Les intermittents VMA sont utiles seulement pour les joueurs faibles techniquement
- xavierblanc

- 22 févr.
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Dans l’ordre des choses du football, sa composante physique est au service de ses composantes technico-tactiques. Le physique footballistique ne constitue alors ni une finalité autonome ni un domaine indépendant du jeu, mais un support destiné à permettre l’expression optimale de la maîtrise technique du ballon, de la vitesse d’exécution et de la justesse décisionnelle. N’oublions jamais que l’essence du football demeure technique donc coordinative. Dès lors, son développement métabolique ne devrait intervenir qu’en appui de cette réalité.

Or, un paradoxe traverse aujourd’hui les pratiques d’entraînement. Nombre d’entraîneurs regrettent la disparition progressive des joueurs dits techniques au profit de profils toujours plus athlétiques. Pourtant, dans le même temps, beaucoup d’entre eux envisagent le succès par le développement métabolique de leurs équipes par principalement des intermittents à Vitesse Maximale Aérobie (VMA).
Ce choix repose généralement sur un constat. Les joueurs ne soutiendraient pas suffisamment l’intensité aérobique proposée par les jeux d’entraînement afin d’assumer les exigences physiques actuelles des matchs. Mais une question fondamentale s’impose ici. Si les joueurs ne parviennent pas à produire l’intensité aérobique attendue par le jeu, est-ce réellement en raison d’un déficit métabolique ou bien parce que leur maîtrise technique du ballon sous pression ne leur permet pas de maintenir un niveau d’animation suffisant en termes de vitesse et de durée du jeu pour développer la qualité de leur métabolisme en entraînement intégré ?
En effet, une technique insuffisante ralentit la circulation du ballon, allonge les temps de contrôle, multiplie les pertes de balle et limite la fluidité des transitions. De fait, l’intensité collective diminue mécaniquement. La cause du problème n’est alors pas simplement métabolique, mais d’abord coordinative et décisionnelle. Dans cette perspective, les intermittents VMA apparaissent comme un outil compensatoire venant pallier une incapacité à générer techniquement l’intensité voulue des jeux d’entraînement.
Se pose alors ici une autre interrogation. Alors que les entraîneurs se plaignent continuellement de leur manque de temps d’entraînement technico-tactique, pourquoi les intermittents VMA occupent-ils, ou phagocytent-ils selon les avis, autant leurs entraînements footballistiques ? Enfin, faut-il rappeler au football que nombre de sports, dont l’athlétisme et le hockey, utilisent fort à-propos le football comme séance et outil d’entraînement de la capacité et de la puissance aérobiques de leurs pratiquants.
Les contradictions de cette situation d’entraînement sont suffisamment interpellantes pour que l’on prenne le temps d’y réfléchir. Cette réflexion n’est pas gratuite puisqu’elle cherche à élever avec sagacité le niveau de performativité de l’entraînement footballistique. Le but est que le football évite ainsi de se tirer physiquement « une balle dans le pied ».
Genèse et justification physiologique des intermittents VMA
La Vitesse Maximale Aérobie (VMA) correspond à la plus faible vitesse de course permettant d’atteindre la consommation maximale d’oxygène (VO₂max). Les protocoles intermittents tels que 15’’/15’’, 30’’/30’’ ou 45’’/15’’ ont été introduits dans le football afin d’augmenter cette VO₂max, d’améliorer la puissance aérobique, de développer la capacité de répétition des efforts à haute intensité et d’optimiser la cinétique de récupération entre deux actions intenses. Cette évolution méthodologique s’inscrit dans la diffusion des travaux de physiologistes de l’exercice tels que Georges Gacon et/ou Véronique Billat, qui ont largement contribué à populariser les méthodes intermittentes dans les sports d’endurance et collectifs.
Leur postulat de réflexion était clair. Les formes d’entraînement aérobiques en continu ou encore les jeux ne permettaient pas d’atteindre un temps suffisant passé à VO₂max pour induire les adaptations physiologiques spécifiques demandées en match. Dès lors, des séances isolées, décontextualisées du jeu, furent intégrées à la planification des entraînements pour combler ce déficit.
2. Le principe compensatoire : quand le jeu ne suffit pas
L’introduction des intermittents VMA repose ainsi sur une logique compensatoire. Si le football pratiqué à l’entraînement ne génère pas d’intensités physiologiques suffisantes, alors il convient de créer artificiellement ces intensités par des courses calibrées et contrôlées. Toutefois, cette logique invite à interroger la cause première du problème par la question… pourquoi les jeux d’entraînement ne produisent-ils pas l’intensité requise pour les matchs ?
