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Le « griffé de foulée »… un tue-l’amour de la vitesse footballistique

  • Photo du rédacteur: xavierblanc
    xavierblanc
  • 1 mars
  • 8 min de lecture

Nous sommes en février 1997 sur le stade de la Fontenette avec l’équipe première d’Etoile Carouge FC qui se prépare pour un mini-championnat qui l’emmènera en Super League. Fort de mes compétences de très récent ex-entraîneur international de sprint court et long, j’ai été engagé pour dynamiser l’équipe. Le but était d’élever sa rythmique réactive individuelle et collective pour être à même de concurrencer celles des équipes de Super League qu’elle va affronter (YB, Lucerne, Lugano et Servette).


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Résumé audio de NotebookLM

Dans ce contexte, je prends un instant pour discuter avec Franck Négri, un vrai arrière gauche talentueux et rapide, dans l’idée qu’il pouvait encore bien améliorer sa vitesse s’il griffait ses fins de foulée à l’exemple des sprinters. Or, très calmement et très gentiment pour mon incompétence du moment, il m’a remis très vite à ma juste place de préparateur physique athlétique, donc pas encore footballistique, en m’expliquant qu’après un séjour linguistique de 6 mois aux USA, lors du duquel il a appris à sprinter par la pratique de l’athlétisme, il a presque mis l’équivalent de temps pour retrouver sa foulée de footballeur. Je remercie ici Franck de m’avoir, en une phrase, fait prendre conscience qu’il y a encore plus de différences entre les productions de la vitesse d’un sprinter et d’un footballeur qu’entre les pratiques du golf et du football. Pire, qu’appliquer les déterminants de la performance physique du sprinter à ceux du footballeur tue le niveau de vitesse et la technique de ce dernier.


Encore fallait-il savoir en quoi ? Sans outil d’analyse, autre que les principes biomécaniques qui me décrivaient ce qui se passait, mais qui ne m’expliquait pas les causes de ce qui se passait, j'ai dû attendre 25 ans pour y voir plus clair. Je dois ici à la posturologie de m’avoir apporté suffisamment de lumière pour comprendre les déterminants corporels de la production de la vitesse footballistique. Indépendamment de la qualité de mes capacités en la matière, ce type d’éclairage est fondamental pour comprendre en tant que telle, soit par elle-même, la performance physique footballistique. Pourtant, la plupart des manuels de préparation physique footballistique nous expliquent encore comment les joueurs doivent se déplacer par des modélisations de foulée empruntées à l’athlétisme.


Dans ce cadre, ce post soutient inductivement, donc qui se prête à une validation ex post, une thèse claire… le « griffé de foulée » constitue des non-sens biomécanique et coordinatif footballistiques. Parce que le joueur doit propulser le ballon et non le franchir, telle une haie, parce que la logique neuromotrice d’alternance piston/griffé/piston/griffé est coordinativement l’envers du simple bon-sens, et parce que la pose médio-pied des joueurs, consubstantielle à leur équilibre postural, exclut mécaniquement une action de « griffé de foulée ». En conséquence, ce dernier apparaît comme un tue-l’amour de la vitesse footballistique, même s’il peut servir d’exercice excentrique d’étirement balistique des ischios en phase d’activation des entraînements et/ou des matchs.


1. Vitesse athlétique versus vitesse footballistique

La vitesse athlétique, et plus précisément celle du sprinter, vise une projection horizontale dynamiquement maximal du centre de masse, dans un environnement stable (hormis les variations météorologiques et l’altitude), linéaire et sans contrainte d’objet. Dans cette perspective, le « griffé de foulée », soit l’action de ramener activement le pied vers l’arrière en fin de foulée, vise à optimiser par fouetté le temps de contact des appuis podaux. Ceci pour réduire les phases d’amortissement et d’enchaînement de foulée… ce qui produit un plus haut niveau de vitesse.


Or, le football impose un tout autre arrangement moteur. Le joueur doit tout à la fois :


1. Tenir sa posture qui est projetée vers l’avant-bas, ce qui l’écrase et l’étrique sans correction et renforcement posturaux de la chaîne postérieure

2. Être prêts à contrôler, à conduire et à maîtriser un ballon au sol et en l’air à tout instant ;

3. Adapter réactivement ses appuis podaux à des changements de direction imprévisibles et d’animation de jeu ;

4. Maintenir une posture disponible pour les interactions du jeu constituées par l’addition de la vision du jeu, de la texture du sol, des adversaires, des partenaires, des espaces de jeu…;


La vitesse footballistique est donc une vitesse contextualisée, conditionnée par la présence permanente du ballon qui s’insère dans des rythmiques de déplacements et d’actions qui appartiennent à l’animation du seul football. Elle n’est donc pas une simple déclinaison de la vitesse athlétique. Elle ne s’y apparente pas et ne s’y affilie pas. Cela signifie que ces deux types de vitesse ont pour seul point commun la problématique de la qualité contractile des fibres musculaires.


