didactique doit être le plus performant possible. Il doit être pensé, structuré, évalué, amélioré en permanence. Et cela implique un renversement fondamental. Les formateurs ne sont pas au centre du football, les apprenants le sont. Les formateurs doivent être au service des apprenants. Leur rôle n’est pas de préserver un statut, ni de démontrer une supériorité, mais de permettre à l’autre de comprendre, de progresser, de penser.
C’est à cette condition que la formation prend tout son sens. Sinon, elle devient une simple reproduction de contenus, sans impact réel. Or, si le football est un métier, alors son apprentissage doit être traité avec le sérieux, l’exigence et le respect que mérite… un métier.
4. Les dérives d’un système qui renonce à faire penser
Lorsque l’on accepte l’idée que les apprenants ne seraient pas capables de comprendre, on ouvre la porte à une dérive majeure qui est la standardisation appauvrissante des savoirs. Le football devient alors un catalogue de recettes, de plus en plus digitales, à appliquer, déconnecté de toute intelligence du jeu. On forme des exécutants, pas des entraîneurs.
Cette logique produit un cercle vicieux. Moins on demande aux apprenants de réfléchir, moins ils développent leur capacité d’analyse. Et moins ils analysent, plus on justifie de leur simplifier à outrance les contenus. À terme, cela engendre une uniformisation des pratiques, une perte de créativité, et surtout une incapacité à s’adapter aux réalités du terrain… donc des joueurs formatés, alors que le jeu même du football leur demande d’être créatifs pour surprendre.
Si l’on considère que le jeu évolue constamment. Si l’on forme des entraîneurs incapables de penser par eux-mêmes, ils deviennent rapidement obsolètes. Le danger est donc double. On appauvrit le niveau global et on fige le football dans des modèles dépassés.
Plus grave encore, cette dérive installe une forme de mépris latent. En considérant que certains ne seraient pas capables de comprendre, on légitime une hiérarchie artificielle entre « sachants » et « exécutants ». Or, cette posture est non seulement infondée, mais aussi contre-productive. Elle bloque toute dynamique d’apprentissage et freine l’émergence de nouvelles idées.
Si certains m’affirment que c’est déjà peine perdue vu les évolutions facilitatrice et consumériste de la société. Je leur rétorque, au contraire, que mes propos sont plus que jamais pertinents dans le sens de compétitifs. Si le monde ne pense pas, ou de moins en moins, alors il suffit de penser, même un peu, son entraînement pour qu’il fasse la différence. Penser est donc une ressource footballistique plus que jamais précieuse et actuelle.
5. La responsabilité des formateurs face à leurs propres limites
Une autre dérive réside dans le refus de remise en question des formateurs. Lorsqu’un contenu n’est pas compris, il est plus confortable d’incriminer le niveau des apprenants que d’interroger sa propre capacité à transmettre. Pourtant, enseigner suppose une exigence qui est celle de clarifier sa pensée pour la rendre accessible.
Ne pas reconnaître ses limites pédagogiques, c’est entretenir l’illusion de compétence. Et cette illusion peut avoir des conséquences concrètes par la diffusion de contenus approximatifs, la reproduction d’erreurs méthodologiques et la perte de crédibilité des formations. À long terme, cela décrédibilise l’ensemble du système de formation. Il est à souligner ici que comprendre profondément un sujet, c’est être capable de l’expliquer simplement. Si ce n’est pas le cas, alors il reste un travail à faire, non pas chez l’apprenant, mais chez celui qui enseigne.
Enfin, cette absence d’exigence envers soi-même empêche toute progression. Un formateur qui ne doute pas, qui ne questionne pas ses pratiques, finit par répéter des schémas figés. À l’inverse, accepter de ne pas tout maîtriser est une condition essentielle pour évoluer, affiner ses contenus et mieux répondre aux besoins des apprenants.
6. Le pouvoir peut être le refuge de l’incompétence générant de la kakistocratie
Il faut aussi avoir le courage de nommer une autre dérive. Oui, du courage, car le faire, c’est s’exposer à être exclu du football ou d’attaques personnelles visant à décrédibiliser le messager pour invalider le message. Le football donne du pouvoir. Et là où il y a du pouvoir, il y a parfois la tentation de le conserver à tout prix.
