
LA PRÉPARATION PHYSIQUE DU FOOTBALLEUR
PAR L'ENTRAÎNEMENT DE SA VITESSE MAXIMALE

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- Le football est un sport d’accumulation transitoire de lactates, mais n’est pas lactique
La physiologie de l’exercice a longtemps associé l’accumulation de lactates à la fatigue musculaire et à la baisse de performance. Dans le champ du sport de compétition, cette perception a conduit à considérer certains sports comme « lactiques », c’est-à-dire dépendants essentiellement de la qualité de la filière anaérobie lactique pour performer. Toutefois, les recherches menées depuis les années 1990 montrent que le lactate est un métabolite énergétique réutilisable et non un simple déchet [1], [2]. Dans cette perspective, il convient de distinguer les disciplines où la performance repose sur une tolérance à la charge lactique, et celles où l’accumulation de lactates est réelle, mais transitoire. L’objectif de cet article est de soumettre le football à la question afin de savoir à quelle famille il appartient. L’enjeu de la réponse est d’aider à identifier sa stratégie du développement métabolique des joueurs afin d’élever le niveau de la pertinence de son entraînement physique footballistique. Le lactate est un substrat, non déchet Pendant un match, les courses à haute intensité, les sprints répétés et les changements de direction sollicitent fortement les filières énergétiques. Des concentrations sanguines de lactates comprises entre 2 et 10 mmol/L, parfois supérieures à 12 mmol/L, ont été observées chez des joueurs professionnels [1]. Ces valeurs indiquent une production importante de lactates, mais elles ne signifient pas que le football soit « lactique ». En effet, le lactate est rapidement réutilisé par les fibres musculaires oxydatives et le cœur, ou reconverti en pyruvate pour alimenter notamment le cycle de Krebs [3]. L’accumulation observée correspond donc davantage à un déséquilibre ponctuel entre production et clairance, « soit la capacité du corps à recycler ou à éliminer le lactate sanguin », qu’à une filière énergétique dominante. La capacité aérobie d’un joueur joue ici un rôle central. Plus elle est élevée, plus la réutilisation oxydative du lactate est efficace, limitant ainsi sa concentration sanguine [4]. Autrement dit, la performance en football ne réside pas dans la tolérance à une lactatémie élevée, ou une endurance lactique puissante, mais dans la capacité à maintenir une balance favorable entre production et consommation de lactates par une faculté de récupération inter-effort performante. Vitesse, efficience et production de lactates Un autre facteur clé réside dans la vitesse de déplacement des joueurs. Lors d’un sprint court et maximal (10–20 m), la fourniture d’énergie est assurée principalement par la filière anaérobie alactique (ATP-PCr), qui ne produit pas de lactates. De plus, une vitesse élevée correspond à une meilleure efficience neuromusculaire. En effet, cette efficience gestuelle qui passe par une coordination intermusculaire optimale, réduit la dépense énergétique relative. Lorsqu’un joueur associe cette vitesse à une capacité aérobie développée, il récupère plus rapidement ce qui réduit son recours à la glycolyse anaérobie lactique. Comme l’ont montré Reilly et Williams [5], l’articulation entre vitesse maximale et capacité ainsi que puissance aérobiques constitue un déterminant majeur de la performance physique en football, précisément parce qu’elle limite la mobilisation de la filière lactique. Ce que cela signifie pour la préparation physique footballistique À partir de ces constats, la préparation physique footballistique ne vise pas à augmenter la tolérance à une charge lactique élevée, à l‘exemple des exercices d’endurance lactique de l’école italienne des années 90, mais à limiter l’apparition et l’accumulation des lactates par trois voies complémentaires que le préparateur physique footballistique (PPF) peut accentuer en fonction de son choix stratégique d’entraînement physique. La première concerne le développement de la vitesse et de l’efficience neuromusculaire. Les sprints courts de 10 à 20 m, réalisés à intensité maximale avec une récupération complète (2 minutes) pour la version qui vise à extraire le niveau de vitesse ou avec une récupération incomplète (45s à 1mn) pour sa version qui cherche à étendre la capacité à réitérer les séquences de vitesse maximale. Ces versions sollicitent prioritairement la filière anaérobie alactique et permettent d’améliorer la qualité coordinative de déplacement, ce qui génère de l’économie gestuelle. Ils peuvent être complétés par des exercices de dynamisation de vitesse-force, afin de stimuler le recrutement neuromusculaire rapide [1]. La seconde voie consiste à développer la puissance aérobie, définie comme « la capacité à atteindre et maintenir un haut pourcentage de VO₂max ». Elle se travaille par des exercices intermittents de deux à quatre minutes à une intensité de 90–100 % de la VMA (85–95 % du VO₂max), entrecoupés de récupérations actives courtes équivalentes à la moitié du temps d’effort. Ces exercices sollicitent fortement le transport et l’utilisation de l’oxygène, repoussant ainsi le seuil lactique [4]. Cette qualité peut aussi être développée de manière intégrée à travers des jeux réduits (4c4, 5c5, voire 6c6) sur surfaces restreintes. Pour ce faire, les joueurs doivent posséder un bagage technique de maitrise de laa technique du ballon suffisant pour maintenir par l’animation du jeu l’intensité exigée par le dispositif. La troisième voie vise le développement de la capacité aérobie, c’est-à-dire « la faculté à maintenir durablement sa consommation d’oxygène ». Elle se construit par des intermittents de trois à six minutes à 75–85 % de la VMA (70–80 % de la VO₂max), entrecoupés de récupérations actives équivalentes à la durée d’effort. Ce calibrage stimule la biogenèse mitochondriale, ce qui améliore la clairance des lactates [6]. En complément, l’endurance dite fondamentale, réalisée sur 30 à 45 minutes à 65–75 % de la fréquence cardiaque maximale, renforce la base oxydative et facilite les processus de récupération par le développement des capillaires. Dans une approche intégrée, la capacité aérobie peut aussi être sollicitée par des jeux de possession sur grandes surfaces, qui induisent un volume de déplacement élevé et une intensité modérée, proche des allures de soutien aérobie. Là encore, l’efficacité de ces exercices dépend du niveau de maitrise de la technique du ballon des joueurs, car un déficit technique réduit la vitesse d’exécution et donc l’intensité réelle de l’effort. On comprend ici, que la distinction entre puissance et capacité aérobie repose sur le calibrage précis des intermittents et des formes jouées soit une intensité élevée et une densité d’effort pour la puissance (jeux réduits), ou une intensité plus modérée et volume de course prolongé pour la capacité (jeux à grandes surfaces). En football, la complémentarité de ces modalités permet à la fois de repousser le seuil du début de production du lactate tout en ralentissant le rythme de son accumulation par une meilleure clairance. Conclusion Le football ne saurait être classé comme un sport lactique, bien qu’il implique une accumulation transitoire de lactates. Le lactate y joue un rôle de substrat énergétique réutilisable. Dans cette perspective, la performance physique footballistique repose davantage sur la vitesse maximale, la puissance et la capacité aérobiques, pour bonifier les facultés de récupération inter-effort, que sur la tolérance à l’acidose. Le rôle du PPF est donc de concevoir une planification qui développe simultanément et/ou spécifiquement ces qualités, afin de limiter la production de lactates et d’en accélérer l’élimination. Dans cette optique, l’entraînement physique du footballeur n’est pas une adaptation à la contrainte lactique, mais consiste stratégiquement à éviter son accumulation par une régulation métabolique optimale. [1] J. Bangsbo, Fitness training in football – A scientific approach. August Krogh Institute, Copenhague. 1994. [2] S., Perrey, R., Candau, Exercice musculaire et régulation de la production de lactate. Science & Sports, 17(3), 127–135. 2002. [3] I., Mujika, J., Santisteban, C., Castagna, Metabolic demands of soccer: a review. Revue de l’INSEP, 21(4), 25–35. 2002. [4] G., Dupont, G. P., Millet, C., Guinhouya, S. Berthoin, Exercice intermittent de haute intensité en football : impacts physiologiques et applications pratiques. Revue EPS, 349, 45–53. 2010. [5] T., Reilly, A. M., Williams, Science and soccer. Routledge, Londres. 2003. [6] J., Hoff, U., Wisloff, L. C., Engen, O. J., Kemi, J., Helgerud, Soccer specific aerobic endurance training. British Journal of Sports Medicine, 36(3), 218–221. 2002.
- Cessons d’entraîner physiquement nos footballeurs comme des entraîneurs de demi-fond
Il en va d’un match comme du rythme de notre société : tout va plus vite aujourd’hui ! En réponse, la préparation physique footballistique intensifie ses exercices intermittents Vitesse maximale aérobique (VMA), qui deviennent ainsi des High-Intensity Interval Trainings (HIIT). L’objectif est de permettre aux joueurs de répéter un grand nombre d’actions tout en conservant une haute qualité d’exécution. Le problème, c’est que ces HIIT sont paramétrés en fonction de la Vitesse Maximale Aérobie (VMA), et non de la vitesse maximale propre à chaque joueur. Dans l’absolu, cela signifie que la vitesse maximale des joueurs est stimulée selon des paramètres d’endurance. Le problème, c’est que la vitesse n’est alors pas travaillée pour et par elle-même, ce qui crée un plafond de verre en termes de performance de niveau de vitesse. Cela traduit également la priorité, chez les préparateurs physiques footballistiques (PPF), de développer avant tout le métabolisme des joueurs, dans le but qu'ils tiennent mieux leur match. Il en résulte un développement physique quantitatif, avec des joueurs capables d’enchaîner sans fin des actions à moyenne et haute intensité. En revanche, ce type d’entraînement n’élève pas le niveau de vitesse maximale. Or, c’est justement cette qualité qui fait désormais la différence sur le terrain. Même si comparaison n’est pas raison, les disciplines de fond et de demi-fond en athlétisme sont confrontées à une problématique similaire. L'évoquer permet alors d’éclairer le présent propos footballistique. Avant la révolution des chaussures en carbone, les entraîneurs de demi-fond et de fond misaient principalement sur le développement métabolique de leurs athlètes pour qu'ils performent. Or, avec l’arrivée de ces nouvelles chaussures, qui dynamisent la propulsion de la foulée, donc la vitesse motrice, les records tombent les uns après les autres et la densité des performances de haut niveau augmente significativement. Le constat est donc simple. La stagnation des performances en endurance a été résolue par un apport technique exogène lié à la vitesse selon le même exemple que ce qu’a vécu la natation avec les combinaisons. On aurait pu penser que les athlètes ne tiendraient énergétiquement pas les rythmes de course induits par ces nouvelles chaussures. Il n’en est rien, car visiblement ils disposaient déjà des ressources métaboliques nécessaires, ce qui pose la question de l’efficience de l’entraînement d’endurance. Visiblement, ils ont en font plus que nécessaire. Il semblerait même que ces chaussures, en dynamisant la foulée, obligent les athlètes à techniquement mieux courir, c’est-à-dire de manière plus économique, tout en leur procurant une réserve de vitesse qui retarde l’apparition de l’accumulation lactique. Cela démontre que le plafonnement des performances n’était pas d’ordre métabolique, mais coordinatif. Cela explique pourquoi, aujourd’hui, les fondeurs et demi-fondeurs intègrent de plus en plus d’exercices visant à développer la montée de la puissance musculaire, ou l’explosivité, dans le but d’élever leur niveau de vitesse. Compte tenu de la nécessité de maintenir un ratio poids/puissance favorable, ils privilégient une approche fondée sur la vitesse-force, c’est-à-dire sur la coordination intermusculaire. Cependant, cette nouvelle sensibilité à l’importance de la vitesse ne s’accompagne pas toujours d’une compréhension réelle de son entraînement spécifique. Par exemple, lorsque les fondeurs ou demi-fondeurs entraînent leur vitesse, ils le font souvent sur des distances de 50 mètres et plus. Or, le développement qualitatif de la vitesse se fait sur des distances plus courtes, de 20 à 30 mètres, notamment en départ lancé ou en légère descente (3% de dénivelé négatif accepté). En effet, il est très difficile de maintenir une vitesse maximale au-delà de 25 mètres sans basculer dans de l’endurance de la vitesse donc dans un entraînement métabolique. Si certains affirment que 30 mètres ou 50 mètres ne font pas de différence en termes de stimulation de la vitesse, cela révèle simplement qu’ils ne comprennent pas ce qu’est réellement la vitesse maximale et qu’ils ne l’on jamais réellement stimulée. Pour en donner une image; c'est comme si vous roulez en 3ème et que vous ne passez jamais la 4ème et 5ème vitesse de votre voiture de sport alors que vous êtes sur une autoroute sans limitation de vitesse. Cette situation s’explique, selon moi, par le fait que les entraîneurs de fond et de demi-fond n’ont pas encore saisi que leurs disciplines sont désormais devenues des sports de vitesse. En effet, il leur faut reconnaître que courir 800 mètres en 1 minute 40 (soit une vitesse moyenne de 28Km/h) ou un marathon en 2 heures et 35 secondes, (soit moins de 3mn au kilomètre en moyenne sur 42km ou plus de 20Km/h) c’est de la vitesse et non plus simplement de l’endurance. Malheureusement, ce changement de paradigme reste difficile à accepter pour les entraîneurs de fond et de demi-fond. Tout simplement parce qu’ils ne connaissent ni la vitesse maximale, ni la manière de l’entraîner, sachant qu’ils ne l’ont jamais réellement pratiqué et donc qu'ils ne « sentent » pas ce qu'est la vitesse maximale au même titre que les entraîneurs de sprint ne connaissent pas ce qu'est d'effectuer un 1500m et plus. À ce titre, les entraîneurs de vitesse et ceux de demi-fond évoluent dans des univers complètement différents, voire hermétiques. Il ne viendrait ainsi pas à l’idée d’un entraîneur de demi-fond de former des sprinters… et l’inverse est tout aussi vrai. Les philosophies de ces deux types d’entraîneurs, que l’on peut qualifier de qualitative et coordinative pour les entraîneurs de vitesse, et de quantitative et métabolique pour ceux de fond et de demi-fond, se rencontrent sur les disciplines charnières que sont le 400 m et le 800 m. On trouve ainsi des coureurs de 400 m issus de la filière vitesse, dont l’objectif est de maintenir leur niveau de vitesse le plus longtemps possible. À l’inverse, pour les athlètes. plus rares, qui descendent du 800 m vers le 400 m, le but est de retarder l’accumulation des lactates en élevant leur seuil aérobie et la capacité à le maintenir sur la durée sans basculer dans la filière anaérobie lactique. Ceci dit, il est largement admis que la cohorte d’athlètes venant de la vitesse est désormais la plus performante. D’ailleurs, sans une très haute qualité de vitesse, on ne gagne même plus aujourd’hui un 10 000 m, ni même un marathon, qui se jouent désormais sur les sprints finaux. Si je me permets de critiquer cette approche endurante, c’est parce que j’ai moi-même longtemps adhéré à cette mentalité quantitative. En début d'activité, j’entraînais alors mes sprinters en leur demandant de multiplier les séries allant jusqu’à 300 mètres. Je partageais à l’époque la doxa générale. Cette doxa explique, notamment, que les sprinters suisses ont historiquement été meilleurs sur 200 mètres que sur 100 mètres. Je dois à Fernand Urtebise une prise de conscience déterminante. Il m’a fait comprendre que pour des athlètes de 100 mètres, il n’est pas nécessaire d’entraîner plus long et moins intensif. Cela signifiait, en creux, que je n’entraînais pas mes sprinters à l’intensité et les distances réellement requises, soit comme des sprinters, ce qui était particulièrement gênant pour un entraîneur national de sprint ! Par la suite, j’ai donc orienté mon travail vers l’extension du plus haut niveau de vitesse de mes athlètes, plutôt que vers le développement de leurs seules capacités métaboliques. Cette réorientation a permis à l’un de mes athlètes de courir un 400 mètres en 45''60, sans chaussures en carbone, sans bénéficier des avancées de la science de l’entraînement des 30 dernières années, ni des conditions actuelles de soutien aux athlètes suisses. Ces 45''60 valent probablement aujourd’hui un 400 mètres couru en moins de 45 secondes. Les spécialistes apprécieront. Si cet intermède athlétique a été aussi long, c’est qu’il introduit une des grandes problématiques de la préparation physique footballistique. Les PPFs entraînent trop souvent les joueurs comme des entraîneurs de demi-fond et de fond. Pour preuve, ils calibrent d’abord les intensités des exercices intermittents en fonction d’un pourcentage de VMA. Ensuite, ils n’entraînent pas techniquement la vitesse footballistique et ne la stimulent pas, ni qualitativement ni quantitativement, en tant que qualité physique spécifique footballistique. Cela s’explique parce que pour la plupart des PPFs la qualité de vitesse est innée. Or cela signifierait que les sprinters n’auraient pas besoin de s’entraîner. Tout le monde comprend alors ici que cette argumentation n’est pas tenable et ne justifie pas des absences de stimulation de la vitesse footballistique. Surtout que le niveau requis pour jouer au plus haut des niveaux footballistiques est atteignable, avec un travail bien planifié, pour la plupart des joueurs quel que soit leur talent inné de vitesse. Enfin, si l’on consulte les programmes de pré-préparation des équipes professionnelles, la plupart invitent les joueurs à stimuler leur vitesse par des répétitions de sprints de 50 à 60 mètres, ce qui n’est pas de la vitesse footballistique sachant que la moyenne des distances des accélérations footballistiques sont de l’ordre de 18 m. Au même titre qu’un entraîneur a tendance à entraîner selon le poste auquel il a joué, les PPFs sont également marqués par leur parcours et leurs expériences de vie. Il est donc entendu qu’ils entraînent comme ils ont été formés, en reproduisant ce qu’ils connaissent. Mais, il leur appartient désormais d’explorer ce domaine en s’objectivant afin que leurs tenaces habitudes d’endurance ne nuisent pas à la performance physique de leurs joueurs. Ce n’est plus un vœu pieux, mais bien une nécessité sachant que des prémices du passage du paradigme d’endurance actuel à celui de la vitesse surgissent çà et là, comme en témoigne l’adoption du projet Power to Win de l’Association Suisse de Football (ASF). Il est donc certain que la sensibilisation à l’entraînement de la vitesse comme thème principal de la préparation physique footballistique ne fait que commencer. Pour savoir si la préparation physique footballistique prend en compte cette évolution, il suffit que les PPFs orientés vitesse footballistique ne soient plus considérés comme des « spécialistes », c’est-à-dire des techniciens dont on salue les propos innovants et intéressants, mais auxquels on ne donne pas réellement de poids ni de crédit. Cette attitude d’exclusion peut s’expliquer par le désir de maintenir un conformisme institutionnel clanique rassurant. Or, on peut prédire, au vu des demandes d’intensification observées sur les terrains, que dans les dix prochaines années, l’entraînement de la vitesse footballistique sera devenu incontournable donc au cœur de la préparation physique footballistique. Dans cette perspective, j’invite tous les PPFs et les organismes de formation à réfléchir sérieusement à leur manière d’entraîner et d’enseigner la vitesse footballistique. Surtout que l'affaire est simple. Il s’agit en fait de l’entraîner par elle-même et non par l'endurance.
