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La différence entre le bon et le très bon joueur est très petite mais très difficile à franchir

  • Photo du rédacteur: xavierblanc
    xavierblanc
  • il y a 3 jours
  • 16 min de lecture

Le football contemporain donne une impression paradoxale. D’un côté, le niveau moyen des joueurs n’a probablement jamais été aussi élevé. Les formations sont plus structurées, l’accès aux connaissances scientifiques s’est démocratisé, les méthodes d’entraînement se sont rationalisées et la détection s’est considérablement densifiée. De l’autre, il n’a jamais été aussi difficile d’accéder au niveau professionnel. Cela nous indique que la distance qui sépare un bon joueur d’un très bon joueur, puis un très bon joueur d’un joueur professionnel, devient étonnamment mince lorsqu’elle est observée à travers le prisme d’une action isolée.


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Un joueur évoluant dans une division inférieure peut, sur une rencontre, produire une performance comparable à celle d’un joueur professionnel établi. Un attaquant peut enchaîner 6 ou 8 buts et devenir soudainement l’objet de l’attention de clubs de niveau supérieur. Une équipe professionnelle peut également se retrouver en difficulté dès les premiers tours d’une coupe nationale face à un adversaire théoriquement inférieur, parce que certains joueurs de celui-ci sont capables, pendant quatre-vingt-dix minutes, de produire des séquences de jeu d’un niveau remarquablement élevé.

 

Cette réalité nourrit une représentation séduisante mais trompeuse. Le statut de joueur professionnel n’a jamais été aussi difficile à acquérir. Cela signifie que la perception de la frontière entre les deux niveaux est artificielle, ou sous-estimée, et que la différence de carrière ne réside pas dans les circonstances, la confiance, la détection, la qualité de l’agent, le bon environnement ou la rencontre avec le bon entraîneur au bon moment. Ces facteurs existent incontestablement. Mais cette observation ne doit pas conduire à sous-estimer la difficulté réelle du passage entre le bon et le très bon joueur. Car le problème n’est pas tant la hauteur apparente du palier que sa densité. La frontière peut être mince en termes de différence observable sur une action, tout en étant extrêmement difficile à franchir en termes de quantité, de précision, de répétition et de stabilité des comportements performants. Le très bon joueur n’est pas nécessairement celui qui sait faire beaucoup plus de choses que le bon joueur. Il est souvent celui qui réalise beaucoup mieux, beaucoup plus vite, beaucoup plus souvent et dans beaucoup de configurations ce que le bon joueur sait déjà faire.

 

1. Le principe de Pareto et la concentration des déterminants

C’est précisément ici que le principe de Pareto offre une grille de lecture particulièrement féconde. Il convient toutefois de l’utiliser avec rigueur. La fameuse relation dite des « 80/20 » ne constitue pas une loi universelle selon laquelle, dans toute situation, 20 % des causes produiraient exactement 80 % des effets. Le travail de Vilfredo Pareto portait initialement sur des distributions très inégales de la richesse, alors que l’usage ultérieur du principe a généralisé cette observation à des systèmes dans lesquels une minorité de facteurs contribue de manière disproportionnée au résultat. Dans le football, son intérêt est donc moins de rechercher mécaniquement un ratio de 20/80 que de comprendre une idée fondamentale. La performance n’est pas distribuée uniformément entre les différentes qualités qui produisent le jeu. Quelques déterminants particulièrement sensibles peuvent produire une part considérable de la différence finale.