Les réponses possibles sont que les dispositifs d’entraînement sont mal conçus à cause de surfaces trop grandes, de règles peu contraignantes et d’une densité des interactions d’équipe insuffisante. En bref, les joueurs ne parviennent pas à produire l’intensité attendue en match dans le cadre des jeux d’entraînement. Dans le premier cas, la responsabilité incombe à la conception des jeux. Dans le second, la problématique dépasse la seule dimension énergétique et renvoie à la maîtrise technique du ballon, à la compréhension tactique et à l’engagement motivationnel.
3. La relation indissociable de l’intensité de l’animation des jeux et de la maîtrise de la technique du ballon
Dans le football actuel, l’intensité n’est pas un phénomène purement métabolique. Elle est la conséquence d’interactions techniques et décisionnelles. Un joueur incapable de conserver le ballon sous pression, d’enchaîner rapidement contrôle et passe, ou de se déplacer performativement dans les intervalles limitera mécaniquement sa vitesse d’action et celle collective du jeu de son équipe. L’intensité physique globale d’une équipe dépend donc de l’addition cohérente de la qualité technique sous contrainte de chaque joueur. Lorsque des joueurs n’atteignent pas des fréquences cardiaques élevées dans des jeux réduits ou dirigés, cela peut traduire une inefficacité gestuelle, une lenteur décisionnelle ou une difficulté à agir sous fatigue. Dans cette perspective, le recours systématique aux intermittents VMA apparaît comme une réponse périphérique à un problème central qui est l’insuffisance de compétences footballistiques sous pression.
4. La rythmique footballistique est intrinsèquement intermittente
Le football est, par nature, un sport intermittent. Les alternances d’efforts intenses et de phases de récupération active structurent la dynamique du match. Cette rythmique, de plus en plus saccadée, est générée par les transitions offensives et défensives, les pertes et récupérations de balle, les déséquilibres spatiaux et les interactions permanentes entre partenaires et adversaires. La récupération n’y est pas seulement physiologique, elle est également cognitive et tactique. Le joueur récupère des efforts tout en analysant, en se repositionnant, en anticipant l’action suivante. En isolant la dimension énergétique par des intermittents VMA linéaires sans ballon, on dissocie artificiellement des composantes footballistiques qui, en situation réelle, sont profondément intriquées donc indissociables.
5. Le principe de la spécificité fonctionnelle de la préparation physique footballistique
Le principe de spécificité, qui fonde la préparation physique footballistique, stipule que les adaptations physiologiques sont étroitement dépendantes de la nature des sollicitations imposées. Courir en ligne droite à 105 % de VMA développe principalement la capacité à reproduire ce type d’effort. En revanche, jouer sous pression développe la capacité à produire un effort réactif et intense dans un contexte décisionnel complexe.
Une préparation footballistique véritablement fonctionnelle doit donc entraîner le « physique footballistique » et non un physique athlétique hors contexte. Cette approche rejoint les conceptions intégrées défendues par les entraîneurs de la périodisation tactique, pour qui l’intensité découle de l’organisation du jeu et de la qualité des interactions plutôt que d’un travail athlétique dissocié.
Dans cet esprit, le principe de spécialisation dans la préparation physique footballistique ne vise pas systématiquement à isoler les qualités physiques pour les spécifier. Cela serait le cas si la nature du football était compliquée. Cela signifierait que le football peut se simplifier, ou se segmenter, en qualités distinctes dont l’entraînement additionnel renforcerait le tout. Or, il est complexe à savoir que l’on peut seulement réduire sa complexité, ou le simplexifier, parce que ses qualités physiques ainsi que leurs interférences positives et négatives s’intriquent mutuellement. Segmenter le football en qualités physiques distinctes d’entraînement revient alors à développer ces qualités pour elles-mêmes, sans rapport avec le football.
6. Les intermittents VMA est un outil principal ou palliatif ?
Dans cette logique, les intermittents VMA peuvent être considérés comme un outil palliatif utile lorsque le niveau technique d’une équipe est faible, soit lorsque les joueurs ne soutiennent pas l’intensité en jeu par les jeux footballistiques ou lorsqu’une phase de reprise impose un contrôle précis des charges. Ils peuvent également avoir une pertinence transitoire en réathlétisation ou dans des contextes où l’individualisation est nécessaire.