- La musculation rend, la plupart du temps, les footballeurs plus faibles
Cette troublante affirmation vient de Muriel André, infatigable promotrice du Stretching Global Actif et de la Rééducation Posturale Globale [1]. La réaction la plus simple serait de la rejeter immédiatement et catégoriquement au nom de certitudes qui, bien qu'offrant un sentiment de sécurité, nous enferment en limitant notre «scanning» de la Chose. Mais, il est aussi possible que cette affirmation interpelle et motive à comprendre pourquoi elle a été prononcée. C'est mon cas, tout en soulignant que les propos qui suivent représentent ma propre interprétation et explication. La musculation est un ensemble de méthodes d'entraînement visant accroître la force physique permettant de résister, de pousser ainsi que de projeter plus loin, plus vite et plus haut soi-même, un objet ou encore un adversaire. Elle constitue un moyen de développement qualitatif de la vitesse sous toutes ses modalités. Elle est, a priori, dans deux cas seulement une finalité, soit un sport en tant que tel, c'est-à-dire l'haltérophilie et le culturisme. Dans l'imaginaire collectif, la musculation est souvent associée à de gros muscles, synonymes de force. Or, d’un point de vue technique, toute activité visant à améliorer le recrutement spatio-temporel de nos fibres musculaires est de la musculation [2]. Dans cette perspective, même un étirement musculaire peut être considéré comme de la musculation. L'idée centrale de la musculation consiste à augmenter les niveaux de tension des fibres musculaires. Il existe deux modalités de tension ; les tensions de contraction et d'étirement. Les tensions de contraction donnent un mode de contraction concentrique alors que les tensions d’étirement donnent un mode de contraction excentrique. Lorsqu’un joueur résiste ou pousse statiquement, à savoir que la résistance est égale à la force déployée, cela donne un mode isométrique. Si un muscle est soumis séquentiellement à des tensions d’étirement puis des tensions de contraction dans un même mouvement, il est en mode pliométrique. En termes imagés, on peut considérer l'unité muscle-tendon-fascia comme un ressort rond qui peut se contracter (régime concentrique), s'étirer (régime excentrique) ou s'étirer puis se contracter (régime pliométrique). Dans ce dernier cas, la performance musculaire résulte non seulement de la mise en tension par la qualité du recrutement spatio-temporel des fibres musculaires, mais aussi du degré d'élasticité du processus. Cette élasticité se manifeste par la capacité à restituer l'énergie emmagasinée par la tension d'étirement lors de la tension de contraction. Ce degré d'élasticité traduit le niveau de compliance musculaire du joueur. Cette compliance peut être envisagée comme un continuum. Si on est musculairement trop raide ou trop dur, on ne rebondit pas, à l'image d'une pierre lancée au sol. Notre niveau de compliance est alors proche de zéro. Il en est de même, si on est musculairement trop mou/flasque, à l'image du slime. En revanche, si on est dans le niveau d’élasticité en phase avec les exigences biomécanique de son sport, on « élastique par une compliance » d’à-propos [3]. Dans une approche biotensègre, il incombe au préparateur physique footballistique (PPF) d'agir comme un régleur de voile sur un bateau ou un accordeur de piano, en tendant ou en détendant les unités muscle-tendon-fascia des joueurs. L’objectif est de trouver leur niveau de compliance musculaire qui optimise leur production de la vitesse maximale footballistique sur le long terme, mais aussi à plus court terme lors de changement de surface de jeu par exemple. Le football exige une variabilité gestuelle infinie, car il implique des enchaînements de mouvements cycliques et/ou acycliques à 360 degrés, à différentes hauteurs, et demande aux joueurs de techniquement maîtriser le ballon dans toutes les situations et à tout moment avec agilité. Par conséquent, toute limitation des amplitudes articulaires limitera les techniques de déplacement et de maitrise du ballon des joueurs. Face à ce constat, on pourrait penser que la solution pour performer dans le football est que les joueurs soient aussi souples que des danseurs ou des artistes de cirque hyperlaxes. Cependant, la réalité est plus complexe, car les joueurs doivent être aussi capables de contracter leurs fibres musculaires (in)volontairement de manière optimale et rapide pour générer la tension nécessaire à la production maximale de la vitesse d'exécution et de déplacement. Cela requiert un niveau de prétension musculaire préalable à la contraction, techniquement appelé le « slack musculaire ». Un joueur, par ses déplacements prioritaires en accélérations, mobilise principalement la tension de contraction de ses muscles phasiques, ce qui les raccourcit progressivement. Notamment, parce qu’en projetant la ceinture scapulaire des joueurs vers l'avant-bas, le football engendre des cycles de foulée à petit rayon surfréquents qui empêchent l’étirement des muscles phasiques impliqués dans ce mouvement. Cela péjore le couplage pliométrique des tensions d'étirement et de contraction. Il en résulte un moulinage de petites foulées de cycle arrière. La prépondérance du régime concentrique additionnée à la négligence des joueurs à bien entretenir leurs muscles phasiques en oubliant de, ou en n’étant pas conscient de devoir, compenser par des étirements le raccourcissement musculaire induit et à la croyance du milieu que la souplesse contrevient à la production de vitesse par diminution du « slack musculaire » expliquent pourquoi il est très rare de rencontrer un footballeur souple dans toute sa carrière de PPF. Il convient de noter que les tensions d'étirement ne sont pas absentes de la production des mouvements footballistiques. En effet, si le joueur se doit d'avoir les meilleures accélérations possibles, il doit aussi décélérer le plus abruptement possible par freinage ou tensions d’étirement donc excentriques. Ces dernières contribuent à absorber l’énergie cinétique et à stabiliser le mouvement en cours. Pour les muscles statiques, dont la fonction est de stabiliser notre posture pour maintenir notre bipédie en équilibre, la problématique se situe principalement dans la mobilisation par les joueurs de leur chaîne postérieure. Pour éviter le basculement en avant-bas postural précité, ils sollicitent en force et en réactivité les muscles statiques de leur chaîne postérieure, soit leurs muscles spinaux, par des tensions de contraction. Il en résulte très souvent une surtension isométrique de contraction de ces muscles statiques, ce qui explique la prévalence des lombalgies, la présence de Triggers Points, de petites contractures dorsales et des douleurs cervicales chez les joueurs. Cette prédominance footballistique de la tension de contraction, qui limite l'élasticité musculaire, explique possiblement de nombreuses blessures, notamment des ischios. Elle entrave de fait la production de la vitesse footballistique, car elle empêche le relâchement nécessaire qui favorise des contractions musculaires de qualité. Pour résoudre cet entravement, les joueurs tombent souvent dans un cercle vicieux en recherchant une surtension de contraction, en misant sur leur force pour tenter d’aller plus vite. Cela revient à essayer de tendre davantage des muscles déjà tendus, ou à ajouter de la raideur à une raideur existante, alors que cela empêche en réalité la libération d'énergie nécessaire à la production des gestes techniques du football, comme courir, sauter ou plonger efficacement. En conséquence, toute musculation visant à renforcer encore davantage les muscles phasiques et statiques déjà fortement tendus peut en réalité affaiblir le rendement musculaire en restreignant l'amplitude des mouvements et en renforçant les déséquilibres musculaires, ce qui entraine une dépense énergétique supplémentaire dans la production de la gestuelle footballistique. Pour libérer pleinement l'énergie mécanique musculaire d'un joueur, je propose plutôt d'une part de « libérer» sa structure corporelle par des tensions d'étirement en mode excentrique comme le propose le Stretching Global Actif. D'autre part, je suggère d'abandonner les exercices tels que les crunchs, qui renforcent la rétraction de la chaîne musculaire antérieure en raccourcissant les psoas [4]. Sur la base de ces propos, je suis quasiment sûr que si on divise une équipe en un groupe qui effectuerait un programme de mobilité/souplesse par tensions d’étirement principalement en mode excentrique et un second qui effectuerait un programme de musculation par tensions de contraction en mode concentrique, le premier progresserait plus en montée de vitesse, ou accélération, et en vitesse maximale que le second au terme d'un mésocycle d'entraînement. Fort heureusement, le football s'est tourné vers la musculation fonctionnelle au cours des dix dernières années. Cela signifie qu'il entraîne le développement qualitatif du mouvement par le mouvement lui-même plutôt que par le simple renforcement des groupes musculaires. Cette approche limite l’utilisation d’exercices de force-vitesse donc la culture de la contraction lente qui « force » la production de la vitesse des mouvements et raidit. Pour mieux tenir le ballon et s'imposer dans les duels, des programmes de musculation en hypertrophie sont parfois proposés aux joueurs pour qu’ils prennent de la masse. Je ne suis pas opposé à ce type d'acquisition de masses musculaires. Je préfère tout de même inscrire cette acquisition dans une perspective intermusculaire, selon la méthode de Michel Pradet, des «charges non-maximales (de 50% à 70% de la force maximale) mobilisées à vitesse maximale» [5]. Cette méthode permet une prise de masse, certes moins importante et plus progressive que l’hyperthrophie, sans entraîner de la raideur, car la vitesse maximale demandée par la méthode oblige à la décontraction. En conclusion de cette discussion, je préciserai la citation de Muriel André en: « la musculation footballistique rend la plupart du temps les joueurs plus faibles lorsqu’elle s’effectue par la sollicitation prioritaire et presque exclusive de leurs tensions de contraction, ce qui les (sur)raidissent et par là les affaiblissent en limitant la libération de leur énergie mécanique ». [1] Pour faire connaissance avec Muriel André ainsi qu'avec les principes de la Rééducation posturale globale et le Stretching Global Actif, je vous invite à consulter le site https://www.andremuriel.be/ (consulté le 5 juillet 2023) ainsi que le livre de Philippe Souchard, De la perfection musculaire à la performance sportive, Edition Désilris, 1994. [2] Pour un résumé synthétique de ce qu'est la musculation et de ses méthodes, consulter Etienne Chabloz, Les bases de la planification en musculation, Médecine du sport CHUV, UNIL 2016. [3] Pour une vraie explication de la compliance musculaire, lire la partie théorique de la thèse de doctorat de Stevy Farcy, Compliance de la composante élastique série in vivo; contribution musculaire, tendineuse et aponévrotique et plasticité à la variation de la demande fonctionnelle, Université de Paris-Est Créteuil, 17 décembre 2015. [4] Bernadette de Gasquet, Abdominaux : arrêtez le massacre ! : méthode abdologie de Gasquet, Paris, Marabout, 2009. [5] Michel Pradet, La préparation physique, INSEP-Edition, 1996, Paris.
- Les bienfaits prophylactiques de l'entraînement de la vitesse maximale footballistique
L’entraînement de la vitesse maximale footballistique est devenu crucial dans le football moderne, tant sur le plan de la performance que de la prévention des blessures. Dans un contexte où l'opposition aux calendriers infernaux, qui affectent les santés physique et mentale des joueurs, est de plus en plus marquée, cela s'explique par plusieurs facteurs interdépendants liés à l'évolution du jeu. Des compétitions plus exigeantes Les exigences compétitives ne cessent d'augmenter avec des adversaires plus rapides, plus techniques et mieux préparés physiquement. Les équipes évoluent à un rythme de plus en plus soutenu, ce qui oblige les joueurs à réagir plus vite, à accélérer plus souvent et plus fortement ainsi qu’à s’adapter à des situations de jeu sous haute pression. Ne pas entraîner la vitesse maximale expose les joueurs à être dépassés lors de ces changements de rythme, augmentant ainsi les risques de gestes brusques et mal contrôlés, souvent sources de blessures. Intensification des saccades de rythme de jeu Le football actuel se caractérise par des changements de rythme beaucoup plus fréquents et intenses qu’auparavant. Les joueurs doivent constamment alterner entre des phases de sprint maximal, des courses modérées et des moments de récupération active. Cette intensification des exigences physiques les oblige à couvrir un éventail de niveau de vitesse de plus en plus grand et à récupérer rapidement pour enchaîner les 1200 efforts d’un match [1]. Autrement dit, ils doivent être capables de suivre les variations de rythme du jeu, marquées qualitativement et quantitativement par de forts à-coups successifs, prenant un design pulsatile de vite-lent-vite-lent… Prévention des blessures Un aspect essentiel de la prophylaxie dans le football est la prévention des blessures, notamment les lésions musculaires telles que les déchirures des ischio-jambiers, qui surviennent fréquemment lors de sprints à haute intensité. En s’entraînant à vitesse maximale footballistique, on renforce les muscles, tendons et ligaments afin qu'ils puissent supporter des charges mécaniques élevées et soudaines. Un joueur régulièrement exposé à des sprints maximaux développe une meilleure capacité à tolérer les contraintes biomécaniques imposées par le jeu, réduisant ainsi le risque de blessure, en particulier lors d’accélérations brutales ou de changements de direction. Adaptation des systèmes neuromusculaires L’entraînement de la vitesse maximale footballistique améliore non seulement la condition physique, mais aussi la coordination neuromusculaire. Cela permet aux joueurs de mieux gérer les efforts soudains et explosifs, tout en réduisant les risques de mauvaise coordination, qui pourraient entraîner des blessures. En exposant régulièrement le corps à des efforts d’intensité maximale, les réflexes et la réactivité musculaire sont optimisés, rendant les mouvements des joueurs non seulement plus rapides, mais aussi plus stables et reproductibles. Amélioration de la récupération inter-effort Les joueurs qui s’entraînent à des vitesses maximales footballistiques développent une meilleure capacité à tolérer et à récupérer rapidement des efforts intenses, selon les études sur les effets de l’intermittent Repeat Sprint Ability [2]. Cela est capital dans le football, où les phases de sprint s’enchaînent rapidement et où la fatigue musculaire s’accumule. Un bon entraînement de vitesse maximale footballistique augmente la vitesse et l’endurance intermittente des fibres musculaires rapides (type II), permettant ainsi de mieux gérer la fatigue et de réduire le risque de blessure induit par des muscles fatigués et mal oxygénés. Mobilisation mentale La vitesse maximale footballistique exige une grande concentration et une bonne maîtrise de son corps. En s'y entraînant régulièrement, les joueurs apprennent à mobiliser mentalement leur énergie pour prendre rapidement et répétitivement les espaces de jeu tout en gérant leur stress, leur agitation et leur précipitation gestuelles. En apprenant à prendre le temps d’aller vite par l’optimisation technique de sa vitesse maximale footballistique, cela leur permet de gagner l’espace-temps suffisant pour réaliser des gestes techniques propres et prendre les bonnes décisions dans des situations de jeu rapides, rendant leur jeu plus efficace, efficient et pertinent, ce que l’on remarque chez les joueurs fluides, équilibrés et coordonnés. En conclusion Selon mes convictions, l’entraînement de la vitesse maximale footballistique est l’entraînement le plus approprié pour performer physiquement, mais aussi une nécessité pour éviter les blessures. Il permet aux joueurs de répondre aux exigences physiques croissantes du jeu tout en renforçant leur système neuromusculaire, en améliorant leur récupération et en réduisant le risque de blessures, lors des efforts explosifs. [1] Jean-Christophe Hourcade, Quantification de la charge d’entraînement pour les exercices spécifiques en football, Thèse de doctorat STAPS, Université Paris Descartes, 2017, p. 14 Alexandre Dellal, Analyse de l’activité physique du footballeur et de ses conséquences dans l’orientation de l’entraînement ; application spécifique aux exercices intermittents, courses à haute intensité et jeux réduits. Thèse de doctorat STAPS, Université de Strasbourg, 2008. p. 16. [2] En effet, l’intermittent Repeat Sprint Ability a permis d’observer qu’un niveau de vitesse élevé favorise la répétition de séquences de vitesse maximale de qualité. D. Bishop, O. Girard, A. Mendez-Villanueva, Repeated-Sprint Ability – Part I, Factors Contributing to Fatigue, Sports Med 2011; 41 (8): 673-694. D. Bishop, O. Girard, A. Mendez-Villanueva, (2011). Repeated Sprint Ability- Part II. Recommandations for Training. Sports Med; 41 (9) 2011 p. 60.