Agir comme si les apprenants étaient incapables de comprendre, refuser de simplexifier en simplifiant, éviter les questions, imposer des contenus fermés… tout cela n’est pas neutre. Ce n’est pas seulement un problème pédagogique. C’est souvent une stratégie implicite qui vise à préserver son statut. Car exposer sa pensée, accepter la critique, entrer dans un débat, c’est aussi prendre le risque de révéler ses propres limites. Ainsi, certains préfèrent verrouiller le système plutôt que de l’ouvrir. Ils entretiennent une forme d’opacité intellectuelle qui protège leur position. Moins les autres comprennent, moins ils contestent. Moins ils contestent, plus le pouvoir est stable. Mais cette stabilité est illusoire car elle repose sur la fragilité des contenus et non sur leur solidité.
C’est précisément dans ces conditions qu’émerge une forme de kakistocratie, soit un système où les moins compétents finissent par occuper des positions d’autorité, non pas parce qu’ils sont les meilleurs, mais parce qu’ils empêchent en bande toute remise en question. Ils excluent, consciemment ou non, ceux qui questionnent, ceux qui pensent, ceux qui dérangent.
Or, un environnement qui ne tolère pas la critique se condamne lui-même. Car la critique n’est pas une attaque. C’est un levier. C’est le terreau même de l’amélioration. Sans critique, il n’y a pas d’ajustement. Sans ajustement, il n’y a pas de progression. Refuser la critique, c’est donc refuser d’évoluer. Et à terme, c’est condamner le système à s’appauvrir, puis à se dégrader. Là où il devrait se transformer, il se fige. Là où il devrait progresser, il régresse.
À l’inverse, accepter la critique, qui argumente sinon c’est une opinion personnelle qui ne vaut pas plus qu’une autre opinion personnelle, encourager le débat, exposer ses idées, c’est prendre, certes, le risque de se tromper, mais c’est surtout la chance de s’améliorer. C’est faire du football un espace vivant, en mouvement, où chacun peut contribuer à élever le niveau collectif. C’est prendre, le contre-pied du principe « qu’il vaut mieux avoir tort avec tout le monde, qu’avoir raison tout seul »
Il faut encore aller plus loin dans l’analyse de cette dérive. Car dans certains champs du football, soit plus particulièrement dans la préparation physique footballistique et la préparation mentale, le pouvoir ne se limite pas à une position institutionnelle ou symbolique. Il devient parfois un filtre d’accès au savoir, voire un écran entre la réalité du jeu et ceux qui le pratiquent.
En préparation physique footballistique, cela se traduit par une forme de confiscation du discours scientifique et méthodologique. Certains discours experts imposent des modèles fermés, présentés comme universels, alors qu’ils ne sont souvent que des transpositions partielles, décontextualisées, voire dogmatisées, de principes issus d’autres sports ou d’autres environnements. On ne transmet plus une compréhension du joueur dans son contexte footballistique réel, mais une vérité prétendument objective qui s’imposerait à lui. Le joueur et l’entraîneur deviennent alors dépendants de ceux qui « savent », au lieu d’être accompagnés vers une autonomie de compréhension.
Il en va de même dans le champ de la préparation mentale. Trop souvent, elle est réduite à des protocoles standardisés, des injonctions psychologiques ou des outils génériques déconnectés de la réalité du jeu. Là encore, une logique de pouvoir s’installe. Celui qui détient la « clé mentale » serait supérieur à celui qui vit et comprend le jeu de l’intérieur. Or, le mental ne peut être détaché du jeu lui-même. Il ne peut être externalisé comme une compétence autonome, comme si l’on pouvait « ajouter » de la performance mentale à un joueur sans penser le contexte footballistique dans lequel il agit. Il ne s’agit pas de dénigrer ici la préparation mentale footballistique, mais de comprendre, pour éviter d’être escroqué, que celle-ci est seulement utile à ceux qui sont déjà des champions du plus haut des niveaux et qu’elle ne créé pas des champions.
Dans ces deux domaines, préparation physique et préparation mentale, la dérive est similaire. On transforme des champs de réflexion en systèmes de prescription. On vend des certitudes là où il devrait y avoir du questionnement. On impose des méthodes là où il devrait y avoir de la compréhension. Et surtout, on crée une dépendance intellectuelle des acteurs du jeu vis-à-vis de prétendus experts qui ne sont parfois que des détenteurs de discours.
C’est ici que le lien avec la kakistocratie prend toute sa portée. Lorsque le savoir devient un outil de domination plutôt qu’un outil de compréhension, il ne sélectionne plus les plus compétents, mais les plus conformes. Ceux qui acceptent le cadre sans le questionner remplacent progressivement ceux qui cherchent à le comprendre. Et ce renversement produit un système où l’autorité ne repose plus sur la compétence réelle, mais sur la capacité à reproduire un discours dominant sans le remettre en cause.