Toutefois, en faire le socle du développement aérobique d’une équipe revient à déplacer mal à propos le problème. Si les joueurs ont systématiquement besoin de séances isolées pour atteindre les intensités aérobiques requises, cela peut indiquer une lacune dans leur maîtrise technique du ballon, un manque d’implication ou dans la conception des situations d’entraînement.
7. Les responsabilités de l’entraîneur est de créer l’intensité désirée par le jeu
Il appartient dès lors à l’entraîneur, et surtout pas à un préparateur physique footballistique (PPF) ou alors il est un assistant technique caché, d’élaborer des formes jouées capables de générer les intensités recherchées. La modulation des dimensions du terrain, du nombre de joueurs, des règles de conservation (nb. de touches), des contraintes temporelles ou des objectifs de pressing permet d’augmenter significativement la sollicitation aérobique tout en conservant la cohérence du jeu.
Les jeux réduits à forte densité décisionnelle peuvent produire des fréquences cardiaques proches de la VO₂max et des répétitions d’efforts comparables aux intermittents VMA, tout en respectant la complexité spécifique du football. Par ailleurs et dans le cas d’une recherche d’une surintensité physique d’entraînement, pourquoi ne pas éliminer les causes des temps morts des séances de jeu tels que les fautes de jeu, les sorties de balle… à l’exemple du fameux Murderball de Marcelo Bielsa.
8. Améliorer la technique sous pression pour atteindre l’intensité désirée
Lorsque les joueurs ne parviennent pas à atteindre les intensités attendues, l’intervention prioritaire devrait porter sur l’amélioration de leur maitrise de la technique du ballon sous contrainte, soit la qualité du contrôle orienté, la réactivité des appuis podaux, la vitesse de prise d’information et de son traitement cognitif concrétisés en action de jeu, la capacité à jouer par un nombre réduit de touches.
De fait, faire-faire systématiquement des intermittents VMA est un non-sens méthodologique de la préparation physique footballistique. Ils sont un surplus additionnel d’effort d’entraînement non nécessaire. Ils fatiguent et ainsi péjorent le niveau hormonal des (jeunes) joueurs, alors que celui-ci est essentiel pour qu’ils se développent correctement ou maintiennent leur cœur à l’ouvrage. Pire, ils remplacent des séances de maîtrise de la technique du ballon, ce qui revient à tuer le vrai football, soit celui de qualité, dans l’œuf.
À l’inverse, en développant prioritairement la compétence de la maitrise technique du ballon et décisionnelle, on élève mécaniquement l’exigence énergétique du jeu, ce qui développe justement l’intensité métabolique des joueurs.
9. Calibrer l’intensité par le jeu plutôt que par de l’isolé
L’un des arguments avancés en faveur des intermittents VMA est leur capacité à être précisément calibrés en fonction des profils individuels. Chaque joueur court à un pourcentage déterminé de sa VMA, garantissant théoriquement une homogénéité de la charge physiologique. Cet avantage méthodologique d’individualisation est réel. Cependant, le football est un sport collectif. Le jeu ne doit pas s’organiser sur la compilation de VMA individuelles, mais autour d’une dynamique collective résultant de l’addition et de l’interaction des capacités de chacun des membres d’une équipe.
Comme chaque entraîneur le sait, le jeu d’une équipe doit « faire stratégiquement avec » les capacités individuelles, c’est-à-dire s’animer harmonieusement en fonction de leur combinaison. Il ne s’agit pas d’aligner 11 VMA de qualité, mais de produire une intensité collective cohérente. Dès lors, le calibrage de cette intensité ne peut pas être uniquement physiologique. Il doit être fonctionnel. À ce titre, il revient aux joueurs de respecter les exigences d’intensité imposées par le cadre du jeu, chacun en fonction de ses capacités. Cela ne signifie pas que le joueur doit se reposer physiquement sur cette dynamique collective, mais au contraire l’entretenir et la développer en lui donnant sans restriction son énergie quel que son niveau.
Dans ce cadre, une VMA élevée en situation isolée ne garantit nullement une utilisation élevée dans le jeu. L’écart entre capacité théorique et mobilisation effective dépend du système de jeu proposé par l’entraîneur en fonction des qualités de son groupe, de la lecture tactique de ce dernier, de son engagement et de sa compétence technique sous contrainte.