- Les « transferts » n’existent pas dans la préparation physique footballistique
Le physique footballistique a longtemps été influencé par des modèles d’entraînement issus de la préparation des sports individuels, dont principalement celui de l’athlétisme. Ces modèles, hérités en partie de l’école soviétique, reposent sur l’idée d’une périodisation linéaire dans laquelle les qualités physiques générales sont d’abord développées en volume, et par blocs hebdomadaires pour les sports collectifs, puis spécialisées ou affûtées, par plus d’intensité pour qu’elles « se transforment » en performance de match [1]. Or, ce type de planification est remis profondément en question à cause de l’inexistence de telles transformations que l’on nomme « des transferts entre et dans les qualités physiques ». Des approches, issues de la biomécanique, de la neurophysiologie du mouvement et des sciences de l’action située, contestent l’idée qu’une qualité puisse se transformer par simple spécialisation en une qualité plus spécifique. Ces travaux montrent que la performance footballistique repose avant tout sur les organisations coordinatives des joueurs. Les bases et les limites « d’un transfert » Le physique footballistique dans son ensemble considère, ou accepte inconsciemment, qu’une qualité physique (force, endurance, vitesse) peut être développée isolément, puis « être transformée » en une qualité plus spécifique via une intensification croissante d’exercices. Le concept de la planification de l’entraînement physique footballistique se structure alors selon l’option d’intensifier l’extensif selon le processus suivant : 1. Développement d’un socle général de condition physique 2. Spécialisation progressive des qualités physiques par intensification des charges et réduction de leurs volumes 3. Transferts supposés des progrès des qualités physiques vers la performance physique footballistique par l’entraînement et les matchs Cette approche postule de fait une continuité mécanique entre les formes de force, d’endurance, respectivement de vitesse. À ce titre, la force maximale servirait de base à la force explosive, ou plutôt du taux de la montée de la puissance musculaire, qui elle-même se spécialiserait en force fonctionnelle pour les actions footballistiques. De même, en l’absence de séances de vitesse footballistique, ce sont les exercices d’intensification de l’endurance qui entraînent en creux les joueurs vers des niveaux de vitesses footballistiques maximales plus élevées. Or, ces continuités sont théoriques plutôt que mécaniques. Les différentes formes de force reposent sur des coordinations internes spécifiques, non interconvertibles. Cela montre que les déterminants de la vitesse (orientation de l’énergie cinétique, compliance musculaire, timing segmentaire) ne dépendent pas du développement préalable de la force maximale, mais d’organisations mécaniques particulières au sport pratiqué. Du côté de l’endurance, l’intensification d’un entraînement intermittent n’améliore pas la vitesse footballistique maximale. Elle développe d’autres qualités énergétiques, telles que les facultés quantitatives et qualitatives de récupération inter-effort, mais non la capacité en tant que telle à répéter de la vitesse maximale ou à exprimer rapidement de fortes contraintes mécaniques. L’impossibilité d’une transformation à cause de la rupture mécanique entre les qualités Contrairement à la doxa actuelle, irrémédiablement bientôt obsolète, les différentes formes de force ne se transforment pas les unes dans les autres. Elles coexistent, mais ne se convertissent pas. À ce titre, la force maximale est une production intramusculaire volontaire, à contraction lente, bipodale et stable, alors que la force spécifique footballistique est un agencement intermusculaire rapide, réactif, dynamique, la plupart du temps unipodal, soumis à des contraintes, notamment d’équilibration, variables et incertaines, dominé par des boucles neuromotrices automatiques ou réflexes. Ces deux formes obéissent à des architectures neuromusculaires distinctes. Cela signifie qu’il n’existe pas de mécanisme permettant une transformation de l’une vers l’autre. On observe seulement une superposition, respectivement une juxtaposition, lors de leur production commune par coordinations inter et intra-musculaire d’un mouvement. Le même raisonnement s’applique à l’endurance. Les travaux de reprise d’intensité améliorent les capacités métaboliques générales (VO₂max et clairance lactique), mais ils n’augmentent pas la vitesse maximale. Plus précisément, quel que soit leur niveau d’intensité, ces types d’exercices ne l’améliorent pas parce qu’ils ne modifient pas les déterminants mécaniques du déplacement en ne recrutant pas spatialement et temporellement les fibres musculaires dites rapides (IIa et IIx). Cela signifie qu’elle doit être entraînée par elle-même dès le premier jour des phases de préparation. Son niveau d’entraînabilité est alors calibré sur la base du niveau de la vitesse maximale footballistique du joueur et non sur son pourcentage de la vitesse maximale aérobie (VMA). L’apport décisif des théories de la coordination Frans Bosch [2] affirme que la performance dépend avant tout de la coordination intersegmentaire, c’est-à-dire de la façon dont les segments corporels s’ordonnent et coopèrent sous contrainte. Pour lui, la force n’est pertinente que si elle est organisée, soit spécifique, non si elle est augmentée. Les adaptations motrices se produisent dans des environnements riches en perturbations, non dans des contextes stables. Les schémas moteurs spécifiques émergent d’une interaction entre le joueur et son environnement, et non d’une progression linéaire. Cette perspective invalide l’idée de transformation progressive, car la coordination ne dérive pas d’une qualité générale, mais de la résolution répétée de problèmes moteurs. Pour leur part, les travaux de Davids, Araújo, Newell et Seifert [3] montrent que la performance est une émergence adaptative, résultant de la dynamique joueur–tâche–environnement. Ces approches démontrent que les qualités isolées sont de mauvais prédicteurs de la performance, que la coordination ne peut être produite par accumulation de qualités et que l’entraînement doit favoriser l’exploration et la variabilité fonctionnelle pour généraliser les capacités coordinatives fines. Ainsi, la notion de transformation des qualités physiques y est théoriquement non sagace. La seule qualité de « l’entraînement par transfert », c’est qu’il offre un espace de récupération-régénération qui créé la forme Les pics de forme observés après des phases intensives ne proviennent pas « d'un hypothétique transfert », mais du mécanisme de la restauration de la fraîcheur neuromusculaire et de l’évacuation de la fatigue résiduelle [4] ainsi que par cette période d’affûtage où enfin on entraîne les capacités coordinatives des joueurs. Autrement dit, si les phases intensives fatiguent, le repos post-intensité produit une remontée de la performance, ce qui est interprété à tort comme un transfert qualitatif des qualités physiques. Il s’agit, en effet, d’une amélioration quantitative de la forme par moins de fatigue, mais non qualitative par une amélioration des capacités par affûtage spécifique. En synthèse La notion de transfert par spécialisation, ou de transformation d’une qualité par et en une autre plus spécifique, bien que dominante actuellement dans la préparation physique footballistique, ne résiste plus à une analyse même grossière. Les formes de force, de vitesse ou d'endurance reposent sur des organisations mécaniques et neuromotrices profondément distinctes, qui ne se convertissent pas les unes dans les autres et entre elles. La performance footballistique dépend alors essentiellement de la coordination et de la capacité du joueur à résoudre des problèmes moteurs sous contrainte. L’idée qu’une qualité générale puisse être transformée en qualité spécifique est donc théorique, mais non démontrée, même si elle arrange beaucoup de préparateurs physiques footballistiques en simplifiant leur logique d’intervention. Les nouvelles connaissances invitent à repenser l’entraînement physique footballistique non comme une succession hebdomadaire de blocs de qualités physiques que l’on spécialise d’une semaine à l’autre, mais comme une orchestration contextuelle systémique qui favorise l'émergence de comportements moteurs performants. La coordination, la variabilité fonctionnelle et la gestion de la fatigue par les facultés de récupération inter-effort apparaissent alors comme les véritables leviers de la préparation physique footballistique. En résumé, la préparation physique footballistique s’est longtemps appuyée pour sa planification des charges linéaire et de son processus d’amélioration sur le dogme du « transfert ». Soit le développement de qualités générales, que l’on spécialise par plus d’intensité afin de produire des adaptations plus performantes. Ce post critique ce modèle, en convoquant grossièrement la littérature, la biomécanique, la neurophysiologie qui invalident la logique d’une transformation par plus de spécificités des qualités physiques. L’analyse indique que les qualités de force, de vitesse ou d’endurance sont non transformables en une autre qualité, car elles reposent sur des mécanismes distincts. À ce titre, la coordination est un déterminant majeur de la préparation physique footballistique dont les gains de performance observés proviennent trop souvent de la réduction de la fatigue que d’un supposé, mais non avenu, « transfert qualitatif » dans et entre les qualités physiques. Bibliographie [1] G. Cometti, La préparation physique en football, Chiron, 2002. [2] Frans Bosch, Préparation physique, une approche intégrée de l'entraînement de force et de coordination, Editions Physiques performances, Lyon, 2018. Frans Bosch, Anatomie de l'agilité, Frans Bosch & Physiques Performance Editions, 2023. [3] L. Seifert, C. Button, K. Davids, Key properties of expert movement systems in sport. Sports Medicine, 43, 167–178. 2013. [4] F. Dambroz, F-M. Clemente, I. Teoldo, The effect of physical fatigue on the performance of soccer players: A systematic review, Plos, 2022.
- SVP... De la coordination fine généralisée pour exceller footballistiquement
Contrairement à l’idée largement répandue et acquise qu'il y a un transfert naturel de la coordination motrice générale à la coordination motrice fine, cet écrit postule qu’il n’existe aucun transfert direct entre ces deux types de coordination. Autrement dit, développer la coordination générale par la pratique polysportive ne permet pas d’acquérir les niveaux de précision, de vitesse et de subtilité gestuelle requis désormais pour militer dans le football de compétition. En revanche, en développant directement la coordination fine footballistique, puis en la soumettant à des variations systématiques, on peut atteindre le niveau d’excellence coordinatif voulu et/ou désiré. Cette approche s’appuie sur les travaux de Bernstein [1], Newell [2], Davids et al. [3] et Frans Bosch [4]. Cela me permet, dans un premier temps, de présenter les dimensions de la coordination motrice. Puis de discuter de leur relation pour conclure que le football peut se contenter d’entraîner uniquement la capacité de coordination fine des joueurs. L’affirmation de ce postulat m’oblige à présenter ses conséquences pour l’entraînement terrain de tous les jours. 1. La coordination motrice fine versus générale La coordination motrice désigne « l’agencement efficace des actions corporelles dans le temps et l’espace, sous l’influence de contraintes internes et environnementales » [2]. Deux grandes catégories sont identifiées soit : - la coordination générale qui est de nature globale en mobilisant les grandes chaînes musculaires pour assurer l’équilibre, la locomotion ou la stabilité posturale lors d’une course, d’une grimpe ou d’une nage. - la coordination fine qui est localisée, précise, contextuelle, souvent distale, elle concerne les gestes subtils, rythmés et modulés comme le contrôle de balle, le dribble et la passe millimétrée. Cette dichotomie entre coordination générale et fine peut également être éclairée par les travaux de Frans Bosch [4]. Il insiste sur l’importance de la coordination intermusculaire et de la régulation contextuelle du mouvement dans les sports complexes tels que le football. Selon lui, la coordination ne peut être réduite à une simple hiérarchie de gestes grossiers vers des gestes précis. Elle est fondamentalement contextuelle, émergente et dépendante des contraintes dynamiques spécifiques au sport pratiqué. Alors que les modèles classiques de l’éducation motrice supposent une progression naturelle allant de la coordination générale vers la coordination fine, cet enchaînement est ici remis en cause. 2. Le postulat du non-transfert 2.1. Une séparation structurelle et fonctionnelle Les coordinations générales et fines ne partagent ni les mêmes voies neuronales ni les mêmes mécanismes cognitifs. La coordination générale mobilise prioritairement les systèmes posturo-locomoteurs et les synergies motrices centrales, soit l'organisation par le système nerveux central (SNC) de l'activation de groupes musculaires pour produire des mouvements coordonnés, donc performants. En revanche, la coordination fine s’appuie sur des circuits spécialisés dans la précision spatio-temporelle et le traitement rapide du feedback sensoriel [1, 5]. Cela implique une non-transférabilité directe de l’une vers l’autre. Frans Bosch corrobore cette perspective en soulignant que les « attracteurs » moteurs, soit des configurations stables du système neuromusculaire, sont hautement spécifiques à des contextes et contraintes précises. Ainsi, renforcer un schéma moteur dans un environnement qui ne reflète pas la dynamique réelle du football peut créer un « bruit moteur » nuisible, plutôt qu’un transfert bénéfique. Ce principe invalide l’idée selon laquelle des coordinations générales pourraient être aisément transférées à des gestes techniques fins. 2.2. L’erreur pédagogique du « polysportif » Une idée largement répandue dans les milieux éducatifs et sportifs consiste à promouvoir la pratique de plusieurs sports dans l’enfance pour « diversifier les coordinations » et favoriser un développement moteur complet. Bien que cette approche puisse enrichir la motricité générale, elle ne permet pas, en soi, de construire les habiletés fines spécifiques requises dans un sport donné. Aucune activité ne développe par extension la coordination fine d’une autre, du fait de la spécificité des schémas neuromoteurs et perceptifs [3]. Ainsi, croire qu’un enfant pratiquant la natation, l’athlétisme, le tennis et le judo développera indirectement une meilleure coordination fine footballistique est une erreur méthodologique. Le jonglage, le contrôle orienté ou la passe ajustée dans le tempo… ne s’acquièrent que dans la pratique ciblée de ces gestes et ne peuvent être importés d’autres disciplines. 3. La généralisation de la coordination fine 3.1. Spécificité initiale et non-linéarité de l’apprentissage La coordination fine doit être enseignée et exercée très tôt, dans ses formes les plus spécifiques, c’est-à-dire par des gestes techniques à forte contrainte spatiale et temporelle, souvent dans des environnements instables. Cela correspond à une conception de l’apprentissage moteur non linéaire ou modulé par les contraintes de tâche [2]. Bosch rejoint cette conception non linéaire de l’apprentissage, en proposant un entraînement centré sur la variabilité fonctionnelle. Il défend l’idée que le mouvement doit être entraîné dans ses contextes instables, afin d’amener le système neuromusculaire à stabiliser des attracteurs moteurs utiles en situation réelle. Ainsi, dès les premières étapes, la répétition des gestes techniques ne doit pas être figée, mais au contraire soumise à des micro-variations qui renforcent leur robustesse. 3.2. La généralisation de la coordination fine À la différence de la coordination générale, la coordination fine peut être généralisée, mais uniquement à certaines conditions. Le sport pratiqué, tel le football, doit offrir une grande richesse situationnelle, sollicitant la variation et l’adaptation permanente. Cette généralisation s’explique par la richesse des attracteurs sollicités. Selon Bosch, plus un environnement moteur expose le joueur à une diversité de coordinations spécifiques perturbées, plus il construit un système de régulation adaptatif et efficace, capable de « pré-réagir ou anticiper » les aléas de la performance réelle. C’est précisément le cas du football, sport ouvert idéal-type, parce que ses gestes varient : - en verticalité par des prises des espaces par accélération - en latéralité par l’utilisation des deux pieds respectivement des deux hémicorps - en hauteur et profondeur lors des contrôles aériens, des reprises de volée, des têtes, des passes lobées, des changements d’orientation et des gestes en suspension - en intensité temporelle qui exige une prise d'information en continu servant à ajuster instantanément la gestuelle footballistique Ces dimensions font du football un terrain idéal pour généraliser par variation une coordination fine à condition qu’elle soit solidement ancrée par l’entraînement. 4. Conséquences pratiques pour l’entraînement Les implications pédagogiques du paradigme de la coordination fine généralisée sont majeures pour l’élaboration des dispositifs d’entraînement en football. L’un des points fondamentaux soulevés par Frans Bosch concerne le risque de survaloriser des tâches motrices générales en espérant qu’elles puissent, à terme, se transférer en habiletés techniques précises. Cette illusion pédagogique peut conduire à retarder inutilement la confrontation du joueur avec les contraintes spécifiques du jeu au nom d’une crainte erronée de spécialisation précoce. Or, cette spécialisation n’est pas un enfermement, mais au contraire le socle à partir duquel la compétence pourra se généraliser de manière adaptative. Dans cette perspective, il convient de privilégier dès les premiers stades de la formation une entrée directe par la précision technique en exposant le joueur à des gestes à forte exigence spatio-temporelle. L’accent doit être mis sur la régularité du pied faible, la conduite du ballon dans des espaces restreints, le contrôle orienté enchaîné à une passe rapide… soit toutes les situations qui imposent une régulation motrice fine et contextualisée. Ces tâches spécifiques, loin de figer le geste, permettent au contraire de stabiliser des attracteurs moteurs pertinents, qui sont ensuite capables de s’adapter à une multitude de variantes. Le second levier d’efficacité pédagogique réside dans l’intégration systématique de perturbations contrôlées. Bosch insiste sur le rôle fondamental des contraintes dans la structuration de l’habileté motrice. Il ne s’agit pas seulement d’acquérir un geste « pur » dans des conditions idéales, mais de le rendre performant en environnement instable. Introduire volontairement des déséquilibres par des variations de rythme, appuis instables, espaces compressés et des pressions temporelles… oblige le système moteur du joueur à organiser une réponse efficiente malgré l’incertitude. Ce processus renforce la stabilité dynamique du geste, c’est-à-dire sa capacité à être reproduit sans perte de précision dans des conditions toujours changeantes. Enfin, la phase de recontextualisation constitue un troisième pilier fondamental pour bâtir une coordination footballistique de haut niveau. La coordination fine, pour être consolidée, doit être sollicitée au sein même des dynamiques du jeu réel. Cela implique de concevoir des situations d’entraînement ouvertes, variables, où l’opposition, l’aléa et la prise de décision sont omniprésents. Les jeux réduits à géométrie variable, les scénarios à règles contraintes, ou encore les situations à haute incertitude sensorielle telles que des trajectoires imprévisibles ou des réceptions déstabilisées, permettent une réintégration de la coordination fine dans sa fonction première, c’est-à-dire agir de manière précise, rapide et ajustée dans un environnement complexe. C’est dans cette tension entre spécificité technique et adaptabilité contextuelle que se construit une véritable expertise motrice. Ainsi, le rôle de l’entraîneur, dans le cadre de ses fonctions d’enseignant de la maitrise technique de ballon, et du préparateur physique footballistique (PPF) dans son rôle d’optimisation technique de la vitesse maximale footballistique, ne se limite pas à prescrire des répétitions techniques d’autonomisation, mais à orchestrer un milieu d’apprentissage suffisamment riche en informations et en perturbations pour provoquer l’émergence de coordinations fines stables et performatives dans le chaos ordonné du jeu. Cette approche, fondée sur les apports de la théorie dynamique du mouvement et sur la logique d’entraînement défendue par Bosch, propose une alternative crédible et cohérente aux modèles classiques fondés sur la progression du général vers le spécifique. Ceci dit, l'adoption du paradigme de la coordination fine généralisée implique une transformation profonde des méthodologies d'entraînement footballistique. À ce titre, l’approche de cet écrit repose sur trois principes d’entraînement fondamentaux. 4.1. La primauté de la spécificité technique Contrairement aux modèles classiques qui postulent une progression linéaire du général au spécifique, cette approche affirme que les coordinations footballistiques s'acquièrent principalement par immersion dans des situations techniques précises. Dès les premières phases d'apprentissage, il est crucial d'exposer les joueurs à des gestes à haute exigence spatio-temporelle tels que contrôles orientés sous pression, passes courtes en mouvement, dribbles en espace réduit... Ces situations, loin de constituer une spécialisation précoce néfaste, créent les fondements neuronaux nécessaires à l'adaptabilité future. 4.2. L'économie cognitive progressive Il s’agit d’être conscient et d’intégrer dans la modulation des charges d’entraînement que la maîtrise des coordinations fines exige une charge attentionnelle importante. Chaque geste technique sollicite simultanément : - le traitement visuel (lecture du jeu, trajectoire du ballon) - la proprioception (position articulaire, pression plantaire) - la prise de décision (choix technique, timing d'exécution) Cette complexité impose une progressivité d’apprentissage par phase soit - une phase initiale (cognitive) par exercices analytiques avec feedbacks immédiats et ciblés - une phase intermédiaire (associative) par introduction progressive de contraintes spatiales et temporelles - une phase avancée (autonome) par intégration en situation de jeu avec prise de décision 4.3. La pédagogie des contraintes L'entraînement doit alors systématiquement incorporer des perturbations contrôlées pour - renforcer la robustesse des schémas moteurs - développer l'adaptabilité contextuelle - prévenir l'automatisation rigide Ces perturbations peuvent prendre diverses formes soit des - déséquilibres (réception sur un pied, appuis instables) - pressions spatiales (couloirs réduits, zones contraintes) - contraintes temporelles (temps de réaction limité, rythmes variables) Cette méthodologie, en rompant avec le dogme de la progressivité linéaire, permet de développer simultanément précision technique et adaptabilité, créant ainsi des joueurs à la fois spécialisés et polyvalents, capables d'exceller dans le chaos organisé du jeu du football. 5. Conclusion La croyance selon laquelle les coordinations générales précèdent et préparent l’émergence des coordinations fines est une construction pédagogique très discutable. De même, l’idée que la diversification motrice via la pratique multisports dans l’enfance permettrait de renforcer la coordination fine spécifique d’un sport est inexacte. Seule une entrée directe par les coordinations fines, accompagnée d’un travail de variation contextualisée, permet leur généralisation, à condition que le sport pratiqué soit riche en variations gestuelles et contextuelles, comme c’est le cas du football. En conséquence, les contenus de formation footballistique doivent être (re)pensés selon le principe « Former des joueurs précis pour les rendre adaptables, non l’inverse ». En écho, Frans Bosch soutient que l’adaptabilité motrice n’est pas une conséquence de la robustesse générale, mais de la précision située, ancrée dans des régulations fines du geste en contexte instable. Dans cette perspective, c’est la coordination fine généralisée par variation contextualisée qui fonde l’expertise motrice footballistique. [1] N. A., Bernstein, The Coordination and Regulation of Movements. Pergamon Press.1967. [2] K. M., Newell, Constraints on the Development of Coordination. In M. G. Wade, & H. T. A. Whiting (Eds.), Motor Development in Children: Aspects of Coordination and Control (pp. 341-360). 1986. [3] K., Davids, C., Button, S. Bennett, Dynamics of skill acquisition: A constraints-led approach. Human Kinetics.2008. [4] F., Bosch, Anatomie de l'agilité, Frans Bosch & Physiques Performance Editions, 2023. [5] A. Berthoz, Le sens du mouvement. Odile Jacob. 1997.