Sortir de cette emprise est donc un enjeu central. Pour les joueurs, pour les entraîneurs, mais aussi pour l’ensemble du football. Il ne s’agit pas de rejeter ses préparations physique et/ou mentale, mais de les réinscrire dans leur juste place. Des outils au service du jeu et non des systèmes autonomes de pouvoir qui profite du jeu et de ses pratiquants.
Cela implique une exigence simple mais radicale. Ne plus accepter des méthodes parce qu’elles sont « instituées », mais uniquement parce qu’elles sont compréhensibles, contextualisées et critiquables. Cela implique aussi de refuser toute forme de savoir qui ne se laisse pas interroger. Car, un savoir qui ne peut être discuté n’est plus un savoir. C’est une autorité. Et un football qui repose sur des autorités non questionnées cesse d’être un espace de progression pour devenir un espace de reproduction.
En définitive, libérer le football de ces emprises en osant le penser, qu’elles soient physiques, mentales ou méthodologiques, revient à réaffirmer une idée essentielle… personne ne détient le jeu. On ne peut que le penser, le questionner et l’habiter temporairement, avec des outils toujours imparfaits mais perfectibles. Et c’est précisément dans cette imperfection assumée que réside la possibilité d’un football plus juste, plus intelligent et plus vivant.
7. Reconnaître son incompétence, c’est la première des compétences
Cela nous oblige à discuter d’un autre point fondamental, souvent évité parce qu’il bouscule les egos. Nous sommes, par nature, tous incompétents face à la complexité du football. Le jeu est trop riche, trop dynamique, trop contextuel pour être pleinement maîtrisé une fois pour toutes.
Mais il faut aller une foulée plus loin. Plus on apprend, plus on sait, et plus on comprend… que l’on sait encore trop peu. La connaissance ne stabilise pas, elle déstabilise. Elle n’installe pas des certitudes, elle ouvre des couches supplémentaires de complexité, ce qui d’ailleurs angoisse les êtres humains. Chaque réponse sérieuse engendre de nouvelles questions. Chaque compréhension approfondie révèle ce qui reste à comprendre. C’est là que réside le cœur du problème. Sans cadre, sans méthode, cette prise de conscience peut devenir vertigineuse. On peut alors se perdre dans une réflexion infinie, dans une analyse sans fin, dans une complexité qui n’aboutit plus à l’action. Or le football, lui, exige de décider, d’agir, d’intervenir dans l’instant.
La seule véritable compétence, dès lors, n’est pas de prétentieusement savoir, mais de (re)connaître ce que l’on ne sait pas, tout en étant capable d’agir malgré cela. C’est une posture intellectuelle avant d’être une compétence technique. Reconnaître son incompétence, ce n’est pas se diminuer, c’est au contraire s’ouvrir à la progression, donc être prétentieux dans le sens noble du terme, soit prétendre à mieux. C’est accepter que comprendre le football est un processus sans fin, mais qu’il doit malgré tout produire des décisions concrètes.
C’est ici que la méthodologie devient salvatrice. Elle est ce qui empêche la pensée de se dissoudre dans l’infini du doute. Elle ne prétend pas donner des vérités définitives, mais elle structure le raisonnement. Elle organise la complexité pour la réduire et ainsi permettre de la comprendre. Elle permet de transformer l’incertitude en action intelligible. Elle évite que la réflexion ne devienne paralysante. En effet, le football est un système ouvert, instable et évolutif. Sans méthode, cette instabilité devient confusion. Avec méthode, elle devient terrain d’analyse et de décision.
Refuser cette réalité, c’est tomber dans deux excès opposés, soit l’illusion de savoir, soit la paralysie du doute. L’accepter, c’est trouver un point d’équilibre. Autrement dit, savoir que l’on ne sait pas complètement, mais disposer d’outils pour agir quand même. C’est précisément cela, la compétence fondamentale de l’entraîneur. Ne pas être perdu dans la connaissance, mais être guidé par une méthode qui permet de transformer l’incertitude en décisions pertinentes.
En définitive, plus on sait, plus on comprend que l’on ne saura jamais totalement. N’oublions pas ici que le football, c’est jeu incertain. Cette incertitude est le fil conducteur entre la pensée et l’action, entre le doute et la décision, entre la complexité du jeu et la nécessité d’y répondre.
