Interroger la performativité de la préparation physique footballistique, revient à interroger ses évidences
- xavierblanc

- il y a 2 jours
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Suite à l’envoi d’un article pour relecture à Jean-Pierre Egger, il m’avait fait part de l’observation suivante. « Lorsque l’on reçoit un article de ta part, on se pose d’abord la question… mais pourquoi tu abordes ce thème si évident, donc où veux-tu en venir ? Puis à sa lecture, on constate que cette évidence méritait d’être pensée car notre compréhension de la préparation physique footballistique y gagne en clarté ».

Discuter de préparation physique footballistique revient encore souvent à produire des discours dont la principale fonction semble être de rendre explicite ce qui, au fond, est déjà évident. De fait, le savoir actuel sur la préparation physique footballistique est un cumul actualisé des expériences du passé. En effet, restons conscients, selon Charles Pépin, que notre présent, c’est simplement l’expression de notre passé. Dès lors, si on progresse en matière de préparation physique footballistique, c’est souvent dû à l’adoption de nouveaux moyenx d’entraînement qui induisent de préciser les termes de la préparation physique footballistique en redéfinissant ses concepts, en distinguant les qualités physiques, en expliquant de nouveaux effets de l'entraînement, en justifiant les exercices, en rappelant les principes fondamentaux par plus de profondeurs d’analyses. Mais il ne s’agit pas de se tromper. L’objet d’étude reste le même. Notre perception plus aiguisée ne doit pas, alors, nous faire perdre de vue la question essentielle… qu'est-ce que nous entraînons ?
Ce constat n'est pas une critique de la connaissance de la préparation physique footballistique. Elle est au contraire une invitation à mieux la penser en cherchant à découvrir ses racines. Cela commence par bien définir ce que nous cherchons pour être en mesure de le questionner. En effet, la préparation physique footballistique évolue, par sa mondialisation, dans un environnement où les mots sont polysémiques, les concepts parfois mal partagés et les méthodes nombreuses. L'existence d'un référentiel sémantique commun apparaît donc indispensable pour pouvoir mieux en débattre, la comprendre et agir collectivement ensemble pour avoir un meilleur impact. Un même terme ne peut pas signifier une chose différente pour chacun sans produire inévitablement des malentendus méthodologiques. Mais une difficulté apparaît immédiatement. Plus nous cherchons à préciser, plus nous risquons de confondre la précision du discours avec la précision de l'intervention.
Définir une méthode ne signifie pas démontrer qu'elle est sagace. Mesurer un résultat ne signifie pas expliquer pourquoi il est apparu. Constater qu'un joueur a progressé ne signifie pas nécessairement que le processus qui l'a fait progresser est reproductible. C'est à cet endroit que l'évidence mérite d'être interrogée. À ce titre, développer une qualité physique footballistique demande de la définir ontologiquement tautologiquement, donc souvent par elle-même, pour savoir précisément quels sont les déterminants de son développement. Cet effort de définition n’est pas gratuit. Il vise à surpasser nos connaissances, car comme Claude Bernard nous l’a enseigné « C’est ce que nous pensons déjà connaître qui nous empêche souvent d’apprendre ». À ce titre, si je propose qu’un véritable PPF est par essence disruptif, il doit d’abord l’être vis-à-vis de lui-même.
1. L'évidence entre ce qui se montre et ce qui s'impose
Avant de discuter de ce que signifie « mettre en évidence », « sauter d’évidence aux yeux », « se rendre à l'évidence » ou encore « nier l'évidence », il convient de s'arrêter sur le mot lui-même. Car il n’est pas si évident qu'il semble l’être.
Le terme « évidence » vient du latin evidentia, lui-même dérivé de evidens, « qui se voit », « manifeste », « clair », construit à partir de videre, « voir ». L'évidence appartient donc d'abord au registre du visible. Est évident ce qui se donne à voir avec suffisamment de clarté pour ne plus nécessiter, en apparence, d'intermédiaire, ou d’explication, permettant de le reconnaître. Cette origine est particulièrement intéressante pour penser la préparation physique footballistique. L'évidence serait ce qui apparaît directement, ce qui parais immédiatement perceptible, ce qui ne demanderait ni démonstration ni interprétation supplémentaire. Mais cette définition contient déjà une première difficulté. Voir n'est pas nécessairement comprendre.