- Le déséquilibre est une ontologie footballistique qu’il s’agit physiquement de maitriser
Dans une approche systémique du physique footballistique, un joueur ne peut plus être pensé comme un système corporel stable, mais comme un système corporel dynamique intrinsèquement déséquilibré. De fait, je défends l’idée par ce post que le déséquilibre footballistique n’est pas une anomalie à corriger mais conceptuellement un élément constitutif du jeu. Dès lors, la performance physique footballistique ne réside pas dans la recherche d’un équilibre idéal à maintenir et à préserver par stabilisation dans toutes les situations de jeu, mais dans la capacité à produire du, et à exploiter le jeu en régulant ses déséquilibres multiples qu’ils soient biomécaniques, cognitifs et tactiques. L’objet de ce post est de compléter celui nommé, C'est un retour performant à l'équilibre corporel qui détermine la bonne stabilité du footballeur. Pour ce faire, je discute, dans un premier temps, du rapport conceptuel entre football et déséquilibre. Dans un deuxième temps, je contextualise cette problématique dans la question de la performativité physique de la production de la gestuelle footballistique. Cela me permet, dans un troisième temps, de discuter des conséquences sur l’entraînement physique footballistique. 1. Le football est une ontologie du déséquilibre J’appréhende le football comme une pratique instable « où s’entrelacent mouvement, vitesse, émotion, malice et incertitude », qui s’inscrit dans un environnement changeant et incertain. Cette instabilité n’est pas contingente en ce sens qu’elle constitue l’essence même de ce jeu. En effet, le football est un système complexe ouvert, caractérisé par une multiplicité d’interactions entre les joueurs, le ballon, les espaces et le temps de jeu, une variabilité permanente des configurations corporelles et une imprévisibilité relative des situations de matchs. Dans cet esprit, un football performant est celui qui joue avec ces éléments pour déséquilibrer les équipes adverses en créant une supériorité numérique ou des espaces libres pour faire la différence. Dans le même ordre d’idée, mais sous l’angle stricte de la motricité, le déséquilibre est consubstantiel au football. Par la conduite du ballon et des poses d’appuis podaux en médio-pieds pour obtenir l’équilibre nécessaire à toute exécution technique qu’il demande, le football projette le haut du corps des joueurs vers l’avant-bas. Cette antériorité posturale est favorisée par le modus privilégié des déplacements footballistiques que sont les accélérations qui projettent cinétiquement les épaules vers cet avant-bas. Cela génère des cycles arrière de foulée. En d’autres termes, le joueur « pédale dans le vide en arrière » avec ses épaules qui basculent devant son bassin. Cette posture entraîne une surfréquence gestuelle pour ne pas s’affaler, ce qui réduit l’amplitude des foulées. A contrario, mais dans le même objectif, le joueur surample ses foulées en les poussant. Dans l’un ou l’autre cas, cela réduit la vitesse footballistique en limitant les performativités motrices de la production de la gestuelle footballistique, ce qui augmente considérablement son coût énergétique. Ces déséquilibres footballistiques sont transitoires, instables et dépendent des temps de décision et d’action des joueurs. Dès lors, le joueur expert est donc celui qui est en capacité de jouer avec ses déséquilibres en les détectant, en les anticipant, en les canalisant dans des fenêtres temporelles réduites en se (ré)équilibrant posturalement ex ante et ex post immédiatement lors de ses 1200 actions de match. 2. Jouer au football, c’est jouer avec ses déséquilibres et non les fuir À notre origine, malgré ce que nos égos respectifs nous font très vite oublier, nous n'étions tous qu'une toute petite et unique cellule appelée l’œuf. Cette cellule s'est, le temps passant, subdivisée et différenciée en 100'000 milliards de cellules (dont 35'000 milliards d’eucaryotes) qui s’organisent et se coordonnent pour nous donner un corps érigé en bipédie. Ce corps est finalement un assemblage de masses (bras, jambes, tronc, tête) qui s'efforce de se maintenir debout ou que nous prenons plaisir à mouvoir avec plus ou moins de contrainte et de facilité pour entre autres choses jouer au football. Cette bipédie, qui nous semble tout à fait normale aujourd'hui, est en réalité le fruit de plus de 7 millions d'années d'évolution, dont 1,5 million pour l'Homo erectus. Cet acquis demeure cependant une bataille de tous les instants, car notre corps lutte constamment mais inconsciemment par de toutes petites oscillations contre la gravité pour éviter les chutes. Il paraîtrait que cela nous coûte métaboliquement 100 calories par heure. Ce processus constant de rééquilibrage est également influencé par notre morphologie. En effet, il est plus facile, ou moins coûteux sur le plan énergétique, pour une personne ayant un faible indice de masse corporelle de maintenir son équilibre dans l'espace que pour une personne obèse. De même, pour les personnes qui ont un centre de gravité bas ou encore dont les chaînes musculaires sont en bonne santé, c'est-à-dire qui ne souffre pas de surtensions dues à la fatigue, à la maladie, à des traumatismes physiques et émotionnels, ou à des limitations de souplesse, auront plus de facilité à se rééquilibrer. Dans ce cadre, une des fonctions de notre cerveau est de nous tenir en équilibre afin d’éviter la chute qui représente pour lui un danger mortel. À ce titre, le joueur se trouve dans un paradoxe ontologique. La mission instinctive, dont le fondement biologique serait reptilien, du cerveau est de rechercher une stabilisation permanente de l’équilibre, alors que le football demande de vivre le, et de faire du, jeu par une gestion perpétuelle de ses déséquilibres. Ce problème cognitif est gérable pour le joueur dont l’équilibre n’est pas un problème totalement prégnant, car il peut jouer avec ses déséquilibres corporels par ses aptitudes d’équilibration. Par contre, celui qui mobilise ses aptitudes d’équilibration au préalable du jeu pour assurer sa bipédie se retrouve fort mal loti. Cela concerne en priorité les grands joueurs mais pas seulement. On les remarque par le fait qu’ils refusent les déséquilibres corporels du jeu en forçant leur stabilité par des appuis podaux lourdement ancrés dans le sol. Cela rend ces appuis forts mais passifs, alors que le football est un sport d’enchaînement d’appuis réactifs et légers. Il arrive souvent aussi, en complément, qu’ils fuient les moindres situations de déséquilibre en les corrigeant précipitamment. Ces comportements qui « forcent » ou qui « précipitationnent » la gestuelle footballistique sont la plupart du temps instinctifs, ou archaïquement réflexifs, donc inconscients et éloignent les jeux des joueurs du jeu. Dans ce cadre, il ne sert à rien d’entraîner les joueurs à tenir statiquement des équilibres par gainage, parce que cela renforce ces comportements. L’idée pédagogique est plutôt de les réconcilier parasympathiquement avec leur capacité d’équilibration pour dompter leur appréhension nerveuse sympathique, donc de fuite ou de résistance, du déséquilibre en le dissociant de la chute. Autrement dit, que le cerveau n’assimile plus un déséquilibre comme une agression corporelle qui met en danger l’intégrité du joueur, mais comme un atout à mettre sur la table du jeu pour faire la différence. Ceci se fait en développant progressivement proprioceptivement ses capacités posturale et motrice à gérer ses déséquilibres footballistiques. 3. La qualité de maitrise du déséquilibre comme performance physique Pour ce faire, dans ma perspective de la préparation physique footballistique, j’appréhende le déséquilibre d’abord comme une compétence corporelle et fonctionnelle. Le joueur performant n’est pas celui qui arrive à maintenir sa stabilité, mais celui qui sait comment se rééquilibrer perpétuellement corporellement, plus vite que l’adversaire, au même titre que les bons gardiens qui sont de vrais chats, pour bonifier ses maitrises techniques du ballon et de ses déplacements. Dans cette logique, vouloir supprimer et éviter le déséquilibre par une stabilisation conduit paradoxalement à produire des corps inadaptés au jeu. À l’inverse, le déséquilibre doit être un thème d’entraînement physique footballistique. Cela implique une inversion méthodologique paradigmatique. Il ne s’agit plus de stabiliser en renforçant par gainage intensif pour éviter les déséquilibres, mais d’apprendre à bien maîtriser les déséquilibres en développant la capacité d’équilibration. Ainsi l’équilibre footballistique n’est pas un état, mais un processus. Dans cet esprit, le déséquilibre est le point de départ de toute la gestuelle footballistique dans le sens où celle-ci peut être appréhendée comme une succession de déséquilibres posturaux maîtrisés. Dans cette logique, la performance physique footballistique repose sur une capacité dynamique en force et en réactivité à revenir vers un équilibre fonctionnel. À cet effet, l’entraînement par le contrôle moteur doit être privilégié, car il permet d’absorber proprioceptivement les perturbations, de réorganiser le corps rapidement et de stabiliser l’instabilité par équilibration pour avoir la qualité d’équilibre nécessaire à exécuter techniquement vite et juste, donc bien. À ce titre, les situations de déséquilibre doivent être convoquées par les exercices d’entraînement pour que le joueur y soit confronté afin d’avoir la matière pour les résoudre. Attention ici d’éviter des artifices qui ne reproduisent pas les conditions de pratique du football à l’image des bosus qui déséquilibrent trop. Conceptuellement l’idée n’est donc pas que le joueur adapte son équilibre à des sols qui seraient complètement défoncés, mais qu’il maitrise ses déséquilibres pour s’adapter à n’importe quel type de terrain. En d’autres termes et au final, il n’y a rien de mieux que pratiquer du football pour améliorer ses capacités physiques footballistiques. Cela demande au préalable de tout entraînement terrain un bon état de biotenségrité sur le fondement d’un bassin « rigidement flexible ». En effet, sans un point de fixation des tensions, comme un élastique sans ancrage, l’énergie cinétique du joueur se disperse, réduisant sa vitesse et sa précision d’ajustement postural. Beaucoup de joueurs « tiennent » ces tensions par la ceinture scapulaire, les bras ou encore à l’opposé par les chevilles, ce qui perturbe l’équilibre gravitationnel et limite la performativité de leurs mouvements. De fait, le bassin joue un véritable rôle de pivot en reliant le haut et le bas du corps pour autant qu’il soit capable d’absorber et de résorber les tensions musculaires sans chutes corporelles. En bref, pour résumer, il vaut mieux, selon la fable de M. Jean de La Fontaine, que les joueurs soient des roseaux qui absorbent des déséquilibres pour mieux jouer avec les éléments du jeu que des chênes qui résistent aux déséquilibres par raidissement statique, ce qui les empêche de (se) jouer avec les (des) éléments du jeu. Dans ce cadre, il s’agit aussi d’accepter qu’il n’y a pas de primauté du cognitif sur le physique ou inversement. Ils sont dans un rapport d’interdépendance, à l’image d’une pièce et de ses deux faces. Ainsi être performant footballistiquement implique de percevoir cognitivement en déséquilibre corporel un déséquilibre de jeu pour que le joueur profite des opportunités de jeu par la qualité de son déséquilibre moteur. Affirmer ici que le football est d’abord cognitif plutôt que physique, ou vice-versa, c’est comprendre seulement une face de la pièce footballistique d’aujourd’hui. Cela implique aussi d’accepter d’adopter une approche qualitative en entraînant physiquement par de la coordination fine généralisée. L’approche qualitative consiste à réfléchir désormais sur le comment faire coordinativement, plutôt que sur le combien faire métaboliquement. Cette idée de la qualité remet en question le reliquat du siècle dernier qui institue le fait que pour être fin coordinativement, cela passe par l’acquisition polysportive de sa coordination générale que l’on spécifie ensuite en coordination fine. Non seulement ce type de transferts coordinatifs n’est pas validé scientifiquement, mais dans le cas du football, nous sommes déjà face à un sport à coordination générale. Dans le sens où il nécessite de se mouvoir à 360deg, en hauteur et à des intensités de basse à maximale pour y jouer. Dans cette réflexion et sur la base de ces constats, je propose d’apprendre les techniques de maîtrise du ballon et de ses déplacements avec la plus haute qualité possible puis de les généraliser par toutes leurs variabilités, dont notamment celles qui sont déséquilibrantes, pour en étendre la répétition qualitative tout un match. Dans la continuité de cette réflexion et par le fait que nous ne sommes jamais mieux servi que par soi-même, en considérant que le football est un sport de vitesse, il s’agit d’en faire pour l’améliorer. Comme cette vitesse peut l’être par des stimulations à 85-90 % d’intensité, cela permet au préparateur physique footballistique d’insister sur la qualité de sa production technique qui comprend là encore des situations de déséquilibres, dont notamment des dribbles et des cadrage-débordements selon l’exemple du rugby, en suivant le pointage actif de genou pour redresser posturalement les joueurs et les projeter dans les espaces de jeu voulus et contraints. Le tout doit (dé)montrer aux joueurs, pour parfois les convaincre, que la gestion performative des déséquilibres consubstantiels du football est une compétence à valoriser pour exprimer au mieux leur talent footballistique On peut en conclure que le déséquilibre est un art, une science et la malice footballistique Le football n’est pas un jeu d’équilibre, mais un art, une science et la malice du déséquilibre maîtrisé. À travers cette réflexion, j’ai essayé de montrer que la performance physique ne réside pas dans la quête d’une stabilité illusoire, mais dans la capacité à jouer avec ses propres déséquilibres de nature biomécaniques, cognitifs et tactiques pour en faire des leviers de création et de domination du jeu. En inversant le paradigme traditionnel, je propose de ne plus former des joueurs stables, mais des joueurs agiles, capables de transformer chaque perte d’équilibre en opportunité de jeu. Cela implique de repenser l’entraînement physique footballistique. Beaucoup moins de gainage statique, beaucoup plus de proprioception dynamique. Beaucoup moins de résistance à l’instabilité, beaucoup plus de maîtrise des transitions posturales. Pas de séparation entre physique et cognitif, que de l’interdépendance entre perception et action. Le joueur performant n’est pas un chêne qui résiste, mais un roseau qui plie pour mieux projeter son corps dans les espaces de jeu. Cette métaphore résume à elle seule la philosophie défendue ici. Le déséquilibre n’est donc ni une erreur, ni une faiblesse. C’est la substance même du football, et sa maîtrise, l’une des clés de sa performativité. Cette approche ouvre la voie à de nouvelles méthodes d’évaluation, de préparation et de formation, où la qualité du mouvement prime sur la quantité, et où l’intelligence motrice prime sur la force ou l’endurance. À charge désormais aux praticiens, qu’ils soient entraîneurs, préparateurs, joueurs, de s’emparer de ce cadre pour jouer vraiment leur football en revenant à son essentiel.