8. Gagner est un faux ami d’indication de compétence
Il faut aussi aborder une illusion profondément ancrée dans le football qui est celle qui consiste à confondre victoire et compétence. Car le plus grand danger n’est pas de perdre, c’est de gagner. Gagner donne une impression de validation. Cela rassure, cela conforte, cela installe des certitudes. Pourtant, une victoire est toujours le produit d’un processus singulier comprenant un objectif particulier, dans un contexte donné, à un moment précis. Elle dépend d’une multitude de variables que sont l’adversaire, l’état de forme, les décisions arbitrales, les aléas et les faits du jeu… qui, par nature, ne sont pas reproductibles à l’identique.
Autrement dit, gagner ne prouve rien de manière absolue. Cela indique simplement qu’à un instant T, dans des conditions spécifiques, un ensemble de choix a produit un résultat favorable. En faire une vérité générale est une erreur méthodologique.
Le problème est que la victoire fige la pensée. Elle empêche de questionner alors la défaite ne fait que questionner. Elle donne l’illusion que ce qui a fonctionné fonctionnera toujours. Elle installe des certitudes là où il devrait y avoir du doute. Or, le football est un jeu fondamentalement, comme écrit plus haut, incertain. Il n’obéit pas à des vérités fixes, mais à des dynamiques évolutives. Ainsi, la véritable compétence ne consiste pas à accumuler des victoires, mais à comprendre ce qu’elles ne disent pas ou « à voir l’invisible ». Elle consiste à rester lucide dans le succès, à continuer de questionner même lorsque le résultat est positif.
Car dans le football, il n’y a pas de vérité instituée. Il n’existe pas de modèle universel, de recette définitive ou de certitude absolue. Il n’y a que des méthodes comprenant des cadres de réflexion, des outils d’analyse et des processus d’adaptation. Penser le football, c’est précisément refuser de sacraliser le résultat. C’est accepter que chaque situation soit unique, que chaque réponse soit contextuelle, et que la seule chose qui puisse durer, ce n’est pas le succès… mais la capacité à le questionner. En ce sens, la méthode devient la seule véritable boussole. Non pas pour garantir la victoire, mais pour permettre de comprendre, d’ajuster et de progresser, quel que soit le résultat.
En conclusion… pour un football qui (se) pense plutôt qu’un football qui impose
Au terme de cette réflexion, une évidence s’impose. Le football ne souffre pas d’un manque de contenus et de compétences potentielles, mais d’un manque de pensée sur ses contenus. Trop souvent, on confond transmission et reproduction, savoir et autorité, victoire et compétence. Or, rien dans le football ne permet de justifier une vérité figée, encore moins une hiérarchie intellectuelle qui dispenserait certains de réfléchir et condamnerait d’autres à exécuter.
Accepter cela, c’est accepter une position inconfortable mais féconde qui est celle de l’incomplétude permanente. Oui, nous sommes incompétents face à la totalité du jeu. Oui, nous ne maîtrisons jamais entièrement ce que nous croyons savoir. Mais cette incompétence n’est pas une faiblesse, elle est la condition même de l’apprentissage. Elle oblige à rester en mouvement, à questionner, à douter, à ajuster.
Cependant, cette lucidité n’a de valeur que si elle ne débouche pas sur la paralysie. C’est ici que la méthode devient essentielle. Elle n’est ni un dogme ni une vérité, mais un cadre de navigation dans l’incertitude. Elle permet de penser sans se perdre, de douter sans se dissoudre, de comprendre sans se figer. Elle transforme la complexité du football en espace d’action plutôt qu’en labyrinthe intellectuel sans issue.
Dès lors, former, entraîner, enseigner ne peuvent être des actes de domination ou de conservation d’un statut. Ce sont des responsabilités. Et ces responsabilités imposent une exigence simple, mais radicale qui est de mettre la pensée, qui est la première (et souvent la seule) ressource de l’être humain, au service du jeu, donc que les formateurs se mettent au service de ceux qui apprennent. Non pas pour les réduire, mais pour les élever.
Le football n’a pas besoin de gardiens de vérités. Il a besoin de passeurs de compréhension. Il n’a pas besoin de certitudes imposées, mais de méthodes partagées. Et surtout, il n’a pas besoin d’autorité sans pensée, mais de pensée sans complaisance. Penser le football, au fond, ce n’est pas le contrôler. C’est accepter de s’y confronter honnêtement, humblement, méthodiquement et de laisser cette confrontation nous transformer en de meilleurs footballeurs.





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