 

Appliqué au passage du bon au très bon joueur, le principe de Pareto permet ainsi de comprendre pourquoi un joueur peut posséder 80 ou 90 % des qualités nécessaires pour évoluer à un niveau élevé sans pour autant être capable d’atteindre ce niveau. La difficulté réside dans les derniers pourcentages, non parce qu’ils représenteraient simplement une quantité supplémentaire de travail, mais parce qu’ils concentrent une multitude de contraintes qualitatives. Le joueur sait faire une passe du plat du pied. Il sait contrôler un ballon. Il sait accélérer. Il sait se démarquer. Il sait frapper. Il sait défendre. Il comprend globalement le jeu. Mais le très bon joueur exécute ces mêmes opérations avec une précision supérieure, dans un temps inférieur, sous davantage de contraintes, avec moins d’informations disponibles, après un déplacement intense, avec un adversaire proche, parfois sur son mauvais pied, et surtout avec une très faible probabilité d’erreur.

 

2. Le détail comme lieu de l’excellence

La différence peut alors devenir presque microscopique. Une passe correcte ne peut pas arriver à destination avec 50cm de trop ou de moins. Elle sera considérée comme réussie dans un contexte d’entraînement ordinaire, alors que cette même variation peut empêcher le partenaire professionnel de jouer en une touche, ralentir la circulation du ballon ou permettre au défenseur de fermer l’espace. Le bon joueur réussit la passe. Le très bon joueur la place exactement là où elle permet à l’action suivante d’exister. Le premier maîtrise le geste. Le second maîtrise les conséquences du geste.

 

C’est dans cette logique que la notion de coordination fine prend tout son sens. L’approche que je propose insiste sur le fait que la coordination générale « ne se transfère pas » en coordination fine spécifique au football. Les exigences du contrôle, de la passe, du dribble, de la frappe ou de l’ajustement gestuel sous pression doivent être travaillées dans des contextes suffisamment spécifiques, variables et contraints pour construire une capacité d’adaptation véritablement footballistique. L’enjeu n’est donc pas seulement de posséder une bonne motricité générale, mais de parvenir à stabiliser des coordinations fines capables de conserver leur précision malgré les perturbations du jeu.

 

Cette distinction permet de comprendre pourquoi les dernières fractions de compétence sont si difficiles à acquérir. Le bon joueur possède déjà le vocabulaire technique. Le très bon joueur en maîtrise la syntaxe temporelle. Il sait non seulement quoi faire, mais à quel moment, avec quelle intensité, avec quelle orientation corporelle, dans quelle zone de l’espace et avec quelle marge d’erreur. L’excellence ne se situe donc pas nécessairement dans l’apparition d’un geste nouveau. Elle se situe dans l’optimisation de paramètres qui deviennent de plus en plus fins.

 

3. Du volume de travail à la qualité de l’adaptation

Le phénomène peut être représenté par une courbe de rendement décroissant. Les premiers apprentissages produisent des progrès visibles et rapides. Apprendre à frapper du pied droit, à conduire un ballon, à réaliser une passe courte ou à accélérer correctement produit immédiatement des gains importants. Mais lorsque ces compétences sont déjà acquises, chaque amélioration supplémentaire devient plus difficile à obtenir et exige davantage de précision dans l’entraînement. Le joueur ne peut plus se contenter de « s’entraîner plus ». Il doit « s’entraîner mieux », soit sur les bons déterminants, avec une qualité d’exécution suffisamment élevée pour que chaque répétition ait une véritable valeur adaptative.

 

C’est précisément ce qui m’a amené à proposer d’adopter une approche qualitative de l’entraînement physique footballistique. Cette approche consiste à considérer que l’objectif n’est pas d’accumuler indifféremment du travail, mais de sélectionner les stimulations susceptibles de produire les adaptations footballistiques les plus performatives. Dans cette perspective, l’entraînement doit être pensé en fonction de la qualité de la réponse recherchée plutôt qu’en fonction du seul volume de travail. Cette orientation rejoint directement la logique du principe de Pareto. Si certains déterminants expliquent une part disproportionnée de la performance, alors leur identification et leur entraînement deviennent prioritaires. C’est ce qui explique que, selon une analyse stratégique, je caractérise le football comme un sport de vitesse.