Quelque chose peut être visible sans que sa cause soit connue. Il est observable qu’un joueur se déplace moins vite. Mais pourquoi le fait-il ? Est-ce dû à une fatigue neuromusculaire, à une modification de sa stratégie de course, à une douleur, à une contrainte tactique, à une diminution de sa confiance, à une fatigue cognitive ou simplement à une adaptation retardée à la situation de jeu ? Le phénomène est évident. Son explication ne l'est pas.
L'évidence possède ainsi une dimension paradoxale. Elle désigne ce qui semble immédiatement certain tout en pouvant dissimuler une réalité beaucoup plus complexe. Philosophiquement, cette tension traverse une grande partie de l'histoire de la pensée. Ce qui apparaît comme évident n'est pas nécessairement ce qui est vrai. L'évidence peut constituer un point de départ pour la connaissance, mais elle ne peut pas toujours en constituer le point d'arrivée. René Descartes, dans sa recherche d'un fondement certain de la connaissance, fait de l'évidence une notion centrale de sa méthode de réel. Il s'agit de ne retenir comme vrai que ce qui se présente à l'esprit avec suffisamment de clarté et de distinction pour ne laisser aucune place raisonnable au doute. Mais cette exigence cartésienne révèle justement que l'évidence n'est pas simplement ce qui « saute aux yeux ». Elle suppose une opération de discernement. Autrement dit, l'évidence n'est pas seulement ce qui est vu. C'est ce qui est reconnu comme suffisamment clair pour être tenu pour vrai. Cette distinction est fondamentale dans une discipline appliquée comme la préparation physique footballistique.
Le terrain produit continuellement des évidences que le préparateur physique footballistique (PPF) voit mais qu’il ne connait pas nécessairement. Un joueur accélère. Un autre ralentit. Une équipe répète moins ses efforts. Une charge d'entraînement augmente. Une performance s'améliore. Une blessure survient. Une donnée change. Tout cela peut être observé. Mais entre l'observation et la connaissance existe toujours un espace. Cet espace est celui de l'interprétation. Et c'est précisément là que commence le travail du PPF.
L'évidence peut donc être comprise comme une apparence de certitude produite par la clarté d'un phénomène, alors que la connaissance exige de déterminer si cette apparence résiste à l'analyse, à la contextualisation et à la confrontation avec d'autres informations. Cela explique peut-être pourquoi la préparation physique footballistique peut parfois donner l'impression de discuter de choses évidentes, sachant que ses principes généraux sont souvent difficiles à contester. Il s’agit de faire progresser, faire récupérer, adapter la charge, développer les qualités nécessaires à la performance, prévenir autant que possible les blessures pour préparer les joueurs aux contraintes footballistiques. Mais ces affirmations générales ne constituent que le niveau le plus superficiel de sa connaissance. L'évidence dit « cela est ». La démarche professionnelle, ici comprise comme compétente, du PPF demande ensuite « pourquoi est-ce ainsi ? », « dans quelles conditions ? », « pour qui ? », « jusqu'à quel point ? » et surtout « qu'est-ce que cela implique pour mon intervention terrain ? ».
C'est à cet endroit que l'évidence cesse d'être une conclusion pour devenir une question. Et c'est probablement là tout l'enjeu de la préparation physique footballistique contemporaine. Ne pas nier l'évidence, mais ne pas non plus s'y arrêter. Car ce qui paraît évident au premier regard peut devenir beaucoup moins évident dès lors que l'on change d'échelle, d’angle d’analyse, de contexte ou de référentiel. L'évidence est donc à la fois ce qui éclaire et ce qui peut aveugler. Elle éclaire parce qu'elle rend immédiatement perceptible un phénomène. Elle peut aveugler parce que sa clarté apparente peut donner l'illusion que le phénomène est déjà compris.
C'est pourquoi discuter de préparation physique footballistique consiste souvent à préciser l'évidence. Mais cette précision ne devrait pas avoir pour objectif de rendre évident ce qui ne l'est pas. Elle doit plutôt chercher à comprendre ce que nous croyons évident, pourquoi nous le croyons et ce que cette croyance nous autorise réellement à conclure. C'est à partir de cette tension entre le visible et le compréhensible, entre le manifeste et le démontré, entre ce qui s'impose à nous et ce que nous sommes capables de justifier, que les différentes expressions de l'évidence prennent tout leur sens.