2. Un ballon se pousse et se frappe… ne se franchit pas

Le principe fondamental de la conduite et de la frappe du ballon est, comme annoncé précédemment, sa projection vers l’avant, avec un centre de masse corporel légèrement incliné et un pied qui accompagne la trajectoire voulue. Un « griffé de foulée » implique au contraire :


- un pied, qui en phase de fouetté, ou de ramené au sol, passe devant le genou apparenté

- un passage le plus actif possible de ce pied au sol , ce qui implique la tenue d’un pose en avant-pied ;

- une intention de « tirer le sol vers l’arrière » ;

- une amplitude de foulée harmonieusement développée linéairement sans-à-coup, ce qui exige l’absence de contraintes externes


Or, une conduite et une frappe de balle consistent principalement à pousser un ballon devant soi, ce qui exclut de « passer par-dessus le ballon ». Le faire reviendrait à conduire et à frapper le ballon par des talonnades perpétuelles. En conséquence, la logique de propulsion du sprinteur n’est pas transférable à un système couplé joueur-ballon.


3. L’impossibilité coordinative d’une alternance piston / griffé / piston / griffé…

Certains discours proposent un compromis qui est celui de courir « en piston », c’est-à-dire que la foulée s’organise sur des pointages de genou avec des pieds qui ne dépasse pas les genoux lors de leur ramené au sol pour être en capacité de justement conduire et frapper le ballon devant soi, puis d’exploiter le « griffé de foulée » lorsque le ballon n’est plus au pied, c’est-à-dire lorsque le joueur se projette dans un espace de jeu, puis de revenir en piston lorsqu’il doit (re)conduire le ballon ou le frapper et ainsi de suite.

 

C’est la réponse qu’a donnée Jacques Piasenta, qui est l’un des plus grands entraîneurs d’athlétisme français, voire mondial, lorsque le Journal l’Equipe lui a posé la question de savoir si Thierry Henry pouvait encore progresser en vitesse alors qu’il était au faîte de sa forme. Or, cette réponse méconnaît les lois de la coordination motrice footballistique, ou plus simplement le bon-sens coordinatif. Plus précisément, elle regarde le football selon le point de vue ethnocentré de l’athlétisme alors que le football, selon le principe de la spécialisation de la préparation physique, doit se regarder, donc se penser, selon ses spécificités, donc par lui-même.

 

3.1. Stabilité des attracteurs moteurs

Un patron moteur, ou schème moteur, de déplacement cyclique s’organise autour d’un attracteur dynamique pour justement rester cyclique. Alterner brutalement entre deux régimes techniques distincts (piston-griffé-piston-griffé…) implique :


- une reprogrammation neuromotrice adaptivement rapide selon une dynamique synchronisation puis désynchronisation puis resynchronisation coordinative ;

- une « rapidification » des temps de contact au sol qui implique une fine gestion des masses corporelles dont les dynamiques cinétiques diffèrent, ce qui provoque des déséquilibres posturaux qu’il s’agit de gérer afin de ne pas tomber. Cela prend de l’espace-temps cognitif au traitement d’information que le joueur doit consacrer pour comprendre et agir dans le jeu

- une réorganisation réactive de la raideur musculo-tendineuse avec des tensions musculaires perpétuellement désynchronisées


Or, la conduite et la frappe de balle exigent une continuité information-action par tempo harmonisé. Introduire une rupture de ce tempo par des foulées techniquement différentes altère la qualité coordinative de la gestuelle footballistique, ce qui coûte coordinativement donc énergiquement et cognitivement énormément pour la corriger instantanément, sachant que le joueur a d’autres choses à faire avant, notamment de maîtriser sa technique du ballon, pour bien jouer.


3.2. Un coût temporel coordinatif supérieur à son bénéfice  

Parce que la vitesse footballistique se joue en centièmes de seconde, une transition technique de foulée consomme un temps d’ajustement qui annule le bénéfice hypothétique du « griffé de foulée ».


Pour écrire bref, le jeu n’offre pas des fenêtres temporelles permettant coordinativement selon le bon plaisir et loisir du joueur de passer d’une foulée piston avec ballon à une foulée griffée sans ballon puis de revenir en piston pour reprendre la conduite, sans perte de vitesse ni de contrôle, soit de rester dans le jeu… De fait, le joueur qui l’expérimente tombe dans « une précipitationnite » pour pouvoir exécuter cette séquence d’actions. Ce brouillage gestuel coûte du temps d’action pour être corrigé in situ, ce qui allonge, au final, le temps d’exécution de toute la gestuelle footballistique.