 

Pour donner une application concrète de l’importance de cette identification, les activations des entraînements en sont un exemple parfait. Selon le principe de Pareto, une fraction relativement réduite du temps d’entraînement, lorsqu’elle est consacrée à des stimulations orientées vers la vitesse, peut contribuer de manière majeure à réaliser le cahier des charges physique footballistique. L’intérêt de cette proposition dépasse toutefois le chiffre lui-même. Elle affirme surtout que le temps d’entraînement doit être hiérarchisé selon la valeur fonctionnelle des contenus plutôt que distribué uniformément entre toutes les qualités imaginables.

 

Cette hiérarchisation devient fondamentale lorsque l’on cherche à faire franchir au joueur le dernier palier. Le bon joueur peut progresser grâce à une quantité importante de travail relativement général. Le très bon joueur, lui, nécessite une architecture d’apprentissage dans laquelle chaque stimulus est suffisamment performatif pour consolider les qualités qui font réellement la différence. Le passage du bon au très bon n’est donc pas une simple accumulation. Il relève davantage de la sélection, de la précision et de la répétition qualitative de toute la gestuelle footballistique.

 

4. La spécificité comme condition de la maîtrise

C’est ici que la spécificité devient déterminante. Une compétence ne peut être considérée comme pleinement acquise que lorsqu’elle résiste aux contraintes qui caractérisent son utilisation réelle. Un joueur peut réaliser 100 passes parfaites sans opposition et perdre une part considérable de cette précision lorsqu’il doit contrôler son orientation corporelle, percevoir simultanément un adversaire, accélérer son déplacement, recevoir le ballon sur son mauvais pied et transmettre en une touche. L’écart entre ces deux situations mesure précisément la distance entre la maîtrise apparente et la maîtrise fonctionnelle.

 

Le football est un sport dans lequel les contraintes changent continuellement. La distance à l’adversaire varie, la vitesse du ballon varie, les angles de transmission varient, la position des partenaires varie, le temps disponible varie et l’état de fatigue varie. Une compétence véritablement supérieure est donc une compétence robuste à la variation. Non pas en y résistant mais en l’absorbant pour devenir un atout fonctionnel. C’est pourquoi la coordination fine ne peut être pensée comme une répétition mécanique d’un geste identique. Elle doit devenir une capacité de régulation. C’est pourquoi j’insiste sur l’entraînement par variations, soit des perturbations contrôlées et la recontextualisation des gestes techniques dans des environnements instables.

 

Le très bon joueur est alors celui dont la précision survit à la complexité, la domine ou plus simplement la maitrise. Cette définition est fondamentale. Dans un environnement stable, de nombreux joueurs peuvent produire des gestes de haut niveau. La sélection se fait lorsque l’environnement devient instable. La qualité d’un joueur ne se mesure plus seulement à son meilleur geste, mais à sa capacité à maintenir un haut niveau de qualité lorsque les conditions internes (le corps) et externes (le jeu de l’équipe) d’exécution se dégradent.

 

5. La performance exceptionnelle n’est pas de la consistance

Cela permet également de comprendre pourquoi une performance exceptionnelle sur un match ne constitue pas nécessairement la preuve qu’un joueur possède le niveau professionnel. Une rencontre peut permettre à un joueur de mobiliser momentanément ses ressources dans des conditions favorables. Il peut bénéficier d’un contexte émotionnel exceptionnel, d’une forte motivation, d’un adversaire qui lui convient, d’un scénario de match favorable ou d’une succession d’actions dans lesquelles ses qualités s’expriment particulièrement bien. Le très haut niveau exige autre chose. La capacité à reproduire cette qualité dans une succession de contextes différents.

 

La consistance devient alors l’un des concepts les plus importants pour comprendre l’excellence. Je la présente comme « la capacité à maintenir une densité d’impact élevée et constante ». Cette notion permet de résoudre une contradiction apparente. Comment un joueur peut-il être suffisamment bon pour rivaliser ponctuellement avec des professionnels sans être lui-même un joueur professionnel établi ? La réponse est que le niveau professionnel ne correspond pas simplement au niveau maximal qu’un joueur peut atteindre. Il correspond davantage au niveau qu’il est capable de reproduire, sous contraintes, dans la durée.