2. De l’évidence à la vigilance ou apprendre à penser ce que l’on croit savoir
Si l’évidence peut être ce qui se donne immédiatement à voir comme vrai, alors la première compétence du PPF devrait peut-être consister à ne pas confondre cette impression de certitude avec une connaissance suffisamment objectivée pour guider l’action. Cette distinction introduit une notion essentielle qui est la vigilance cognitive.
La vigilance cognitive ne consiste pas à douter de tout. Elle consiste à rester suffisamment attentif à ses propres mécanismes de pensée pour repérer les moments où une interprétation devient trop rapidement une certitude. Dans un environnement aussi complexe que le football, cette capacité apparaît d’autant plus importante que le PPF doit prendre des décisions à partir d'informations incomplètes, hétérogènes et parfois contradictoires. Les biais cognitifs peuvent alors influencer la manière dont une information est sélectionnée, interprétée, mémorisée et finalement transformée en décision. Le problème n'est donc pas que le PPF pense. Le problème est qu'il peut penser sans savoir comment il pense.
Il peut privilégier les informations qui confirment ce qu'il croit déjà, accorder une importance excessive à l'avis d'une autorité reconnue, surestimer une information récente ou spectaculaire, rester influencé par une première donnée, préférer une méthode parce qu'elle est familière ou encore reconstruire après coup une décision comme si son issue avait été prévisible dès le départ. Ces mécanismes ne constituent pas des anomalies individuelles. Ils appartiennent au fonctionnement ordinaire de la cognition humaine. C'est précisément ce qui rend l'évidence dangereuse.
Lorsqu'une méthode fonctionne, il devient tentant de considérer que sa performativité était évidente. Lorsqu'un joueur progresse, on peut facilement attribuer cette progression à l'intervention que l'on vient de réaliser. Lorsqu'une blessure survient, certains signaux antérieurs semblent soudainement avoir été prémonitoires. Lorsqu'un entraîneur reconnu défend une méthode, son statut peut renforcer la conviction qu'elle est performante. Lorsque tout un environnement professionnel utilise la même approche, sa généralisation peut finir par être considérée comme une preuve de sa validité. L'évidence peut alors devenir le produit de nos propres biais.
C'est pourquoi la vigilance cognitive devrait être considérée comme une compétence professionnelle à part entière. Elle ne vient pas remplacer les connaissances physiologiques, biomécaniques ou méthodologiques. Elle permet d'en améliorer l'utilisation. Elle agit comme une forme de contrôle qualité du raisonnement. Elle oblige le PPF à distinguer ce qu'il observe de ce qu'il interprète, ce qu'il sait de ce qu'il suppose et ce qu'il démontre de ce qu'il croit. Cette vigilance conduit naturellement vers la pensée critique.
Dans ce cadre, passer d'une pensée conditionnée à une pensée critique ne signifie pas rejeter les connaissances existantes, les institutions, les méthodes ou les traditions professionnelles. Cela signifie refuser que leur existence constitue, à elle seule, une justification suffisante. L’esprit critique cherche à comprendre avant d'adhérer, à contextualiser avant de généraliser et à confronter les hypothèses plutôt qu'à simplement reproduire les réponses déjà disponibles.
Cette démarche est particulièrement importante dans un domaine où la complexification du savoir peut paradoxalement favoriser le conformisme. Plus les connaissances s'accumulent, plus les staffs se spécialisent, plus les outils se multiplient et plus les décisions deviennent difficiles à coordonner. Pour reprendre le contrôle de cette complexité, il peut alors devenir tentant de figer les connaissances sous la forme de méthodes, de référentiels ou de doctrines facilement transmissibles. Le savoir devient ainsi plus simple à diffuser, mais également plus difficile à remettre en question.
C'est là que la pensée conditionnée trouve sa force. Elle apporte une réponse simple à une réalité complexe. Elle dit « voilà comment on fait ». La pensée critique pose une question beaucoup plus inconfortable « pourquoi le faisons-nous ainsi ? ». Et cette question est probablement l'une des plus importantes qu'un PPF puisse poser. Pourquoi cette charge ? Pourquoi cet exercice ? Pourquoi cette qualité physique ? Pourquoi cet ordre ? Pourquoi cette période ? Pourquoi ce volume ? Pourquoi cette intensité ? Pourquoi cette méthode plutôt qu'une autre ? Pourquoi considérer cette donnée comme déterminante ? Pourquoi attribuer cette progression à cette intervention ? Pourquoi continuer si les résultats observés ne correspondent plus aux objectifs recherchés ?