- La forme physique est une des principales causes des blessures footballistiques
Cette affirmation en titre découle de ma pratique. Elle suggère, de manière contre-intuitive, que les joueurs se blessent plus facilement lorsqu’ils sont en forme physique. Pour discuter cette affirmation causale, je commence par définir ce que j'entends par « forme physique footballistique », puis j'en identifie les effets pervers qui conduisent aux blessures. En tant que préparateur physique footballistique (PPF), mon rôle est de rendre et de maintenir les joueurs dans la meilleure forme physique possible. Ces réflexions doivent donc me conduire à proposer des solutions préventives pour limiter les blessures dues à une montée de forme physique. La forme physique footballistique Si, pour la population générale, être en forme physique consiste à monter rapidement trois étages sans peine et essoufflement excessif, je définis la forme physique footballistique comme « l’absence de tensions corporelles qui limitent quantitativement et qualitativement la production motrice des déplacements ». En d'autres termes, cela signifie jouer sans tensions douloureuses. Selon cette approche, il est très rare qu’un joueur soit en forme physique optimale, généralement pour deux raisons principales, bien que d’autres facteurs explicatifs puissent être évoqués en fonction de la singularité de chaque joueur. Premièrement, il est largement admis que chaque sport marque les corps. Au point qu'il est facile de distinguer un cycliste, un skieur, un nageur ou un grimpeur d’un simple coup d'œil. Dans le cas du football, il est important de comprendre, et pour certains d’accepter, que ce sport modifie la posture des joueurs en provoquant une projection vers l'avant-bas de la ceinture scapulaire. Cette déformation posturale les rend concaves dans le plan sagittal, ce qui réduit leur mobilité et la qualité de leur motricité par étriquement corporel. Cet étriquement implique que chaque mouvement génère des tensions musculaires superflues. Sans étirements compensatoires harmonisant, ces tensions finissent par modeler le joueur en créant des déséquilibres musculaires permanents. Ces déséquilibres bloquent ou limitent la libération de l’énergie mécanique dans le mouvement footballistique désiré, en désorganisant ou en détériorant la coordination musculaire. Cela se traduit par des joueurs plus brouillons, maladroits et précipités de ce qu’ils pourraient être avec une posture plus saine. Ce processus d’étriquement ne se répartit pas uniformément dans le corps. Comme le mouvement renforce les muscles qui le produisent, les muscles les plus sollicités finissent par prendre en charge en quasi-totalité les flexions et les extensions corporelles. À tel point qu’ils inhibent les muscles impliqués dans le mouvement, mais moins sollicités, ce qui les atrophie progressivement. Ce phénomène est exacerbé par un des rôles fondamentaux de notre cerveau : minimiser la dépense énergétique pour assurer notre survie. Le cerveau favorise ainsi l’utilisation des muscles les plus forts, laissant sommeiller les autres, ce qui les rend, par cercle vicieux, de moins en moins fonctionnels. Deuxièmement, si j’affirme que le niveau physique footballistique est à ce jour encore faible, je reconnais que c’est l’un des sports les plus énergivores qui soit. La juxtaposition des compétitions (championnat, coupe, tournoi, compétition internationale, matchs amicaux marketing…), la durée des matchs, les changements perpétuels de surface de jeu, les enjeux stressants et la nature confrontante de ce sport sont autant d’éléments qui usent les joueurs par fatigue acidifiante qui enflamme leurs corps et par là les sur-sensibilise à la douleur. Malgré l’intensification des mesures de récupération dans les clubs, cette fatigue s’accumule inexorablement jour après jour. Elle place le joueur dans une situation de burn-in, soit un lent épuisement par surutilisation de ses ressources vitales que l’on peut évaluer par ses niveaux de stress oxydatif et hormonal. Cette fatigue profonde raidit les corps, favorisant ainsi le processus d’étriquement corporel que j’ai décrit précédemment. Les dangers de la forme physique Étant donné le niveau général physique dans le football, il est relativement simple d'améliorer la condition physique des joueurs par développement cohérent de leur vitesse, leur force ainsi que leur endurance. Toutefois, il est bien plus difficile d'atteindre un niveau de forme physique véritablement performant, c'est-à-dire qui produit en équilibre une gestuelle footballistique efficiente, efficace et pertinente. Pour y parvenir, il est essentiel que les corps des joueurs soient capables d'accueillir et d'absorber les stimuli d'entraînement sans générer de tensions supplémentaires. Cette condition est remplie lorsque les joueurs présentent une bonne harmonisation corporelle. En d’autres termes, leur niveau de biotenségrité est suffisamment élevé pour qu'ils répartissent de manière équilibrée les tensions de contraction et d'étirement propres à chaque mouvement, tout en ayant la plasticité nécessaire pour revenir à un état d'harmonie satisfaisant après chaque action. Cependant, un tel niveau d'harmonisation corporelle est très rare dans le football. Par conséquent, toute amélioration physique est susceptible de créer des tensions supplémentaires, augmentant ainsi le risque de blessures. Les muscles déjà activés le deviennent encore plus, tandis que ceux qui sont moins sollicités restent faiblement actifs. Le corps réagit à ces désynchronisations de plus en plus grandes dans le recrutement et les vitesses de contraction musculaire, soit in fine par des coordinations intermusculaire et intramusculaire de plus en plus péjorées, par des blessures. Dans une perspective inverse, la méforme masque ces antagonismes musculaires potentiels. Les muscles étant peu sollicités à cause de fatigue excessive ou de sous-entraînements, ils ne sont pas confrontés à la blessure. Cette logique peut même inciter, le plus souvent de manière inconsciente, certains PPFs à entraîner la méforme des joueurs ou les sous-entraîner. Selon cette argumentation, si l’absence de blessure est un gage de la qualité d’un entraînement physique footballistique, elle peut aussi en cacher la vacuité. Les solutions de Vitruve-Football Je rejette d'emblée les idées d'entraîner la méforme ou de sous-entraîner des joueurs, non seulement pour des raisons déontologiques, voire de fierté mal ou bien placée, mais aussi parce que cette approche engendre un nivellement par le bas des capacités physiques des joueurs, créant un cercle vicieux de déclin. Je priorise de plus en plus dans ma pratique la recherche d'harmonisation corporelle. Elle est même le cœur de mon extraction de la vitesse maximale footballistique. Cette recherche repose sur les principes de l'entraînement fonctionnel, avec un accent particulier sur la mobilité. Malgré cette dominante d’entraînement, je constate souvent que mes interventions engendrent des surtensions et des inflammations. Non pas parce qu’elles sont de mauvaise qualité, ce qui est bien entendu toujours possible puisque personne n’est infaillible, mais parce qu'elles améliorent localement la forme physique des joueurs de manière excessive ou trop spécifique selon le principe « que le mieux est l'ennemi du bien». Alors qu'auparavant, il m’arrivait de m'abstenir d'envoyer un joueur faire un bilan postural s'il me semblait équilibré, aujourd'hui, je le fais systématiquement en début de collaboration d'entraînement. Cette démarche permet d’identifier les causes des problématiques posturales des joueurs, mais aussi de prévenir l'apparition imprévisible de surtensions musculaires lorsque tous les indicateurs de forme sont positifs. Ces bilans posturaux sont essentiels pour comprendre les déséquilibres corporels et les corriger selon une approche systémique. L'objectif est que les forces et les faiblesses corporelles locales se développent en interactions positives, c’est-à-dire qu’elles contribuent à un corps globalement performant. Selon le principe « le joueur veut, mais qu'il ne peut pas toujours », chaque mouvement devient une opportunité d'évaluer techniquement la fonctionnalité d’un corps. J’identifie ainsi les blocages qui entravent l'expression de l'énergie mécanique pour les résoudre directement par corrections techniques lors des exercices de ma phase d’optimisation de la vitesse maximale footballistique. Lorsque je n'arrive pas à débloquer le joueur par cette optimisation technique, je mets en place des mesures correctrices appropriées par des séances spécifiques, notamment celles de Stretching Global Actif. Pour que les joueurs récupèrent mieux et plus rapidement, je propose une gestion des charges modulée par le principe de surcompensation modérée constante. Par ce principe, l’idée est que le joueur soit alacrite, c’est-à-dire ici au bénéfice d’une réserve énergétique permettant d’une part de récupérer dans les temps pour effectuer les prochains entraînements et matchs de haute qualité et, d’autre part, de prévenir l’apparition d’une fatigue chronique. Je mets également l'accent sur le maintien de cette alacrité en incitant, selon mon approche holistique de la préparation physique footballistique, les joueurs à soigner bien évidemment leur bien-être physique, mais aussi social et affectif. Un joueur émotionnellement serein et stable est moins susceptible de se crisper ou de réagir de manière excessive aux aléas du jeu, ce qui le surtend. Je porte une attention particulière à la phrase « je me sens en forme ». Cette phrase est souvent libératrice, car elle valide l'atteinte d'un objectif, ce qui incite à baisser la garde et donc à en faire moins. Cependant, cette déclaration, qui rassure et conforte, doit être interprétée comme un signal fort d'alerte à en faire finement plus. Dans ce cadre, le véritable danger survient lorsque le joueur, ne ressentant plus de tensions douloureuses, pousse son corps au-delà de ses limites puisque la douleur n’est plus présente pour lui indiquer qu’il dépasse, pour certaines parties de son corps, ses capacités. Ce dépassement physique peut entraîner des surtensions corporelles si intenses que le corps « coince ou refuse l’obstacle » par la blessure. En d’autres termes, il préserve son intégrité en stoppant l’activité par son moyen de communication et/ou de protestation qui est la blessure. La tâche du PPF est alors de faire comprendre au joueur qu’une bonne forme n'est pas la fin du processus de préparation physique footballistique, mais plutôt le début d'une nouvelle phase de progression. La forme physique n'est alors plus un but en soi, mais un moyen ou un indicateur qui informe le PPF que c’est le moment d’être encore plus cohérent, attentif et perspicace dans ses interventions. Le tout peut se résumer, par la phrase péremptoire « un PPF, qui fait bien son travail, écoute principalement, ce qui ne s’exprime pas ».
- Avoir Récupéré ne signifie pas être Régénéré
Vu les calendriers footballistiques ainsi que les intensités des matchs de plus en plus chargés et élevées, les pauses intersaison, ou inter-championnat, ne doivent plus être appréhendées par les joueurs comme des moments de récupération de leurs efforts, mais plus profondément de régénération de leur alacrité. Pour atteindre cet objectif, le mieux est d'éteindre la lumière de leur football en changeant d'atmosphère, d'ambiance, de couleur, d'odeur, de fond sonore, de température et d'environnement. L'idée est que le joueur puisse recouvrer toutes ses santés physique, nerveuse, sociale, émotionnelle et psychique. Cela n'est, cependant, pas chose aisée, puisqu'un corps en activité demande sa dose d'efforts. Mais cela se révèle nécessaire pour tenir l’enchaînement des saisons et des matchs. Dans les faits, il est rare que cette règle élémentaire de Gros Bon Sens soit respectée. Selon le modèle de surcompensation de gestion des charges, la récupération est la phase temporelle lors de laquelle le corps reconstitue ses réserves énergétiques et s'adapte structurellement de manière aiguë et/ou chronique aux stimuli proposés par l'entraînement [1]. Ce modèle de surcompensation agrège plusieurs valeurs physiques dont les temps de récupération diffèrent. La fréquence cardiaque, le niveau de lactate ou encore la température corporelle retrouvent leurs valeurs normales ou habituelles en quelques minutes. Les fonctions cognitives et la consommation d'oxygène mettent des heures pour le faire alors que cela se compte en jours pour la reconstitution des réserves glycoliques, de la créatine kinase et la disparition des douleurs musculaires. La régénération, quant à elle, va au-delà. C'est la « digestion positive » de toutes les charges de l'entraînement et de la compétition. Son critère d'évaluation est le niveau de fatigue des joueurs, que l’on évalue notamment par leur niveau hormonal. Elle est donc plus fondamentale que la récupération dans le sens où elle vise à retrouver, ou à reconstituer, son niveau optimal d’alacrité. La différenciation entre régénération et récupération peut aussi être abordée par la notion de stress oxydatif, annonciateur de burn-in et de burn-out [2]. Si la récupération vise prioritairement à recouvrer son essence énergétique par absorption de macronutriments (lipides, glucides et protéines) et de la fatigue de l’entraînement et des matchs, et s’évalue par l’état de forme visible des joueurs, la régénération peut s’évaluer par l’état souterrain de fatigue en analysant le niveau de stress oxydatif des joueurs. En cas de fatigue profonde, cette évaluation peut révéler des carences en micronutriments (les minéraux et les oligoéléments comme le magnésium, le zinc, le sélénium… mais aussi les vitamines, A, K2, D, les acides gras Omega 3, les polyphénols flavonoïdes). En cas de fatigue profonde, c’est-à-dire celle dont on n’arrive pas à s’en débarrasser dans les 2 jours après un match, les joueurs, pour y faire face, puisent dans leurs réserves en micronutriments (phase de burn-in), ce qui débouche à terme sur un burn-out. En d'autres termes, la situation où le corps se met, sans prévenir et en quelques minutes, en off, car lorsqu'il n'y a plus... hé bien... il n'y a plus. Avant d'arriver à ce stade d’épuisement fatidique, le corps indique généralement qu'il n’en peut plus en se mettant en pause par la blessure. Celle-ci n'arrive donc jamais par hasard. Pour favoriser et optimiser cette régénération absolument nécessaire, l'idée est alors de se REPOSER en cultivant le farniente ou la paresse physique. Pour ne pas avoir peur de le faire, il est important de souligner qu'il suffit généralement d'une à deux semaines de réentraînement pour que les joueurs retrouvent tous leurs niveaux antérieurs d'endurance, de force et de vitesse après un arrêt total de 4 à 5 semaines d'activités physiques. Si ce n'est pas le cas, alors cela signifie probablement que les joueurs ne se sont pas assez régénérés, et non pas qu'ils ne se sont pas assez entretenus pendant leurs « vacances ». Il est à noter ici que mes propos n’encouragent pas des régénérations festives, même s’il faut bien que « jeunesse se fasse… et que vieillesse trépasse». Un exemple concret illustrant cette idée est la victoire du Danemark à l'Euro 1992. Malgré une préparation « tronquée » de seulement 10 jours, les joueurs danois ont réussi à remporter le tournoi. Cela suggère qu'ils étaient probablement plus régénérés que les joueurs des autres équipes, qui avaient quant à eux juste récupérés de leur saison. En fin de compte, il est essentiel de trouver un équilibre entre le repos nécessaire pour la régénération des joueurs et l'entretien de leur condition physique. Je propose simplement de garder à l’esprit que s’entraîner durement pendant les périodes de régénération peut en fait avoir des effets contraires à ceux recherchés, compromettant ainsi la performance à long terme. Comme on ne peut pas empêcher ces préparations individuelles provenant de la volonté du joueur de progresser, ou plus précisément de gagner sa place ou une autre place ailleurs, la solution est d'établir un projet joueur de long terme qui inclut une collaboration entre les staffs d’équipes et personnels. En conclusion et pour résumer cette discussion, le diction « L'heure, c'est l'heure, avant l'heure, c'est pas l'heure, après l'heure, c'est plus l'heure » me vient à l'esprit. Il souligne l'importance de respecter les phases et les temps d'activité, de récupération et de régénération afin de rester en santé alacrite. Aux joueurs de s'entraîner lorsqu'il est le temps de s'entraîner et de se reposer lorsqu'il est temps de se reposer ! [1] A lire, si nécessaire, les chapitres Nutrition, Sommeil et Hydratation in Améliorer sa récupération en sport, collectif sous la direction de Christophe Hausswirth, Xavier Bigard et Véronique Rousseau, INSEP-Editions, 2013. [2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Stress_oxydant Page consultée le 03.10.2022. Louise Weible, Mesure du stress oxydatif dans une population de sportif d’élite, Mémoire de maitrise en médecine, Université de Lausanne, 2017.
- L'interdépendance systémique des vitesses cognitive et neuro-musculaire
Lorsque je discute de la vitesse dans le football avec des entraîneurs, leur première réaction est souvent de mettre en avant l'importance de la vitesse cognitive dans ce sport. En effet, selon eux, ce sont les capacités cognitives qui font d'abord la différence sur le terrain. En d'autres termes, avoir une bonne et rapide lecture du jeu, une analyse adéquate de la situation et une réponse gestuelle adaptée sont des compétences cruciales qui distinguent les bons joueurs des autres. Je suis entièrement d'accord avec cette affirmation, car un joueur qui manque de cognition ressemble à un poulet sans tête, agissant de manière désordonnée et chaotique sur le terrain. Mais si je respecte l'avis de ces entraîneurs sur un domaine qui leur appartient en priorité, je leur fais remarquer d’une part que le traitement cognitif est principalement d’ordre inconscient [1] et, d’autre part, que la vitesse cognitive n'est rien sans la vitesse neuromusculaire. Ils argumentent que ce qui a toujours fait la différence dans le football, c'est le talent technico-tactique des joueurs, à l'image de Platini ou Guardiola, des joueurs qui « voyaient (et non pensaient) avant ». Toutefois, je remets en question cette affirmation aujourd'hui. Malgré sa vision du jeu, je soutiens, même au risque de passer pour un hérétique, que le Platini de 1984 n'aurait tout simplement pas sa place dans une équipe actuelle de la Ligue des champions. Même le plus grand des talents doit être physiquement au niveau pour répondre à la vitesse croissante de l'animation du jeu ou simplement être en mesure de récupérer suffisamment vite pour être apte pour le match suivant. Cela dit, je considère que le débat sur la primauté entre la vitesse cognitive et la vitesse neuromusculaire est un faux débat. En réalité, aujourd'hui, ces deux types de vitesse doivent interagir positivement pour être performants, car l'un ne va pas sans l'autre, et vice versa, selon une approche systémique. Cette approche systémique a l’intérêt de résoudre définitivement la question de savoir s'il faut privilégier l'amélioration des forces des joueurs ou la limitation de leurs faiblesses. En effet, renforcer une force peut potentiellement renforcer une faiblesse, tout comme résoudre une faiblesse peut affaiblir une force. Ainsi, plutôt que de se concentrer exclusivement sur l'amélioration des points forts ou la correction des points faibles, il est préférable d'adopter une approche d’entraînement systémique qui vise à équilibrer et à optimiser l'ensemble des capacités des joueurs. Cela implique de renforcer les forces tout en éliminant les faiblesses et, par là, d’accroître simultanément dans un cercle vertueux de progression toutes les composantes physiques du joueur. [1] Ecouter à ce propos, le podcast de France Inter du 2 février 2021, Notre quotidien décrypté par les neurosciences, interview de la neuropsychologue Sylvie Chokron.