 

Autrement dit, le bon joueur possède un plafond élevé. Le très bon joueur possède un plafond quasiment équivalent mais, en plus il bénéficie d’un plancher élevé. Il y a entre les deux une différence fondamentale de variance. Le premier peut produire des séquences extraordinaires puis revenir à un niveau ordinaire. Le second réduit progressivement l’écart entre ses meilleures et ses moins bonnes productions. Il transforme ainsi son exceptionnel en normalité.

 

6. L’apprentissage des microdifférences

Cette transformation est extrêmement coûteuse en termes d’apprentissage. Pour reprendre l’exemple de la passe, le joueur ne doit pas simplement apprendre à envoyer le ballon à une distance donnée. Il doit être capable de reproduire la trajectoire, la vitesse et la zone de réception avec une marge d’erreur réduite, indépendamment des variations de posture, de déplacement, de pression temporelle et d’environnement. L’apprentissage porte donc moins sur le geste lui-même que sur l’équilibration de la relation entre intention, perception et exécution.

 

Le principe de Pareto peut ici être approfondi par une seconde idée. Les petits écarts peuvent avoir de grands effets lorsqu’ils se répètent. Une différence de quelques centimètres d’ouverture angulaire du pied lors de la frappe d’une passe, de quelques centièmes de seconde dans une prise de décision ou de quelques degrés dans l’orientation du corps peut sembler insignifiante alors qu’elle se transforme systématiquement 10 m plus loin en un écart de 1 mètre, donc en mauvaise passe. Reproduite plusieurs dizaines de fois par match, cette différence insignifiante devient structurelle. Elle modifie le nombre d’actions réussies, la vitesse de circulation du ballon, la capacité à conserver l’avantage positionnel et finalement la probabilité de produire une action décisive.

 

L’excellence est ainsi moins spectaculaire qu’on ne l’imagine. Elle est souvent constituée d’une multitude de détails presque invisibles. Le très bon joueur ne donne pas nécessairement au spectateur l’impression de faire quelque chose de radicalement différent. Parfois, il semble même être plus pauvre techniquement alors qu’il joue simplement plus juste. Son contrôle l’emmène un peu mieux vers l’action suivante. Sa passe arrive un peu plus tôt. Son appel commence un peu plus tard. Son orientation corporelle lui fait gagner un temps infime. Son accélération est déclenchée au moment exact. Sa décélération lui permet de conserver une meilleure position. Pris séparément, ces écarts sont minuscules. Agrégés, ils constituent un autre niveau de joueur.

 

7. Une préparation physique footballistique au service des exigences du jeu

Cette accumulation explique pourquoi le dernier palier à franchir est particulièrement dense. En effet, il ne suffit pas de corriger un défaut majeur. Il s’agit d’identifier et de traiter une multitude de microdéfauts aux effets négatifs dévastateurs. Or, plus le niveau augmente, plus les défauts deviennent difficiles à percevoir. Ils ne sont plus grossiers. Ils deviennent contextuels. Le joueur ne manque plus sa passe de manière évidente. Il la réussit, mais elle pourrait être plus rapide. Il ne perd plus systématiquement ses duels, mais son orientation initiale pourrait être meilleure. Il ne manque plus de vitesse, mais il pourrait mieux exploiter sa vitesse maximale dans les situations footballistiques qui la requièrent.