Ces questions ne sont pas des signes d'opposition à la méthode. Elles constituent au contraire les conditions de son amélioration. La pensée critique ne cherche pas à supprimer le référentiel commun. Elle cherche à empêcher que ce référentiel devienne un référentiel fermé, qui s’éteint progressivement sur lui-même. Le référentiel commun permet de se comprendre et sa critique, ou ici remise en question, permet de continuer à apprendre. La méthode permet d'agir. La vigilance cognitive permet de vérifier que l'on n'est pas devenu prisonnier de la méthode. Cette distinction est fondamentale. Car lorsque la méthode devient une vérité, toute observation contraire devient une anomalie alors que lorsque la méthode reste une hypothèse de travail, cette observation devient une information. Et c'est précisément cette seconde posture qui permet à la préparation physique footballistique de progresser.
La vigilance cognitive et la pensée critique permettent ainsi de transformer l'évidence en objet de recherche. Elles obligent le PPF à revenir régulièrement sur ce qui semblait acquis et à se demander si le contexte qui justifiait une croyance est toujours présent. C'est ici que la préparation physique footballistique rencontre une forme de rigueur intellectuelle qui consiste à penser contre ses propres certitudes.
Il ne s'agit pas de rechercher systématiquement la contradiction pour le plaisir de contredire. Il s'agit de rechercher activement les informations susceptibles d'affaiblir notre propre manière de faire. Une méthode intellectuellement solide ne cherche pas uniquement les données qui la confortent. Elle cherche également les conditions dans lesquelles elle pourrait être fausse. Cette posture est particulièrement importante lorsque l'on sait que le conformisme peut protéger professionnellement. Selon l’adage « qu’il vaut mieux avoir tort avec tout le monde, que raison tout seul », faire comme tout le monde permet de réduire le risque d'être désigné comme responsable lorsqu'un résultat est mauvais. La décision devient alors collectivement défendable parce qu'elle est conforme à la norme dominante, même lorsque cette norme n'est plus nécessairement sagace pour le contexte particulier dans lequel elle est appliquée. La pensée critique introduit donc une forme de responsabilité.
Elle oblige le PPF lorsqu’il dit « je fais cela », « a expliqué également pourquoi je le fais, ce que j'attends de cette intervention, comment je vais observer ses effets et dans quelles conditions je serais prêt à modifier ma décision ». C'est une différence considérable. Dans le premier cas, le PPF applique. Dans le second, il raisonne. Et peut-être est-ce précisément cette différence qui sépare la reproduction d'une préparation physique footballistique de la conception d'une préparation physique footballistique. La première reproduit une évidence. La seconde interroge l'évidence.
Ainsi, si l'objectif de la préparation physique footballistique est de gagner en pertinence, en efficacité et en efficience, donc en qualité performative, la compétence ne réside pas seulement dans l'accumulation des connaissances. Elle réside également dans la capacité à objectiver son propre savoir, à identifier ses angles morts et à accepter que certaines certitudes doivent redevenir des hypothèses. La vigilance cognitive devient alors une condition de la pensée critique, et la pensée critique une condition de l'évolution méthodologique.
L'évidence n'est donc plus seulement quelque chose que l'on doit expliquer. Elle devient quelque chose que l'on doit surveiller. Car le danger n'est pas toujours de ne pas voir. Le danger peut être de voir trop rapidement, de comprendre trop vite et de conclure avant même d'avoir véritablement questionné ce que l'on croit avoir compris. La vigilance cognitive nous apprend à regarder nos évidences. La pensée critique nous apprend ensuite à les mettre à l'épreuve. Et c'est peut-être à partir de cette double exigence que discuter de préparation physique footballistique cesse de consister à préciser l'évidence pour commencer véritablement par ce processus à penser l'entraînement physique footballistique.
3. Mettre en évidence
Mettre en évidence consiste à rendre visible, à souligner ou à faire ressortir un élément. C'est probablement la fonction première de toute discussion professionnelle, qui est de rendre observable ce qui ne l'était pas suffisamment.