- Penser prospectivement le physico-technique footballistique pour en définir sa préparation physique
Le football est généralement décrit au moyen de catégories qui paraissent aller de soi, qui sont le technique, la tactique, le physique et, plus récemment, le cognitif. Cette décomposition est utile pour analyser le jeu, mais elle devient problématique si on considère ces dimensions comme des domaines indépendants qu’il suffirait ensuite de réunir par des entraînements intégrés. Dans ce cadre, le physique a d’abord été conçu comme une capacité de soutien en permettant de courir davantage, de courir plus longtemps, de répéter les efforts afin d’être capable de supporter le football proposé par l’entraîneur. Puis l’évolution du jeu a conduit à une sophistication progressive des méthodes d’entraînement physique en passant de l’endurance aérobie aux intermittents Vitesse maximale aérobie (VMA), de la force à la montée de la puissance musculaire, ou explosivité, jusqu’à une recherche plus récente de vitesse et de qualité neuromusculaire. Dans cette évolution, une question demeure pourtant insuffisamment posée. Qu’est-ce que le physique lorsqu’il s’exprime par et dans la gestuelle footballistique ? En effet, courir vite sans ballon et conduire un ballon à pleine vitesse ne constituent manifestement pas la même tâche. Accélérer pour attaquer un espace, accélérer pour se démarquer, accélérer en contrôlant le ballon, accélérer pour éliminer un adversaire ou encore accélérer avant de réaliser une passe sont des manifestations différentes d’une même capacité générale de production de vitesse. À ce titre, la vitesse footballistique n’est donc pas simplement une vitesse motrice à laquelle on ajouterait ensuite le ballon. Elle est une construction coordinative dans laquelle la production neuromusculaire de vitesse, la maîtrise du ballon, la perception de l’environnement et la décision tactique s’influencent mutuellement. C’est précisément cette articulation que je propose ici de désigner par le physico-technique footballistique. Il ne constitue ni une nouvelle subdivision du football, ni un compromis entre préparation physique et entraînement technique. Il désigne plutôt le niveau d’intégration fonctionnelle du physique et de la technique que nous propose le footballeur pour jouer. Dans cette perspective, plus ce niveau est faible, moins la gestuelle du joueur est performante, soit efficace, efficient et pertinente. Cette proposition prolonge et complète plusieurs réflexions que j’ai développées par ailleurs, telles que le physique footballistique doit être assertif en restant à sa juste place. La préparation physique footballistique doit progressivement passer d’une logique essentiellement métabolique à une logique coordinative. Enfin, le développement de la vitesse footballistique doit commencer par reconnaître que la maîtrise du ballon conditionne largement la possibilité d’exprimer cette vitesse. Cette dernière relation est au cœur de la présente réflexion. En effet, je considère que l’amélioration de la technique de maîtrise du ballon constitue le préalable déterminant à l’expression du niveau de la vitesse footballistique. 1. Le problème d’une séparation entre le physique et la technique La séparation entre préparation physique et entraînement de la maîtrise technique du ballon possède une justification organisationnelle évidente qui n’est pourtant pas si claire si on l’interroge. Si cette distinction permet de distribuer les responsabilités, de spécialiser les compétences et de construire des contenus d’entraînement identifiables, une distinction organisationnelle ne doit pas se confondre avec une distinction fonctionnelle. En effet, le joueur, lui, ne joue jamais en dissociation, soit « physiquement » puis « techniquement » et vice-versa. Il joue « en fusionnant ». Il accélère pour atteindre le ballon. Il freine pour le contrôler. Il change de direction pour se rendre disponible à sa réception. Il oriente son corps pour le protéger. Il (ré)accélère ou décélère en fonction de l’adversaire. Il ajuste son appui pour transmettre le ballon. Il modifie sa vitesse pour conserver le temps nécessaire à la prise d’information et être dans les bons timings de l’action, de la passe ou de la frappe. Autrement dit, une production physique footballistique n’a de valeur que si elle concrétise une intention footballistique. Pour sa part, la qualité technique d’exécution de la gestuelle footballistique est continuellement contrainte par les capacités physiques disponibles. Cette relation est particulièrement visible à haute vitesse. Plus la vitesse d’exécution augmente, moins le joueur dispose de temps pour contrôler, orienter, percevoir, décider et agir. Le problème de l’entraînement physique footballistique ne consiste donc pas à développer une capacité physique isolée, mais à permettre au joueur de conserver la qualité technique adéquate et nécessaire pour concrétiser son intention en action de jeu lorsque cette capacité physique est fortement sollicitée. Il devient alors insuffisant de se demander… « comment développer la vitesse du joueur ? ». La question sagace devient… « comment permettre au joueur d’exprimer davantage de vitesse tout en conservant la maîtrise footballistique de son action ? ». Cette reformulation change considérablement la conception de l’entraînement physique footballistique. 2. La vitesse footballistique au coeur du physico-technique Mon choix stratégique de considérer le football comme un sport de vitesse conduit à une conséquence méthodologique importante. Cette vitesse ne peut être réduite à la vitesse de course. Dans le football, le joueur doit constamment produire, modifier, maintenir ou inhiber sa vitesse en fonction d’informations provenant simultanément du ballon, des partenaires, des adversaires, de l’espace et du temps disponibles ainsi que du contexte tactique. Le football contemporain accentue encore cette exigence par la densification saccadée des transitions, des accélérations, des changements de direction et des séquences d’intensité maximale des actions de jeu. La vitesse footballistique possède ainsi plusieurs dimensions qui se combinent. Elle implique une vitesse de perception et de traitement de l’information, une vitesse de décision, une vitesse de déclenchement moteur, une vitesse de déplacement, une vitesse d’ajustement postural, une vitesse de maîtrise du ballon, une vitesse d’exécution technique et une vitesse de récupération permettant de reproduire ces actions. Ces dimensions en interdépendance combinatoire interdisent de considérer les vitesses cognitive et neuromusculaire comme deux qualités concurrentes, comme mon article consacré à leur interdépendance systémique le signale. Elles constituent plutôt le pile et le face d’une même pièce. Un joueur peut percevoir très rapidement une possibilité d’action sans disposer des capacités neuromusculaires permettant de l’exécuter. À l’inverse, un joueur extrêmement rapide sur le plan moteur peut être incapable d’exploiter cette vitesse parce qu’il ne perçoit pas suffisamment tôt l’information appropriée ou parce que sa technique de maîtrise du ballon ne lui permet pas d’en conserver le contrôle à cette vitesse. La vitesse footballistique est donc moins une propriété du muscle qu’une propriété émergente du système joueur-environnement-perception-action. Dès lors, la véritable question qui s’impose est de savoir à quelles conditions la vitesse motrice devient utilisable dans l’action footballistique. La réponse est essentielle si on veut savoir ce que l’on doit entraîner et comment. C’est précisément là que commence le physico-technique. 3. La technique de maîtrise du ballon… un frein ou un facilitateur de la vitesse ? La conception traditionnelle de la préparation physique footballistique conduit à penser que la vitesse constitue une capacité physique préalable et innée, ce qui est fondamentalement faux vu le potentiel de progression de chaque joueur. Comme annoncé, en fin d’introduction, mon hypothèse inductive d’entraînement est différente. La technique de maîtrise du ballon constitue une des conditions de l’expression de la vitesse du joueur. Cette hypothèse s’appuie notamment sur de simples et évidentes observations empiriques. Les joueurs qui maîtrisent le mieux le ballon sont souvent ceux qui exploitent le mieux leur potentiel neuromusculaire de vitesse. Toutefois, comme nous l’enseigne la loi de Fitts, la relation entre vitesse et précision n’est cependant pas naturellement favorable en étant inverse. Plus on va vite, moins on est précis. L’augmentation de la vitesse accroît donc la difficulté de contrôle. Dès lors, vouloir simplement « rendre un joueur plus rapide » peut produire un paradoxe. Augmenter sa vitesse maximale sans augmenter sa capacité de maîtrise technique correspondante à cette vitesse peut réduire l’expression réelle de sa vitesse footballistique en se retournant contre lui. Un joueur qui court très vite mais doit ralentir fortement avant de contrôler son ballon n’exploite pas nécessairement mieux sa vitesse footballistique qu’un joueur moins rapide mais capable de maintenir une grande qualité technique à une vitesse légèrement inférieure. Pour qu’un joueur performe physiquement sur le terrain, la variable déterminante n’est donc pas sa vitesse maximale. C’est sa vitesse maximale que sa technique de maîtrise du ballon rend maîtrisable footballistiquement, ou fonctionnelle. 4. Le physico-technique comme système de contraintes réciproques Le physico-technique peut alors être conceptualisé comme un système de contraintes réciproques. Le physique contraint la technique. La technique contraint le physique. La cognition contraint les deux et la tactique donne une finalité à l’ensemble. Il ne s’agit donc plus d’additionner le physique, la technique, la cognition et la tactique, mais de chercher à améliorer systémiquement leur interaction. Cette perspective nous oblige mathématiquement à représenter cette relation non plus selon une perspective additionnelle mais multiplicative par la fonction : Le football = physique × technique × tactique. Dans une logique additive, une faiblesse d’une composante peut théoriquement être compensée par une autre pour arriver à une même somme. Dans cette logique, on sélectionnera un joueur vite sans se préoccuper de la relation de cette vitesse avec sa technique, un joueur cognitivement fort mais lent, un joueur techniquement fort mais tactiquement faible. Dans une logique multiplicative, la performance dépend au contraire de la qualité des interactions entre toutes ces composantes. Un joueur extrêmement puissant mais techniquement limité ne transforme pas nécessairement sa puissance en avantage footballistique. Un excellent technicien mais incapable de produire ou répéter les accélérations nécessaires peut ne pas parvenir à exprimer son talent dans le football contemporain. Un joueur rapide mais cognitivement lent peut arriver physiquement avant l’adversaire mais prendre sa décision après lui. Dans cette logique multiplicative, si une valeur d’une composante est en dessous d’un indice normal, calculé par la moyenne des joueurs d’une équipe, d’une région, d’un pays, soit moins que 1… la performativité de l’ensemble baisse considérablement. Si elle est à 0, l’ensemble de la performativité du joueur est également nulle selon les lois de la multiplication. Cela signifie qu’obligatoirement un joueur ne peut pas négliger une composante pour jouer son football. La performance footballistique résulte donc des niveaux de valeur de qualité de chacune des composantes, mais aussi de leurs interactions positives car chacune d’elles s’influence mutuellement. Pour penser opérationnellement ce constat dans la préparation physique footballistique, soit plus particulièrement savoir comment entraîner ces interactions, il s’agit de mobiliser ce qu’elles ont en commun. Dans l’option stratégique qui considère le football comme un sport de vitesse, c’est la coordination. Dans ce cadre, la préparation physique footballistique n’est plus pensée comme une simple juxtaposition de qualités physiques, mais selon une approche coordinative qui vise à bien organiser les ressources du joueur. 5. De la coordination générale à la coordination fine du physico-technique Cette conception conduit naturellement à explorer le concept de coordination footballistique. Dans mon approche, la coordination ne signifie pas seulement « être bien coordonné » au sens moteur. Elle désigne « la capacité à ordonner ensemble dans le bon ordre des éléments différents afin qu’ils produisent un effet footballistique performativement cohérent, soit un physico-technique de bonne qualité ». Pour ce faire, le joueur doit d’abord organiser son corps afin de produire, d’absorber et de transmettre les forces nécessaires à l’action de jeu. Cela concerne notamment ses appuis, l’orientation de son bassin, la stabilité de son tronc, le placement de son centre de masse, la gestion de ses déséquilibres, de ses freinages et de ses changements de direction. Il doit ensuite ordonner temporellement les actions des différents groupes musculaires afin de produire la bonne force, au bon moment et dans la bonne direction. La question n’est donc pas seulement de produire davantage de force, mais de produire la force utile au moment utile. À cela s’ajoute la coordination ballon-corps. Le joueur doit synchroniser son déplacement, ses appuis, son orientation corporelle, sa posture pour pouvoir être en mesure de « sentir podalement le ballon », et la perception de son environnement afin de produire l’action suivante. Le ballon devient alors une extension « fonctionnelle proprioceptive sensitive » du système moteur du joueur. De plus, cette coordination est nécessairement située. La vitesse d’un dribble n’a de sens qu’en relation avec la position du défenseur, la disponibilité de l’espace, la trajectoire du ballon, le déplacement des partenaires, la temporalité de l’action et le risque tactique accepté. Le physico-technique est donc nécessairement contextuel. C’est ici que mon article « SVP… De la coordination fine généralisée pour exceller footballistiquement » apporte une précision théorique décisive. Par lui, je remets en cause l’idée d’un « transfert automatique » par spécification de la coordination motrice générale vers la coordination fine spécifique au football. C’est pourquoi, dans le but de rendre les joueurs plus performants, je propose de construire la coordination footballistique en partant directement de la coordination fine footballistique puis de la généraliser par variation contextualisée. Cette proposition permet d’aller plus loin dans la définition de l’entraînement coordinatif du physico-technique. Cependant, avant de l’aborder, il s’agit d’évoquer l’harmonisation corporelle sans laquelle tout entraînement coordinatif footballistique est nul et non avenu. 5.1. Le prérequis de l’harmonisation corporelle pour entraîner le physico-technique Avant de chercher à améliorer la coordination du joueur, il convient de poser un préalable souvent implicite. Un organisme ne peut coordonner que les degrés de liberté corporels dont il dispose réellement. La coordination n’a pas pour fonction de créer des possibilités articulaires, mécaniques ou posturales qui seraient absentes ou fortement contraintes. Elle consiste à organiser, dans le temps et dans l’espace, les possibilités offertes par le corps afin de produire une réponse adaptée à la situation. Ainsi, avant de chercher à « mieux coordonner » un joueur, il faut s’assurer que la qualité de son organisation corporelle, ou niveau d’harmonie corporelle, lui permet effectivement de réaliser la gestuelle footballistique recherchée. Le degré de liberté peut ici être compris comme une possibilité effective de mouvement ou d’organisation corporelle mobilisable dans l’action. Il ne s’agit donc pas uniquement de mesurer une amplitude articulaire isolée. En effet, un joueur peut théoriquement disposer d’une amplitude suffisante au niveau d’une articulation et être néanmoins incapable de l’exploiter dans une situation dynamique, sous vitesse, en déséquilibre ou en interaction avec les autres segments corporels. Le degré de liberté pertinent est donc celui qui peut être effectivement mobilisé par le système corporel dans la réalisation de la gestuelle footballistique. Cette distinction est fondamentale. Une gestuelle footballistique n’est jamais produite par une articulation ou par un muscle isolé. Elle résulte de l'organisation simultanée de multiples segments corporels, de leurs tensions, de leurs relâchements, de leurs appuis et de leurs possibilités de déplacement. La qualité de la coordination dépend donc autant de la capacité à organiser ces éléments que de la richesse des possibilités corporelles disponibles. La biotenségrité permet précisément de comprendre cette interdépendance. Le corps fonctionne comme un ensemble de tensions et de compressions dans lequel une restriction locale peut modifier l'organisation « glocale » des mouvements et générer des compensations à distance. Dans cette perspective, un déficit de mobilité de hanche, une restriction de la mobilité pelvienne, une limitation de la mobilité thoracique, une difficulté de fixation du bassin ou encore une mauvaise capacité de rééquilibration ne constituent pas seulement des « défauts » corporels. Ils peuvent réduire le nombre ou la qualité des solutions motrices accessibles au joueur. Le joueur doit alors contourner la contrainte. Il compense, rigidifie certains segments, augmente son niveau d’irradiation musculaire et ses co-contractions ou sollicite davantage certaines chaînes musculaires. Une partie de son activité neuromusculaire est ainsi consacrée à gérer la contrainte corporelle plutôt qu'à réaliser la tâche footballistique. C'est précisément en ce sens que l'harmonisation corporelle constitue un préalable à la bonification coordinative. Son objectif n'est pas de rendre le joueur parfaitement symétrique ni de multiplier artificiellement ses possibilités de mouvement. Il consiste à réduire les contraintes inutiles qui empêchent l'organisme d'utiliser les degrés de liberté nécessaires à sa gestuelle. Harmoniser le joueur revient donc à restaurer une disponibilité corporelle suffisante pour que la coordination puisse réellement s'exercer. Cette conception permet également de mieux comprendre la relation entre mobilité, équilibration et coordination. Le joueur doit pouvoir disposer d'une mobilité suffisante pour laisser apparaître les solutions motrices nécessaires, mais également d'une capacité d’équilibration suffisante pour transmettre les forces et contrôler ses masses corporelles. Le bassin constitue, à ce titre, un véritable carrefour de la coordination. Sa capacité à être suffisamment stable tout en conservant une certaine mobilité, ce que je désigne comme une « rigidité flexible », conditionne la qualité des transferts des forces cinétiques entre les membres inférieurs et le tronc. Une fixation excessive réduit les possibilités d'adaptation. Une instabilité excessive dégrade la transmission des forces par dispersion énergétique. La coordination footballistique suppose donc un corps suffisamment libre pour s'adapter et suffisamment organisé pour transmettre les énergies cinétiques des mouvements. Cette relation entre liberté et organisation est essentielle. Trop de contraintes réduisent les solutions disponibles. Trop de relâchement ou d'instabilité par liberté peut empêcher leur exploitation performante, notamment par baisse du slack musculaire, ou la pré-tension musculaire qui permet de réagir vite. L'objectif de l'harmonisation n'est donc pas d'augmenter indistinctement les degrés de liberté, mais de rendre disponibles ceux qui sont nécessaires à la tâche et de permettre au joueur de les organiser avec économie pour performer vite, mieux et plus longtemps. Cela rejoint directement ma conception de la vitesse footballistique. La vitesse n'est pas simplement produite par une augmentation de la force ou de la puissance musculaire. Elle apparaît lorsque le joueur peut mobiliser rapidement et performativement les ressources neuro-musculaires dont il dispose. Les joueurs les plus rapides ne sont pas nécessairement ceux qui produisent le plus de tension de contraction musculaire, mais ceux qui savent organiser leur corps avec suffisamment de relâchement, d'élasticité et de précision pour permettre l'alternance entre décontraction et engagement musculaire. On peut alors formuler les principes d’entraînement physique footballistique suivants : Pas de coordination possible sans degrés de liberté disponibles et pas de bonification coordinative sans harmonisation corporelle suffisante. La coordination intervient ensuite par contrôle moteur pour sélectionner, hiérarchiser et synchroniser les mouvements corporels en fonction de l'intention footballistique. Elle transforme les degrés de liberté disponibles en solutions motrices fonctionnelles. Un joueur peut ainsi disposer d'un grand nombre de possibilités articulaires sans savoir les organiser performativement, même si l’entraînement vise à avoir des références cognitivo-motrices qui facilitent ou déterminent des choix d’action selon les recherches d’Alain Berthoz. En parallèle, un joueur dont certaines possibilités corporelles sont contraintes peut être extrêmement coordonné dans un registre limité, mais se trouver en difficulté dès que la situation exige une solution qu'il ne peut physiquement produire. Enfin n’oublions que ce contrôle moteur est sous influence des émotions positives comme négatives selon les recherches d’Antonio