 

C’est pourquoi l’approche qualitative de l’entraînement devient indissociable du très haut niveau. Lorsque les qualités générales sont déjà importantes, le gain marginal produit par une charge supplémentaire non spécifique peut devenir faible, tandis que le gain obtenu par une intervention extrêmement ciblée peut être considérable. La question n’est donc plus « combien entraîner ? », mais « quelle qualité d’adaptation voulons-nous provoquer ? ». La préparation physique footballistique que je défends s’inscrit dans cette logique lorsqu’elle cherche à rendre la difficulté facile, non pas en diminuant les exigences du football, mais en développant la capacité du joueur à les supporter et à les exécuter avec moins de coûts. À ce titre, il revient au préparateur physique footballistique (PPF) de corriger l’invisible.

 

La formule est particulièrement sagace pour comprendre la transition entre les niveaux. Le joueur moyen subit la difficulté. Le bon joueur la surmonte. Le très bon joueur finit par la rendre presque invisible. Ce dernier n’a pas nécessairement moins de contraintes que les autres. Il possède une organisation motrice, perceptive, énergétique et décisionnelle qui lui permet de les absorber avec davantage d’efficience. La difficulté demeure objective, mais elle devient subjectivement et fonctionnellement plus facile à traiter.

 

8. Sortir d’une conception purement quantitative

Cela conduit à remettre en question une conception quantitative de la préparation physique footballistique. Le volume de travail demeure important, mais il ne garantit pas la qualité de l’adaptation. Cela explique pourquoi je critique le modèle traditionnel d’une préparation physique footballistique qui chercherait d’abord à construire une base extensive avant d’introduire progressivement l’intensité et la spécificité. L’alternative que je propose consiste à intégrer beaucoup plus tôt les exigences de vitesse et de qualité propres au football, puis à développer la capacité du joueur à répéter ces actions. Cette conception est cohérente avec le problème du passage du bon au très bon joueur. Si le joueur doit devenir exceptionnellement précis sous des contraintes élevées, il paraît difficile de repousser constamment l’exposition à ces contraintes à une phase ultérieure. Au contraire il s’agit dès la première exécution, de ne tolérer que ce qui est juste et exact d’autant plus, que cela ne coûte pas plus énergétiquement, voire moins, même si cela exige de la concentration donc, de l’investissement cognitif qui fatigue nerveusement.

 

La qualité des activations constitue, dans cette perspective, un autre exemple révélateur. Une activation correctement conçue peut être considérée comme une fraction de temps relativement réduite, mais à forte valeur ajoutée, capable de préparer simultanément les dimensions motrices, techniques, perceptives et énergétiques du joueur. Le principe de Pareto ne consiste alors pas à travailler moins pour travailler moins, mais à concentrer le travail sur les déterminants qui ont le meilleur rendement footballistique.

 

9. La rigueur, la patience et la maturation

La rigueur devient alors une condition de réalisation de cette approche. Lorsque les progrès portent sur des détails extrêmement fins, la moindre approximation dans la conception ou l’exécution de l’entraînement peut compromettre l’apprentissage recherché. La rigueur ne doit toutefois pas être confondue avec de la rigidité. Dans le sens qu’elle correspond davantage au maintien d’une exigence qualitative dans la durée, à la capacité de questionner en permanence la qualité de ce qui est proposé et à la volonté de ne pas dévier de la ligne de conduite malgré les pressions extérieures.

 

Cette conception permet également de comprendre pourquoi la précipitation constitue un obstacle majeur au développement des joueurs. Le football contemporain produit une pression considérable pour obtenir rapidement des résultats, détecter rapidement les talents et valoriser rapidement les joueurs. Or, la maturation et l’engrammation d’une compétence complexe ne répondent pas nécessairement aux temporalités du marché. Le talent peut rendre le joueur visible avant qu’il ne soit prêt. Il peut alors être exposé à des exigences pour lesquelles il ne possède pas encore les ressources pour les satisfaire de manière stable.