Dans la préparation physique footballistique, cette fonction est essentielle. Le football s'exprime par le corps, mais sa compréhension collective nécessite des mots. Les staffs ont besoin d'un langage partagé pour décrire les situations, les comportements, les contraintes et les objectifs d'entraînement. Sans référentiel commun, les mots deviennent des objets flottants dont chacun peut modifier le sens selon son expérience, sa formation ou sa culture professionnelle. Mettre en évidence permet donc de construire une intelligibilité et un langage communs. Mais rendre visible n'est pas encore expliquer. Et expliquer n'est pas encore transformer.
Cette distinction paraît élémentaire, presque évidente. Pourtant, elle constitue l'une des difficultés majeures du discours contemporain sur la préparation physique footballistique. L'accumulation de concepts, de données, de technologies et de terminologies peut donner l'impression d'une maîtrise croissante de l'objet alors qu'elle ne garantit en rien une amélioration de l'intervention. On peut parfaitement mettre en évidence quelque chose sans savoir quoi en faire. Le PPF peut savoir qu'une charge externe augmente, qu'une vitesse diminue, qu'un joueur réalise moins d'accélérations ou qu'une asymétrie corporelle apparaît. La donnée est visible. Le phénomène est identifié. Mais la véritable compétence commence précisément après cette observation. Qu’est-ce que cela signifie dans ce contexte particulier, pour ce joueur, à ce moment de la saison, dans ce projet de jeu, et surtout quelle décision cette information doit-elle provoquer ? Mettre en évidence n'est donc que le début du raisonnement.
4. L’évidence qui saute aux yeux
Certaines réalités footballistiques semblent tellement manifestes qu'elles dispensent presque de démonstration. Un joueur doit être capable de courir. Il doit pouvoir accélérer. Il doit être suffisamment robuste pour supporter les contraintes du jeu. Il doit pouvoir répéter les efforts décisifs. Il doit être disponible pour jouer. Il doit être capable de produire ses qualités physiques lorsqu'elles sont nécessaires. Tout cela saute aux yeux. Mais c'est précisément lorsque quelque chose semble évident qu'il devient intéressant de l’interroger. Evident pour qui, dans quel contexte et à partir de quel référentiel ? Ainsi, je mets au défi quiconque de définir en une phrase simple univoque ce que signifie une accélération dans le contexte footballistique.
L'évidence n'est donc jamais complètement indépendante du cadre dans lequel elle est construite. Pendant longtemps, par exemple, la préparation physique footballistique a été pensée à partir d'une représentation relativement abstraite du physique, organisée autour de qualités physiologiques que l'on pouvait isoler, mesurer et développer, que sont la force, la vitesse et l’endurance. Cette conception a produit des méthodes cohérentes avec son propre référentiel. Mais le football étant un sport d'interactions, les sollicitations physiques émergent constamment des situations techniques, tactiques, perceptives et décisionnelles. Réduire le physique footballistique à une somme de qualités physiologiques isolées revient donc à simplifier excessivement l'objet que l'on prétend préparer.
S’il est alors évident que le joueur doit être préparé à jouer au football, cette évidence ne suffit pas. Il faut encore déterminer ce que signifie physiquement « jouer au football », quelles sont les contraintes les plus déterminantes ?, quelles qualités sont réellement différenciantes ?, comment elles interagissent et comment les entraîner sans dénaturer le contexte dans lequel elles doivent s'exprimer ? L'évidence devient alors un point de départ de la réflexion plutôt qu'un point d'arrivée donnant des réponses toutes faites. C’est ainsi que, pour ma part, le football est un sport coordinatif sur un support métabolique et, dès lors, s’entraîne de façon qualitative.
5. Se rendre à l'évidence
Se rendre à l'évidence signifie accepter une réalité que l'on ne peut plus nier. Pour la préparation physique footballistique, cette réalité pourrait être formulée ainsi. Il n'existe pas de méthode universelle capable de garantir la performance. En d’autres termes, il n’y a pas d’évidence ou de Vérité dans la préparation physique footballistique. Cette affirmation n'est pas un relativisme méthodologique. Elle constitue au contraire une conséquence logique de la complexité du football et de la singularité biologique des joueurs.