Damasio, pour qui les émotions conditionnent les qualités du mouvement. On constate bien que le niveau de coordination dépend alors du niveau d'harmonisation corporelle au sens large du joueur. Plus l'organisme est contraint par des tensions inutiles, des restrictions de mobilité, des déséquilibres ou des fonctions musculaires insuffisamment disponibles, plus le champ des solutions coordinatives se réduit. À l'inverse, lorsque les principales contraintes corporelles sont levées, le joueur dispose d'un espace de solutions plus riche. Il peut alors apprendre à sélectionner en toute liberté celle qui répond le mieux à la contrainte du jeu. C’est ici que l’on comprend que pour bien (apprendre à) jouer au football, il ne faut pas oublier de jouer au football. On comprend aussi que cette harmonisation est un levier direct d'extraction de la vitesse footballistique. Elle n’est pas une nouvelle qualité physique. Elle permet au joueur d'accéder à une qualité de ses mouvements qu'il possède déjà mais qu'il ne peut exprimer pleinement à cause de la déformation motrice que le football implique et qui l’étrique. La suppression d'une compensation, la restauration d'une amplitude fonctionnelle ou l'amélioration d'une capacité de rééquilibration peuvent ainsi libérer une partie des ressources neuromusculaires auparavant mobilisées pour gérer la contrainte corporelle. L'énergie et les possibilités motrices deviennent alors davantage disponibles pour l'action footballistique. Il s’agit toutefois d’éviter une interprétation statique de ce propos. Harmoniser ne signifie pas préparer le corps à la coordination puis à l’énergétique. L'harmonisation doit progressivement être éprouvée dans le mouvement, puis dans la gestuelle footballistique et enfin sous les contraintes énergétiques qui caractérisent réellement le jeu. De fait, un degré de liberté n'a d'intérêt que s'il peut être exploité fonctionnellement. Ainsi, restaurer une mobilité de hanche n'est pas une finalité en soi. Cette mobilité devient sagace lorsqu'elle permet au joueur de mieux orienter son bassin, de modifier son appui, d'accélérer, de freiner, de changer de direction ou de réaliser un geste technique sans compensation excessive. De la même manière, améliorer la capacité d’équilibration n'a de valeur footballistique que lorsque le joueur peut utiliser cette capacité pour sortir plus rapidement d'un déséquilibre, réorienter son centre de masse et enchaîner une nouvelle action. Le football étant fondamentalement un sport de déséquilibres, ou de rééquilibrations, la capacité à disposer puis à organiser ces degrés de liberté devient alors une condition de la vitesse d'exécution des actions de jeu. La bonification coordinative peut donc être envisagée comme le passage d'un corps qui possède certaines possibilités à un corps capable de les exploiter performativement. L'harmonisation fournit le potentiel de mouvement. La coordination organise ce potentiel. La gestuelle footballistique lui donne une finalité. La vitesse permet enfin son expression dans la temporalité du jeu. Cette logique permet de comprendre pourquoi la recherche directe de la vitesse peut parfois produire l'effet inverse de celui recherché. Lorsque le joueur cherche à aller plus vite sans disposer des degrés de liberté nécessaires ou sans avoir suffisamment harmonisé son organisation corporelle, il peut compenser par davantage de tension, de force ou de précipitation. La « forcite » et la « précipitationnite » deviennent alors des réponses à une insuffisance d'organisation plutôt que des solutions à la vitesse. À l'inverse, lorsque les possibilités corporelles sont disponibles et que le joueur apprend à les organiser, la vitesse peut émerger avec davantage de relâchement, d'économie et de précision. 5.2. L’entraînement coordinatif du physico-technique 5.2.1. La coordination fine généralisée comme solution des tensions motrices du physico-technique Si la vitesse footballistique est une propriété émergente du système joueur-environnement-action et si la technique constitue une condition de son expression, alors l’enjeu de l’entraînement physique footballistique devient celui de la construction d’une coordination suffisamment précise pour rester performativement dans le jeu par le ballon. Autrement dit, qui soit en mesure de répondre aux contraintes de vitesse, d’espace, de temps et d’opposition d’un déroulement de jeu complètement incertain, soit qui évolue en intensité et en orientation très différemment selon les moments du match. Cette spécificité exclut une solution qui réside dans l’accumulation préalable d’une coordination générale acquise par l’exercice d’autres sports. Elle réside dans le développement direct, donc spécifique, d’une coordination fine footballistique, puis de sa généralisation progressive par la variation des contraintes du jeu. Cette approche distingue la coordination générale, davantage associée aux fonctions globales de locomotion et de stabilité, de la coordination fine, davantage engagée dans les gestes précis, contextuels et modulés à un sport pour le football, soit le contrôle passe, le dribble ou la frappe, ou encore la technique de la vitesse cyclique footballistique. Dans le souci de rendre le joueur coordinativement performant, cette approche défend surtout l’idée que la coordination fine footballistique se construit d’abord dans et par le football lui-même en y jouant pour être ensuite généralisée spécifiquement grâce à la richesse des variations gestuelles propres à ce sport. Cette conception est particulièrement cohérente avec la nature ouverte du football. Le joueur doit pouvoir réaliser une même intention technique dans des conditions continuellement différentes que seul le jeu offre. Il doit contrôler avec le pied droit ou le pied gauche un ballon au sol ou aérien dans un espace libre ou compressé, à faible ou haute vitesse, avec ou sans opposition, après une accélération, après un freinage, en équilibre ou en déséquilibre, avec un temps disponible important ou extrêmement réduit. La généralisation ne provient donc pas du passage du général au spécifique. Elle émerge au contraire de la variation du spécifique. La responsabilité de l’entraînement physique consiste alors à former des joueurs précis pour les rendre adaptables, et non à chercher d’abord à les rendre généraux dans l’espoir qu’ils deviennent ensuite précis. Cette proposition signifie que dans l’entraînement du physico-technique, la coordination fine n’est plus simplement le résultat terminal de l’apprentissage moteur. Elle devient le socle, ou le point de départ, à partir duquel la vitesse footballistique peut être exprimée dans toute sa diversité. 5.2.2. L’entraînement de la vitesse est déterminé par la qualité de la maîtrise du ballon Selon les propos précédents, une conséquence méthodologique évidente s’impose. L’amélioration de la maîtrise du ballon ne peut pas être considérée comme secondaire à l’amélioration de la vitesse footballistique, mais comme son moyen d’expression principal. Cela ne signifie pas que tout entraînement de vitesse footballistique doive se réaliser avec ballon. Ce serait une autre forme de réductionnisme. L’enjeu consiste plutôt à construire une complémentarité entre développement de la capacité neuromusculaire et développement de la capacité à l’utiliser techniquement. L’entraînement doit ainsi être pensé comme une progression allant de la vitesse avec ballon, puis de la vitesse avec et sans ballon sous contrainte perceptive, sous contrainte décisionnelle et enfin sous contrainte tactique. Mais cette progression ne doit pas être comprise comme une succession rigide et linéaire. Le principe de coordination fine généralisée invite précisément à soumettre rapidement les habiletés techniques à des variations contrôlées afin qu’elles deviennent robustes et adaptables. Mon article consacré à cette coordination fine insiste, à ce titre, sur la nécessité d’introduire des perturbations, des variations de rythme, des contraintes spatiales, des pressions temporelles et des environnements instables afin que la coordination acquise ne soit pas seulement précise dans une situation idéale, mais performante dans le chaos du jeu que le joueur cherche à ordonner par son football. L’objectif ne consiste pas à passer progressivement du simple au complexe, ce qui est ontologiquement pas possible, mais de construire une complexité gestuelle suffisamment maîtrisée pour provoquer et gérer sa vitesse gestuelle sans détruire sa précision. 5.2.3. La coordination des coordinations cyclique et acyclique par la décontraction La coordination fine footballistique ne consiste pas seulement à réaliser performativement une gestuelle. Elle doit également permettre au joueur de passer continuellement d’une organisation motrice à une autre, notamment entre les formes cyclique et acyclique de la vitesse footballistique. Dans le football, ces deux formes de vitesse sont rarement dissociées. Le joueur accélère, maintient sa vitesse, ralentit, change de direction, contrôle, réaccélère, frappe et enchaîne une nouvelle action. La performance dépend donc autant du niveau de chacun de ces mouvements que de la capacité à passer de l’un à l’autre sans rupture de fluidité. La vitesse cyclique repose principalement sur la répétition organisée des foulées, alors que la vitesse acyclique implique des réorganisations permanentes des appuis, des orientations corporelles et des actions techniques. L’enjeu de l’entraînement du couple physico-technique est précisément de permettre leur articulation. Une course rapide doit pouvoir déboucher sur un contrôle, une accélération sur un changement de direction et une conduite de balle sur une nouvelle accélération sans que le joueur perde son équilibre, sa précision ou sa disponibilité corporelle. La coordination doit donc organiser non seulement les mouvements, mais également organiser leurs transitions perpétuelles. Pour ma part et selon les principes d’entraînement de la vitesse de Jacques Piasenta, cette capacité d’organisation de ces transitions dépend largement de la décontraction musculaire. Pour aller vite, le joueur ne doit pas chercher à produire davantage de tension, mais à utiliser uniquement celle qui est nécessaire à l’action. La décontraction permet ainsi de limiter les contractions parasites, de préserver les degrés de liberté corporels et de faciliter la succession des organisations motrices. Elle ne signifie donc pas absence de contraction, mais la capacité à décontracter ce qui n’a pas besoin d’être contracté afin de mieux contracter ce qui doit l’être. Cette relation permet de comprendre l’émergence de la « forcite » qui pollue la qualité gestuelle footballistique. Lorsque le joueur cherche volontairement à aller plus vite en ajoutant de la force ou de la tension de contraction, il rigidifie son organisation et diminue la fluidité de son mouvement. La force devient alors une réponse à un défaut d’organisation plutôt qu'un moyen d'améliorer l'expression de la vitesse. Le principe du « Less is more » prend ici tout son sens. Moins de tension inutile peut permettre davantage de vitesse utile. Pour donner une image de la subtilité de ce principe « Less is more » dans la production de la vitesse footballistique, imaginez que vous recueillez un oisillon tombé du nid. Quand vous le saisissez avec vos mains, vous êtes des plus délicats pour ne pas l’écraser. Eh bien, la vitesse footballistique, respectivement la technique de maitrise du ballon, demande tout autant de délicatesse et d’élégance dans sa production pour bien exister. La même logique concerne la « précipitationnite ». Vouloir aller immédiatement vite peut conduire le joueur à interrompre prématurément son mouvement, à accélérer artificiellement ses coordinations ou à perdre la continuité de ses appuis, donc à les brouiller. Pour y remédier, il s’agit de « Prendre le temps d’aller vite ». Cela signifie laisser suffisamment de temps au mouvement pour que les forces de la gestuelle footballistique puissent se transmettre dans les bons ordre et timing et que les amplitudes puissent s’organiser afin que la vitesse puisse émerger. La vitesse footballistique n’est donc pas nécessairement liée à la rapidité avec laquelle le joueur cherche à agir, mais à la qualité avec laquelle il laisse son organisation produire rapidement l’action. L’entraînement physique footballistique doit alors permettre au joueur de vivre et ressentir sa vitesse plutôt que de simplement chercher à l’augmenter. La sensation de vitesse constitue alors le moyen de reconnaître les conditions dans lesquelles le mouvement devient rapide, fluide et économique. Le joueur apprend progressivement à identifier ses sensations d’appui, de fréquence, d’amplitude, de relâchement et d’équilibre. Cette perception proprioceptive facilite ensuite l’autorégulation de son mouvement par le respect de son déroulement et permet de distinguer une vitesse réellement maîtrisée d’une vitesse obtenue par la crispation ou la précipitation. En ce sens, les vitesses acycliques et cycliques footballistiques et leur passage de l’une à l’autre doivent d’abord être entraînées par elles-mêmes. Il ne s’agit pas uniquement de développer des qualités supposées préalables à la vitesse, mais de permettre au joueur d’expérimenter régulièrement les conditions perceptives, neuromusculaires et coordinatives de leur expression. Cette pratique peut être réalisée à différentes intensités, l’objectif étant de préserver la qualité de la coordination plutôt que de rechercher systématiquement l’intensité maximale. Une vitesse d’exécution légèrement inférieure au maximum (80-90%) du joueur peut ainsi permettre de travailler performativement l'organisation de ses mouvements, leur fluidité et sa capacité à reproduire une gestuelle de qualité. En complément, l’attention de la préparation physique footballistique doit aussi porter sur la qualité de la production énergétique de la vitesse. Lorsque la fatigue ou la tension perturbent les appuis, le relâchement, la fluidité ou la maîtrise technique, la répétition des efforts perde de leur intérêt car on n’entraîne plus la qualité des mouvements. L’objectif de la préparation physique footballistique n’est donc pas de multiplier les actions rapides, mais d’étendre progressivement la capacité du joueur à reproduire une coordination de qualité, y compris lorsqu’il doit passer d’une organisation cyclique à une organisation acyclique et inversement. Cette conception conduit à considérer la fluidité comme une propriété émergente de la coordination. Elle apparaît lorsque le joueur parvient à organiser ses contractions, ses relâchements, ses appuis, ses amplitudes et ses orientations sans rupture inutile ni difficultés ou blocages. La fluidité n’est donc pas une qualité supplémentaire à ajouter aux autres. Elle constitue plutôt le résultat d’une bonne coordination des différentes ressources du joueur. Dans ce cadre, la décontraction devient ainsi le véritable outil de coordination du couple physico-technique. Elle permet de conserver les degrés de liberté nécessaires à l'adaptation, de limiter les tensions inutiles et de faciliter les transitions entre les différentes organisations du mouvement. La vitesse footballistique n’est donc pas seulement la capacité à produire rapidement une action. Elle est aussi la capacité à réorganiser rapidement son corps pour produire l’action suivante, avec le minimum de tension nécessaire et le maximum de continuité. 5.2.4. Sortir de la logique « fatigue = bon entraînement » Cette conception physico-technique de la préparation physique footballistique implique de devoir renoncer à considérer la fatigue comme une preuve suffisante de la qualité d’une séance d’entraînement. Une séance physiquement éprouvante peut être parfaitement réussie sur le plan métabolique et médiocre sur le plan de la coordination footballistique. Cette distinction est fondamentale lorsque l’objectif est d’augmenter la vitesse du jeu des joueurs. La fatigue excessive dégrade progressivement la qualité des appuis, la précision gestuelle, la capacité à produire rapidement de la force, la prise d’information, la prise de décision et la maîtrise du ballon. Or si l’objectif est d’entraîner la vitesse footballistique, la dégradation de la qualité d’exécution doit devenir un signal de régulation de la charge. Cette idée est cohérente avec la transition du métabolique au coordinatif que j’ai écrite par ailleurs. L’idée de cet article est de maintenir la qualité d’exécution et d’interrompre ou d’adapter le stimulus lorsque la performativité de la gestuelle footballistique commence à se dégrader. Le critère de réussite de l’entraînement physique ne doit donc pas être « combien le joueur a-t-il supporté ? », mais « quelle qualité footballistique le joueur a-t-il été capable de maintenir sous la contrainte proposée ? ». Cette question permet précisément d’entraîner la qualité du couple physico-technique par la qualité de la coordination du joueur. Mais passer d’une approche métabolique à une approche coordinative ne signifie pas supprimer le métabolique. Ce serait remplacer un dogme par un autre. Les capacités aérobiques demeurent indispensables à la qualité de la faculté de récupération entre les actions, entre les séquences et entre les matchs. La question est plutôt celle de la hiérarchie fonctionnelle. Dans cette perspective, si le métabolique permet de répéter, le neuromusculaire permet de produire. Si la coordination permet d’organiser, la technique permet d’exploiter. Si la cognition permet d’orienter, la tactique donne du sens au tout. Le problème apparaît lorsque le moyen devient la finalité. Un entraînement physique qui développe une excellente capacité à répéter des courses mais dégrade la qualité technique est imperformatif pour le football. La préparation physique footballistique doit donc rester assertive à la technique. Elle doit défendre sa contribution spécifique sans empiéter sur les autres domaines et, surtout, sans les détériorer par malfaçon ou surplus de soi-disant expertise. 5.2.5. Entraîner le physico-technique, c’est une logique de variation Une méthodologie d’entraînement du couple physico-technique doit alors être construite autour de l’idée centrale d’étendre le maintien de la qualité technique par variation de coordination fine afin de préserver l’intention footballistique. La vitesse maximale de déplacement doit pouvoir être développée en tant que qualité neuromusculaire. Mais cette vitesse doit ensuite rencontrer la technique de maîtrise du ballon. La maîtrise du ballon doit elle-même être confrontée à des variations spatiales et temporelles. Ces variations doivent ensuite être associées à la perception, à la décision et à l’opposition. On peut donc passer alternativement de la vitesse sans ballon à la vitesse avec ballon, puis à la vitesse avec ballon sous contrainte perceptive, avant d’introduire progressivement l’incertitude décisionnelle et l’opposition. Cependant, l’ordre de ces situations ne doit pas être considéré comme une progression pédagogique universelle. La théorie des contraintes et l’approche de la coordination fine généralisée invitent plutôt à considérer la tâche de s’exercer dans un environnement permettant au joueur de rechercher et stabiliser des solutions motrices adaptées. L’objectif est donc moins de faire répéter une solution que de permettre au joueur de construire un répertoire de solutions fonctionnellement équivalentes. Autrement dit, d’être en capacité de faire jouer au bon moment son couple physico-technique sur la plus grande gamme gestuelle possible. C’est cette richesse des solutions qui permet à la coordination fine de devenir généralisable. Le joueur ne doit pas seulement savoir-faire un contrôle orienté. Il doit savoir contrôler et orienter vite le ballon quelles que soient les contraintes qui modifient les conditions de réalisation du contrôle. Il ne doit pas seulement savoir conduire le ballon rapidement. Il doit savoir modifier sa vitesse de conduite en fonction de l’espace, de l’adversaire et de son intention. Il ne doit pas seulement savoir accélérer. Il doit savoir quand accélérer, dans quelle direction, avec quelle amplitude et avec quelle qualité de maîtrise du ballon. Le physico-technique devient ainsi une pédagogie de la variation. 5.2.6. Du physico-technique au physico-tactique Le physico-technique permet finalement de comprendre pourquoi le physico-tactique constitue le prolongement logique de cette réflexion. Si le technico-tactique organise le joueur dans un projet de jeu, le physico-technique organise la capacité corporelle du joueur à réaliser techniquement ce projet. Le physico-tactique organise ensuite les rythmes collectifs d’expression de ces capacités. On peut ainsi concevoir une articulation en trois niveaux. Le technico-tactique répond à la question « que faut-il faire gestuellement comment en fonction du déroulement du jeu ? » Le physico-technique répond à la question « par quelle capacité corporelle et à quelle vitesse puis-je le faire tout en conservant une qualité technique performante ? ». Le physico-tactique répond enfin à la question « quand l’équipe doit-elle produire cette gestuelle, à quelle intensité et selon quel tempo la réguler ? ». Le physico-technique constitue donc le niveau intermédiaire indispensable entre la capacité individuelle et l’organisation collective. Il permet notamment de comprendre la réflexion développée autour du physico-tactique. L’évolution du football contemporain vers des séquences de jeu plus intenses et davantage organisée autour des transitions impose que les capacités physiques des joueurs participent à la définition des possibilités tactiques de l’équipe. La tactique ne peut donc plus être conçue indépendamment des contraintes physiologiques et neuromusculaires qui conditionnent sa répétabilité. Mais cette capacité collective de répétition dépend elle-même de la qualité de la production individuelle. Le physico-tactique dépend donc du physico-technique. Et le physico-technique dépend de la qualité de coordination fine du joueur. 