 

Le paradoxe est alors saisissant… Plus un joueur se rapproche du très haut niveau, plus son développement doit devenir précis et moins il peut être accéléré de manière brutale. Il doit même avoir été programmé depuis très longtemps. Les gains ne sont plus obtenus par de grands changements, mais par une succession de petites améliorations consolidées. L’impatience peut donc être contre-productive. Elle pousse à changer trop souvent de méthode, de club, d’environnement ou de contenu d’entraînement alors que l’apprentissage a précisément besoin de continuité pour produire ses effets.

 

Cette solidification des compétences n’est cependant pas l’immobilisme. Il ne s’agit pas de répéter éternellement les mêmes exercices, mais de conserver une direction tout en faisant varier les contraintes. La véritable consistance ne consiste pas à reproduire toujours la même séance. Elle consiste à reproduire une exigence de qualité à travers des situations différentes. C’est précisément cette combinaison entre stabilité du niveau d’exigence et variabilité du contexte qui permet au joueur de transformer une compétence fragile en compétence robuste.

 

10. Le passage d’un bon joueur à un très bon joueur est un changement de nature d’action

Le passage du bon au très bon joueur peut donc être envisagé comme un changement de nature plutôt que comme une simple augmentation de quantité de capacité. Le bon joueur sait. Le très bon joueur maîtrise. Le bon joueur peut réussir. Le très bon joueur réussit fréquemment. Le bon joueur est capable d’exécuter. Le très bon joueur exécute avec une précision compatible avec le rythme du jeu. Le bon joueur peut produire une performance exceptionnelle. Le très bon joueur transforme cette performance exceptionnelle en niveau de référence.

 

Cette distinction explique également pourquoi le recrutement professionnel ne peut jamais être réduit à l’observation de quelques performances spectaculaires. Le recruteur qui regarde uniquement ce qu’un joueur peut faire risque de confondre potentiel maximal et niveau fonctionnel. La question plus sagace consiste à déterminer ce que le joueur produit habituellement, dans combien de configurations il peut le produire, avec quelle marge d’erreur et avec quelle capacité de répétition. Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir si le joueur peut atteindre le niveau professionnel, mais s’il peut y (sur)vivre durablement.

 

C’est probablement là que se situe la véritable difficulté du franchissement du dernier palier. La concurrence ne se joue pas uniquement entre des joueurs qui savent faire et des joueurs qui ne savent pas faire. Elle oppose de nombreux joueurs qui savent déjà faire beaucoup de choses. Le nombre de joueurs possédant un niveau technique, athlétique et tactique élevé est considérable. Ce qui devient rare est la combinaison d’une très grande précision, d’une forte vitesse d’exécution, d’une capacité d’adaptation élevée, d’une disponibilité physique suffisante et surtout d’une consistance permettant de maintenir ces qualités dans le temps.

 

Le marché professionnel sélectionne donc moins les joueurs capables de produire une action de niveau professionnel que ceux capables de produire une succession suffisamment longue d’actions de niveau professionnel. Cette nuance est essentielle. Elle permet de comprendre pourquoi une équipe professionnelle peut être mise en difficulté par une équipe inférieure lors d’un match de coupe sans que cela signifie que les deux effectifs possèdent le même niveau. Sur une rencontre, les distributions de performance peuvent se rapprocher. Sur une saison entière, les écarts de consistance, de profondeur de banc, de récupération, de vitesse, de maîtrise technique et de capacité à répéter les performances apparaissent.

 

11. Une excellence constituée de détails

Le football de haut niveau est ainsi moins une compétition entre des joueurs qui savent faire et des joueurs qui ne savent pas faire qu’une compétition entre des degrés de maîtrise. Et plus le niveau s’élève, plus les différences deviennent petites dans leur manifestation mais grandes dans leurs conséquences. C’est cette apparente contradiction qui rend le passage du bon au très bon si difficile à comprendre.