Bref, une alternance piston-griffé-piston-griffé… est une fausse bonne appréhension du football… dans le sens qu’elle essaie de gagner de l’espace et du temps alors qu’elle coûte plus qu’elle ne rapporte.


4. La pose médio-pied qui exclut biomécaniquement le griffé

Les déplacements footballistiques exigent des poses médio-pied, permettant :


- une stabilité posturale nécessaire préalable aux maîtrises de la technique du ballon et de déplacement ;

- une capacité immédiate de réorientation et de propulsion ;

- une répartition optimale des forces intersegmentaires corporelles.


Le « griffé de foulée », quant à lui, suppose un engagement antérieur du pied par dorsiflexion, qui se concrétise par une pose avant-pied, et une action rétrograde active du pied. Or, la pose médio-pied footballistique qui définit le football exclut mécaniquement l’action de « tirer » le sol vers l’arrière.


Elle cherche d’abord à servir de point d’appui stable devant le centre de masse afin d’être un support d’équilibration de l’axe jambe-bassin-tronc-épaule. Cette stabilisation permet dans un second temps aux appuis podaux de participer à la projection corporelle, pour autant qu’elle soit stimulée par un entraînement approprié, des prises d’espace en favorisant une poussée orientée et contrôlée.


En effet, il est à noter que cette stabilisation podale peut engendrer des « pieds morts », c’est-à-dire désactivés en propulsion, en cas de sur-antériorité corporelle des épaules. Si celle-ci n’est pas corrigée posturalement par activation en force et en réactivité de la chaîne postérieure supérieure sur la base d’un caisson abdominal fort en X, le joueur va tenir son corps par ses lombaires et pousser par ses quadriceps en force ses genoux, au lieu de les pointer, pour allonger sa foulée pour ne pas tomber et avancer.


Selon cette démonstration, l’organisation posturale induite par la pratique footballistique et sa pose d’appui en médio-pied pour maîtriser la technique du ballon et des déplacements en équilibration constante rendent « le griffé de la foulée » structurellement superfétatoire, et même à rebours du football.


5. Le mythe « d’un transfert athlétique »

L’erreur conceptuelle majeure réside dans une analogie tellement simpliste qu’elle en devient caricaturale, soit que l’amélioration de la vitesse de sprint améliorerait mécaniquement la vitesse footballistique. Or, la performance sportive est spécifique au contexte. De ce fait, la nature ludique du football induit que jouer avec un ballon modifie :


- les contraintes perceptives ;

- les intentions motrices ;

- la distribution des forces ;

- les rythmes d’appuis.


Le « griffé de foulée » appartient à un univers où l’athlète interagit uniquement avec le sol. Le footballeur interagit avec un objet mobile qui plus est dans un environnement instable, réactif, incertain. Dans cette perspective, les seuls transferts que je connaisse dans le football sont ceux des joueurs.


6. Le « griffé de foulée » est juste un exercice d’étirement balistique

L’argumentaire précédent ne signifie pas que le « griffé de foulée » soit inutile en soi. En tant qu’exercice d’étirement isolé, il stimule précieusement excentriquement le cycle étirement-raccourcissement de la chaîne postérieure basse.


Dans ce cadre, il s’apparente davantage à un exercice d’étirement balistique qu’à un modèle de foulée transférable au jeu. Mais confondre outil pédagogique d’étirement et modèle technique constitue une erreur méthodologique.


Conclusion

Le « griffé de foulée » transposé sans réflexion, ou à l’envers du gros bon-sens canadien donc sans discernement, selon l’exemple de mes débuts dans la préparation physique footballistique, à la conduite de balle et aux déplacements footballistiques, est un tue-l’amour de la vitesse footballistique.


Parce que le joueur doit pousser le ballon et non le franchir ;Parce que l’alternance piston/griffé/piston/griffé… est coordinativement coûteuse en temps et en énergie correctrice ;Parce que la pose médio-pied footballistique exclut mécaniquement une traction vers l’arrière ;


La conclusion est que le « griffé de foulée » ne trouve pas sa place dans la motricité spécifique du footballeur en action. Il demeure un exercice périphérique utile à des fins de réglage de la biotenségrité du joueur, mais ne saurait constituer un principe organisateur de la vitesse footballistique, dont il est in fine un véritable faux ami.

 

 
 
 

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