5.9. Les critères d’évaluation du physico-technique Si ce concept du physico-technique est pertinent, il doit pouvoir être évalué. Il ne suffit donc plus de mesurer uniquement la vitesse maximale, le sprint sur 5, 10 ou 20 mètres, la force, la puissance ou la fréquence cardiaque à consommation d’oxygène à vitesse aérobique maximale (Vo2max). Ces données demeurent utiles, mais elles ne permettent pas de déterminer la qualité physico-technique d’un joueur. Pour ce faire, il faut également observer la vitesse à laquelle le joueur conserve le contrôle du ballon, la stabilité de sa technique sous accélération, sa capacité à accélérer, ralentir et réaccélérer sans perdre la maîtrise, sa précision technique sous vitesse, sa capacité à modifier rapidement son mouvement en fonction d’une information nouvelle et sa faculté à reproduire plusieurs actions rapides sans dégradation majeure de la qualité technique. À ces critères doit s’ajouter un élément fondamental issu de la coordination fine généralisée. La robustesse, ou la consistance, de la coordination face à la variation. Un joueur physico-techniquement performant n’est donc pas uniquement celui qui réussit une tâche donnée. C’est celui qui conserve une solution technique performante lorsque les contraintes de la tâche changent. La véritable compétence devient ainsi la capacité à répéter une intention tout en variant la solution motrice. Cette distinction est fondamentale. Une répétition ne signifie plus reproduire exactement le même geste. Elle signifie être capable de maintenir une réponse fonctionnellement performante malgré la variation des conditions de sa réalisation. Conclusion À partir de ces réflexions prospectives, je peux proposer une définition opératoire de l’entraînement du physio-technique. C’est « un processus d’apprentissage et d’adaptation visant à développer la capacité du joueur à mobiliser ses ressources neuromusculaires, perceptives et coordinatives afin de maintenir une maîtrise technique performante, donc efficace, pertinente et efficiente, du ballon sous des contraintes croissantes et variables de vitesse, d’espace, de temps, d’opposition et de décision ». Cette définition présente plusieurs avantages. Elle ne réduit pas le physique au métabolique. Elle ne réduit pas la technique à la reproduction d’un geste. Elle ne dissocie pas artificiellement le corps du ballon. Elle ne fait pas de la vitesse une qualité abstraite. Elle place enfin la qualité de l’interaction entre les composantes footballistiques au centre de l’entraînement physique footballistique. Mais elle ajoute désormais une dimension essentielle. La coordination fine gestuelle ne doit pas seulement être spécifiquement acquise, elle doit être généralisée par variation contextualisée. Le physico-technique devient donc l’espace dans lequel la capacité neuromusculaire rencontre la coordination fine footballistique et où cette coordination est progressivement confrontée aux contraintes réelles du jeu. Le tout s’inscrit dans l’enchaînement méthodologique d’entraînement opératoire suivant. Une harmonisation corporelle adéquate donne la disponibilité, évaluée en degré de liberté, nécessaire à produire de la coordination fine footballistique par de la décontraction afin de marier ses dimensions cycliques et acycliques que l’on remarque par de la fluidité permettant à la vitesse footballistique d’exister. La conséquence pour la performativité de la préparation physique footballistique est que le physico-technique ne devrait pas être une séance supplémentaire ajoutée à l’entraînement. Il devrait devenir un principe de conception des séances et le pivot des entraînements des enfants joueurs, comme je le propose dans mon gigacycle de formation. Une séance peut commencer par une activation neuromusculaire permettant de préparer le joueur aux productions de vitesse, puis proposer des situations dans lesquelles cette vitesse rencontre progressivement la maîtrise du ballon, la perception, la décision et l’opposition. Mais la construction ne doit pas nécessairement suivre une progression linéaire allant du simple vers le complexe, sachant que ce dernier ne peut que se réduire et non se simplifier. La solution proposée par la coordination fine généralisée est précisément de construire la spécificité puis d’enrichir progressivement sa substance par des variations. La séance d’entraînement devient alors un espace-temps dans lequel le joueur est continuellement invité à résoudre des problèmes moteurs footballistiques. La charge physiologique devient une conséquence maîtrisée du contenu footballistique plutôt qu’une finalité autonome. La question de la planification des charges d’entraînement ne consiste donc plus seulement à déterminer combien de mètres le joueur doit courir ou combien de répétitions il doit effectuer. Elle consiste à déterminer quelles contraintes doivent être organisées pour faire émerger la coordination recherchée, à quelle vitesse et avec quel niveau de fatigue cette coordination doit être exprimée, puis comment cette coordination peut être généralisée à d’autres situations. Cette approche est directement compatible avec la pédagogie des contraintes développée dans mon article consacré à la coordination fine généralisée, qui propose d’utiliser les perturbations contrôlées, les contraintes spatiales et temporelles et les situations ouvertes afin de construire une coordination stable sans la rendre rigide, donc robuste. Le football ne demande pas au joueur d’être physiquement performant d’un côté et techniquement performant de l’autre. Il lui demande d’être physiquement capable de réaliser sa technique à la vitesse imposée par le jeu pour dominer celui-ci. Cette nuance paraît sémantique. Elle est en réalité méthodologique. Elle conduit à considérer que la vitesse footballistique ne réside ni exclusivement dans le système neuromusculaire, ni exclusivement dans la cognition, ni exclusivement dans la technique. Elle émerge de leur coordination systémique. Le joueur rapide n’est donc pas seulement celui qui parcourt 20m en moins de temps. C’est celui qui peut percevoir plus tôt, décider plus vite, accélérer davantage, contrôler son corps, maîtriser son ballon, agir avec précision, modifier son action sous contrainte et recommencer. Le physico-technique désigne précisément cette capacité d’intégration. Mais cette intégration ne peut être durablement performante que si elle repose sur une coordination fine suffisamment riche que l’on étend qualitativement. La question n’est donc plus de développer d’abord une coordination motrice générale en espérant faussement qu’elle se transforme en de la coordination footballistique. La question est de construire directement une coordination fine footballistique, puis de la soumettre à une diversité croissante de contraintes afin que le joueur apprenne à stabiliser ses intentions tout en adaptant ses solutions motrices. La « spécialisation par la spécificité » n’est donc pas l’ennemie de l’adaptabilité, elle la constitue. Elle en est le fondement. Le joueur devient adaptable non pas parce qu’il possède une motricité générale indistincte, mais parce qu’il possède un répertoire suffisamment riche de coordinations fines spécifiques en mémoire pour pouvoir répondre à la diversité des contraintes footballistiques. Le physico-technique devient ainsi le lieu où cette coordination fine rencontre la vitesse. Une compétence footballistique supérieure apparaît alors comme une capacité de coordination fine généralisée sous contrainte de vitesse. C’est ici que se situe le véritable lien entre la préparation physique et la maîtrise technique du ballon. Mais le PPF n’a pas vocation à devenir entraîneur technique, pas plus que l’entraîneur technique n’a vocation à se substituer à un PPF. Leur enjeu commun est plutôt de comprendre où leurs compétences s’interpénètrent fonctionnellement. En résumé, la préparation physique footballistique ne devrait pas chercher d’abord à rendre les joueurs plus forts, plus endurants ou plus rapides. Elle doit chercher en premier lieu à développer des joueurs capables d’exprimer une coordination fine, techniquement précise et adaptable, à la vitesse maximale que le jeu leur demande. C’est là que réside aujourd’hui l’un des enjeux performatifs les plus importants de la préparation physique footballistique. Non plus préparer le joueur à subir et supporter en toute gaillardise les contraintes du football, mais de préparer avec délicatesse et élégance son organisme, à exprimer pleinement son talent footballistique pour dominer le jeu, donc ses adversaires, par la coordination qui est au cœur du couple physico-technique.
- À côté du technico-tactique, discutons du physico-tactique footballistique
Pendant plusieurs décennies, l’organisation tactique du football moderne a reposé sur un principe relativement stable. La préparation physique devait permettre l’exécution du projet de jeu conçu par l’entraîneur. Le physique était considéré comme un support de la tactique. La structure collective déterminait les efforts, et la condition physique devait simplement permettre leur répétition. Or, l’évolution contemporaine du football modifie profondément cette relation hiérarchique. L’intensification en saccade des séquences de jeu, conséquence directe des progrès techniques, tactiques et athlétiques des joueurs, impose désormais des contraintes physiologiques qui conditionnent elles-mêmes l’organisation tactique. En d’autres termes, ce n’est plus seulement la tactique qui dicte les exigences physiques. Ce sont aussi dorénavant les capacités physiques de répétition des efforts à intensité maximale qui déterminent la viabilité d’un projet tactique de jeu. Cette mutation apparaît particulièrement visible dans les phases de transition offensive et défensive, devenues le cœur stratégique du football. Ces séquences mobilisent simultanément vitesse, montée rapide de la puissance musculaire, ou explosivité, accélérations maximales répétées, densité cognitive et précision technique sous vitesse. Leur répétition continue conduit rapidement à une accumulation lactique, donc à une dégradation de l’efficacité neuromusculaire, limitant la capacité des équipes à maintenir durablement une intensité maximale de jeu. Dans ce cadre, vous pouvez avoir une stratégie d’entraînement physique d’accoutumance à la charge lactique. C’est ce qu’a connu le football dans les années 90 sous l’impulsion italienne et son football total. Mais, comme cette stratégie, dite de résistance à la fatigue, est d’une part tellement coûteuse énergétiquement et, d’autre part, n’empêche pas la dégradation de la qualité de la gestuelle footballistique, elle est une mauvaise bonne solution d’entraînement physique selon une analyse coût-bénéfice. De fait, le football n’est pas un sport lactique. La bonne solution est plutôt d’éloigner l’apparition du seuil lactique ou encore de s’en approcher sans y tomber. En effet, lorsque vous êtes dedans, il est très difficile de recouvrer vos aptitudes physiques lors d’un match. Cela passe physiquement par une élévation du niveau de la vitesse maximale footballistique, qui limite la décrémentation du niveau de vitesse du joueur, du développement de la capacité d’endurance vitesse et un développement des facultés de récupération par développement de la capacité aérobique des joueurs. Ceci pour avoir un gros cœur à l’ouvrage. Cela exclut des microcycles d’entraînement, les high-intensity interval training (HIIT) dont les modalités d’intensité ne visent plus à élever la puissance aérobique mais à assumer la charge physique par accoutumance lactique. Dès lors, le match de football ne peut plus être pensé comme un continuum d’intensité physique homogène, mais selon le niveau de la charge lactique des joueurs. Pour pas tomber dans un linceul lactique, le jeu doit stratégiquement s’organiser selon des cycles physiologiques alternant périodes d’intensité maximale, phases intermédiaires ou moments de récupération active par jeu de position et/ de position. L’opérationnalisation de cette stratégie passe par une gestion physico-tactique des matchs qui intègre ces rythmes biologiques pour préserver la performativité collective, mais aussi individuelle, des joueurs, sachant que la première dépend du cumul de la seconde. 1. De la tactique dominante à la physiologie contraignante Grâce à l’amélioration des facultés inter-efforts par les intermittents VMA, l’évolution physique du football des vingt dernières années s’est caractérisée par une augmentation des vitesses de déplacement, du nombre d’accélérations et de la densité des transitions. De plus, les progrès techniques des joueurs permettent aujourd’hui d’exécuter des actions complexes à des vitesses autrefois moins élevées. Le perfectionnement tactique collectif a également contribué à cette intensification. Les organisations modernes reposent sur des principes de pressing coordonné, de contre-pressing immédiat, de transitions rapides et d’occupation dynamique des espaces. Ces mécanismes exigent des déplacements maximaux répétés, souvent sur des temps très courts. Or, cette évolution crée une contradiction fondamentale. Plus les séquences de jeu deviennent intenses, moins elles sont répétables sans dégradation physiologique. Les phases de transition représentent le point culminant de cette problématique. Elles combinent des déplacements à intensité maximale, des changements de direction rapides, des prises d’informations permanentes, une forte pression émotionnelle et décisionnelle et des efforts anaérobies alactiques répétés. Ces situations sollicitent les filières glycolytiques anaérobies, responsables de la production rapide d’énergie mais génératrices à la longue d’une accumulation de lactates. Lorsque ces séquences se multiplient sans régulation collective de l’effort, la lactatémie augmente progressivement jusqu’à provoquer une diminution de l’efficacité motrice, technique et cognitive. Le football d’aujourd’hui rencontre donc une limite biologique structurelle et doit accepter qu’une intensité maximale de jeu n’est pas soutenable physiologiquement de manière continue lors de tout un match. 2. La lactatémie comme facteur organisateur du rythme du match Contrairement à une représentation simplifiée du football fondée sur l’engagement physique permanent, l’observation des matchs montre de plus en plus une organisation cyclique de leur intensité en moments dits forts ou faibles. Les équipes alternent de plus en plus des périodes d’accélération collective très intense avec des phases de contrôle plus économes énergétiquement. Cette alternance répond à une nécessité physiologique qui est de permettre la réduction partielle de la charge métabolique avant de pouvoir réengager des séquences plus intensives. Les matchs tendent ainsi à se structurer en blocs temporels d’environ 15 à 20 minutes. La première période présente généralement deux séquences d’intensité élevée entrecoupées par une séquence intermédiaire d’intensité moyenne servant de régulation physiologique. Cette organisation permet de maintenir une forte capacité de réitération de la vitesse maximale footballistique sans provoquer une accumulation lactique irréversiblement trop précoce. La seconde période se caractérise par une fragmentation encore plus marquée avec deux, ou trois, périodes d’intensité élevée entrecoupées par deux périodes de récupération relative organisées autour du jeu de position, de la conservation et de la maîtrise territoriale. Cette structuration du temps de jeu des matchs dépend évidemment du contexte compétitif et de l’évolution du score. Une équipe menée peut être contrainte d’augmenter artificiellement la fréquence et la longueur de ses séquences intensives de jeu, au prix d’une dégradation physique accélérée. À l’inverse, une équipe dominant le score cherchera souvent à ralentir le rythme afin d’optimiser sa récupération métabolique. 3. Les jeux de possession et/ de position comme outils de récupération physiologique Dans cette perspective, les jeux de possession et/ou de position acquièrent une fonction nouvelle. Historiquement associé à la domination tactique et au contrôle spatial, il devient également un outil de régulation énergétique.En effet, les phases de jeu position liées au jeu de possession permettent de calmer le jeu par : - une diminution des courses à intensité maximale; - une réduction des transitions ; - une baisse relative de la sollicitation anaérobie ; - une récupération neuromusculaire partielle ; - une stabilisation de la lactatémie. Les jeux de position et/ou de possession ne sont donc plus uniquement un modèle idéologique de domination technique. Il constitue un mécanisme de gestion de l’effort. Cette lecture physiologique éclaire l’évolution des grandes équipes contemporaines. Les meilleures formations alternent désormais des séquences de pressing et de transitions extrêmement agressives avec des périodes de conservation destinées à restaurer les capacités physiques nécessaires à la répétition des efforts maximaux. L’intelligence tactique moderne réside précisément dans cette capacité à gérer les alternances d’intensité « coup de poing ». 4. Vers une inversion du rapport entre tactique et physique Cette évolution conduit à une inversion conceptuelle majeure. Dans le modèle classique, la préparation physique doit permettre sans sourciller l’application du projet tactique. Le jeu est pensé indépendamment des limites physiologiques des joueurs, lesquelles relèvent essentiellement de la capacité de préparation athlétique à tenir le match. Or l’intensité du football actuel, exige que le projet tactique soit conçu en fonction des capacités physiologiques de répétition des efforts. Autrement dit, la tactique ne peut plus ignorer les contraintes biologiques générées par l’intensité du jeu. Une équipe qui chercherait à maintenir un pressing total permanent pendant quatre-vingt-dix minutes s’exposerait rapidement à : - une augmentation excessive de la lactatémie de ses joueurs ; - une baisse de lucidité ; - une dégradation technique ; - une désorganisation collective ; - une vulnérabilité accrue dans les transitions adverses. Le modèle tactique performant de jeu devient alors physico-tactique en cherchant à alterner : - une intensité maximale ; - une récupération active ; - une conservation stratégique ; - un contrôle émotionnel et physiologique. 5. Conséquences méthodologiques pour l’entraînement Cette mutation implique une transformation profonde des méthodes d’entraînement. L’objectif n’est plus seulement d’augmenter les capacités physiques absolues, mais de développer les capacités, selon une stratégie extensive de l’intensif, des séquences collectives de 15-20 mn de jeu très intensives par : - la capacité de répétition des efforts maximaux ; - l’efficience de récupérations courtes ; - l’endurance de la vitesse footballistique ; - la régulation collective des temps faibles ; - l’intelligence tactique de gestion du rythme. L’entraînement doit ainsi reproduire les alternances physiologiques réelles du match par : - des séquences maximales ; - des périodes de conservation ; - des réorganisations défensives ; - la récupération physiologique active sous contrainte tactique. Le développement de la performance footballistique dépend alors de l’intégration simultanée, selon une logique de personnalisation généralisée des efforts, de : - la tactique ; - la physiologie ; - la neurocognition ; - la gestion émotionnelle de l’effort Conclusion Le football d’aujourd’hui connaît une transformation structurelle majeure. L’intensité croissante du jeu impose désormais des contraintes physiologiques qui déterminent directement les organisations tactiques. Les progrès techniques et tactiques des joueurs ont augmenté la vitesse du jeu à un niveau tel que les séquences de transitions ne peuvent plus être répétées continuellement sans provoquer une accumulation lactique limitante. Cette réalité biologique structure le match en cycles d’intensité alternée, obligeant les équipes à organiser des phases de récupération active par le jeu de position et la conservation. Dès lors, le rapport historique entre physique et tactique s’inverse progressivement. Le physique n’est plus uniquement au service du projet de jeu. Le projet tactique doit désormais être pensé stratégiquement en fonction des capacités physiologiques des joueurs à soutenir et répéter les efforts imposés par le football. L’idée est ainsi d’enrichir proactivement tactiquement la gestion stratégique des matchs par des séquences des efforts en temps forts et faibles pour travailler au corps l’équipe adverse et ainsi se procurer tactiquement progressivement les espaces de jeu pour faire la différence. Le but est de sortir des modulations physiques uniquement réactives d’aujourd’hui dictées par l’entraîneur par ses « calmez le jeu » et ses « faites courir le ballon » lorsque son équipe est à bout de souffle. La performance footballistique collective ne dépend donc plus seulement ici de la qualité de son modèle tactique, mais de sa compatibilité intégrative avec les limites biologiques de l’organisme humain, donc d’une approche physico-tactique.