 

Le principe de Pareto permet finalement d’en proposer une lecture synthétique. Dans un système complexe comme le football, une partie relativement réduite des déterminants de performance peut produire, selon des logiques systémique et multiplicative, une part disproportionnée de la différence observée entre les joueurs. Mais lorsque tous les joueurs ont déjà acquis ces déterminants à un niveau élevé, l’avantage ne disparaît pas. Il se déplace vers des facteurs plus fins. Les « 20 % » les plus déterminants deviennent eux-mêmes plus difficiles à identifier et à perfectionner. L’amélioration se concentre alors dans une succession de détails qui, pris isolément, semblent dérisoires mais dont l’agrégation produit un effet considérable.

 

C’est pourquoi l’excellence footballistique est probablement moins une affaire de rupture que de convergence. Le très bon joueur ne devient pas nécessairement un autre joueur. Il devient une version plus précise, plus robuste, plus rapide, plus efficiente et plus consistante de celui qu’il était déjà. Son évolution est parfois presque invisible à l’œil nu, alors que ses conséquences sur ses performances individuelles et collectives sont considérables.

 

Il faut donc se méfier de l’idée selon laquelle le dernier palier serait mince donc facile à franchir. Il est mince dans l’écart observable entre deux actions réussies, mais il est dense dans le nombre de variables qu’il faut simultanément maîtriser pour rendre ces actions reproductibles. Entre un bon plat du pied et une passe parfaite, il n’y a peut-être que quelques dizaines de centimètres. Entre le joueur qui réussit occasionnellement cette passe et celui qui la réalise avec la bonne vitesse, au bon endroit, au bon moment, sous pression et avec une constance remarquable, il existe en revanche des années d’apprentissage, d’ajustements et de travail qualitatif.

 

12. Transformer la possibilité en normalité

Le très bon joueur est donc celui qui a appris à réduire l’incertitude de son propre comportement sans chercher à réduire l’incertitude du jeu. Il devient plus précis alors que son environnement reste imprévisible. Il devient plus consistant sans devenir rigide. Il devient plus rapide sans précipitation. Il devient plus explosif sans forcer et garde ainsi toute sa finesse gestuelle. Il transforme la répétition en maîtrise et la maîtrise en disponibilité pour le jeu.

 

Ainsi, le véritable enjeu de la formation n’est peut-être pas de fabriquer davantage de joueurs capables d’atteindre ponctuellement un très haut niveau. Ils sont déjà nombreux. L’enjeu est que la plus grande partie possible de ces bons joueurs soient capables de vivre à ce niveau, c’est-à-dire capables de reproduire leur excellence lorsque la difficulté, la pression, la fatigue, l’incertitude et la concurrence augmentent. C’est là que se situe la véritable sélection.

 

Au contraire de ce que pensent certains joueurs talentueux, le passage du bon au très bon joueur n’est donc ni une frontière magique, ni la conséquence exclusive du talent, du hasard, d’un agent ou d’une opportunité. Ces éléments peuvent ouvrir une porte, mais ils ne suffisent pas à permettre au joueur de franchir cette porte. Le véritable passage repose sur une accumulation de détails, sur une hiérarchisation intelligente des déterminants de performance, sur la spécificité de l’apprentissage, sur la qualité des stimulations, sur la patience nécessaire à la maturation et sur la rigueur indispensable à leur répétition. Le palier est mince, certes, mais il est extraordinairement dense, donc considérablement grand. Et c’est précisément parce que tous les bons joueurs savent déjà faire beaucoup de choses que les derniers détails deviennent, paradoxalement, les plus difficiles à résoudre.

 

L’excellence footballistique commence ainsi peut-être là où cesse la simple capacité à réussir. Elle commence lorsque réussir devient suffisamment précis, suffisamment rapide, suffisamment adaptable et suffisamment fréquent pour ne plus constituer un événement. Le très bon joueur n’est pas celui qui réussit parfois ce que les professionnels réussissent. C’est celui qui a progressivement transformé par l’entraînement cette possibilité en normalité en bénéficiant d’un encadrement qui l’a compris.

 

 
 
 

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