Dans une perspective pratique, c’est l’intensité du jeu d’équipe qui constitue le véritable indicateur de calibrage du développement aérobie. Une animation fluide, constante, marquée par des déplacements coordonnés, des jaillissements répétés, des prises d’espaces dynamiques et une circulation rapide du ballon, traduit une intensité soutenable et adaptée. À l’inverse, lorsque l’on observe une multiplication des fautes, des sorties de balle, des passes imprécises, des appels moins tranchants, des prises d’espace limitées ou des jaillissements plus lents, cela signifie que l’intensité n’est plus tenable dans la durée.
Le critère d’arrêt de la durée des jeux devient alors qualitatif avant d’être quantitatif. On suspend le jeu, on accorde une récupération adaptée, puis on relance une nouvelle séquence à l’intensité désirée. L’objectif n’est pas d’atteindre progressivement une intensité cible par des intermittents VMA de plus en plus spécifiques, soit 30-30, puis 20-20, puis 5-15, mais d’étendre une intensité de jeu élevée aussi longtemps que la qualité et l’alacrité collectives le permettent. Le calibrage des charges s’effectue in vivo par l’observation in situ de la dynamique de la qualité du jeu et non par la seule référence à des pourcentages de VMA.
Ainsi, les développements de la capacité et de la puissance aérobiques des joueurs s’inscrivent directement dans une logique collective. L’équipe devient l’unité de référence. L’intensité n’est plus recherchée artificiellement, soit pour elle-même. Elle est entretenue, développée, régulée et relancée par et dans le jeu lui-même.
Conclusion
En définitive, considérer les intermittents VMA comme un levier central du développement aérobique du football le dénature fondamentalement. Un match n’est pas un athlétisme avec ballon, soit que les joueurs effectuent isolément chacun leur tour des absurdes 100m ou 10’000m de conduite de balle. C’est un jeu d’interactions où l’intensité naît de la qualité technique, de la justesse décisionnelle et de l’organisation collective. Lorsque cette intensité ne se manifeste pas dans l’animation de ballon, la cause première n’est pas nécessairement métabolique. Elle est bien souvent liée à une maîtrise insuffisante de la technique du ballon sous pression, à une compréhension tactique incomplète ou à une conception perfectible des situations d’entraînement.
Cependant, les intermittents VMA ne sont pas à proscrire. Ils conservent une utilité subsidiaire ponctuelle, notamment en reprise, en réathlétisation ou pour individualiser certaines charges en cas de déficit métabolique avéré. Mais ils devraient rester des outils complémentaires, et non devenir le socle de la préparation physique footballistique. En faire une priorité systématique risque d’orienter l’entraînement vers une compensation énergétique d’un déficit technico-tactique, plutôt que vers sa résolution. Bref, un nivellement par le bas des qualités footballistiques des joueurs.
L’enjeu pour l’entraîneur est donc clair. Il doit proposer des jeux qui produisent de l’intensité par et dans le jeu, et non à côté de lui. Cela signifie, s’il respecte le football, de concevoir, avec l’aide et non sous la coupe du PPF, des situations riches, contraignantes, dynamiques, capables de solliciter simultanément les dimensions techniques, tactiques, cognitives et énergétiques, d’élever la maîtrise sous pression pour élever mécaniquement le niveau physique de son équipe.
Ainsi, le développement aérobique par intermittent VMA n’est plus une finalité isolée, tout comme les squats, donnant lieu possiblement, donc malheureusement sans rire, dans le futur à une nouvelle discipline spécifique en tant que telle, à l’exemple des concours de dunk pour le basket, susceptible à terme d’enrichir le programme olympique, mais un outil au service, si nécessaire, du football. Dans cette perspective, j’ai bien peur que l’utilisation d’intermittents VMA soit trop souvent un aveu de faiblesse technique ou de motivation de la part des entraîneurs, des PPF et/ou des joueurs.
C’est en comprenant bien les enjeux de l’utilisation des intermittents VMA que le football évitera de confondre puissance physiologique et performance réelle, et qu’il préservera son essence et donc son identité. En résumé, un sport où la technique gouverne, et où le physique, certes indispensable, demeure fonctionnellement à son service, même s’il permet de maitriser « la paresse physique supposée de certains joueurs ». Autrement dit, comme le dirait La Palice, le football pour performer doit rester du football, c’est-à-dire que les joueurs pratiquent lors des entraînements et des matchs du vrai football au lieu d’une disciple athlétique isolée.





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