Un même stimulus peut produire des adaptations différentes selon les individus. Selon une approche holiste et d’individualisation, un même joueur peut répondre différemment au même stimulus selon son état de fatigue, son historique de charge, la nature de son stress, le niveau de son stress oxydatif, la période de sa saison, son état émotionnel, la qualité de son sommeil ou les contraintes compétitives du moment. Le jeu lui-même modifie continuellement ses exigences en fonction des adversaires, des configurations du jeu, de la nature des terrains, du score, du contexte émotionnel et des interactions collectives. Il devient donc difficilement défendable de considérer qu'une méthode puisse constituer une vérité absolue.
Une méthode peut être solide. Elle peut être cohérente. Elle peut être rationnelle. Elle peut être documentée. Elle peut avoir produit des résultats remarquables. Mais elle demeure une manière organisée de traiter un problème dans un contexte donné. C'est précisément pourquoi la méthode ne devrait pas être confondue avec la vérité. Dans un environnement complexe et incertain, elle constitue plutôt une vérité opératoire, c'est-à-dire un cadre permettant d'orienter l'action sans prétendre épuiser la réalité.
Se rendre à l'évidence, pour le PPF, consiste alors à accepter qu'il ne possède jamais toute l'information nécessaire pour prédire parfaitement les effets de son intervention. Dans ce sens, les tests physiques sont une photographie d’un moment mais ne constituent pas le film de la préparation physique footballistique, ce qui sape même leur importance indicative. L’expertise du PPF ne réside donc pas uniquement dans ce qu'il sait. Elle réside dans sa capacité à agir sagacement alors qu'il ne sait pas tout. Ce qui demande de toute évidence, des outils qualité pour manager les interventions de sa méthode de préparation.
6. De toute évidence
De toute évidence, on demande à la préparation physique footballistique d’être performante. C’est même sa raison d’être. Mais cette phrase devient intéressante lorsque l'on demande ce que signifie réellement « performante ». Un entraînement physique peut être efficace sans être pertinent. Il peut atteindre l'objectif initial tout en produisant des conséquences négatives à moyen terme. Il peut être efficient dans son utilisation des ressources tout en étant mal orienté par rapport au problème réel du joueur. C'est précisément ce que permet de comprendre le modèle de la performance fondé sur les relations entre objectifs, ressources et résultats de Patrick Gibert que j’ai convoqué pour analyser la performativité de ma préparation physique footballistique. La pertinence renvoie à la relation entre les objectifs et les ressources mobilisées, l'efficacité à la relation entre objectifs et résultats, et l'efficience à la relation entre ressources et résultats.
L'exemple d'un jeune joueur chez qui l'on cherche rapidement à augmenter la puissance musculaire est particulièrement révélateur. Une intervention peut parfaitement atteindre cet objectif initial et produire une progression mesurable tout en se révélant inadéquate à moyen terme si elle ne tient pas compte des autres contraintes du système corporel. L'efficacité immédiate de l'intervention ne garantit donc pas sa pertinence globale. Cela signifie qu'un PPF ne devrait pas uniquement demander « Est-ce que le joueur a progressé ? ». Il devrait également demander « A-t-il progressé dans la direction qui était réellement pertinente ? » Puis « Cette progression est-elle compatible avec le football qu'il doit et peut jouer ? » Et enfin : « Les ressources utilisées pour obtenir cette progression étaient-elles justifiées par et pour les effets produits ? » De toute évidence, l'entraînement physique produit des résultats, mais ceux-ci ne suffisent pas à valider les processus qui les ont produit.
Cette distinction est fondamentale parce que le football récompense parfois des processus médiocres et sanctionne parfois des processus excellents au nom du sacro-saint adage incohérent « un entraîneur qui gagne a toujours raison ». Pourtant, une victoire peut résulter d'une circonstance exceptionnelle, d'une performance individuelle extraordinaire ou d'un événement impossible à reproduire. Le résultat sportif est donc un indicateur précieux, mais il ne constitue pas à lui seul une preuve de validité méthodologique.
7. Nier l'évidence pour se protéger des évidences
Nier l'évidence consiste à refuser de reconnaître un fait pourtant considéré incontestable. Dans la préparation physique footballistique, nier l'évidence, c’est croire que plus de réflexion, de recherche et de précision terminologique rend plus performant que davantage de données ou davantage de protocoles ou davantage d’innovations. Ce refus et cette croyance s’assimilent pour certains à un comportement critique anti-système alors que c’est une ressource première de la préparation physique footballistique pour autant qu’ils ne soient jamais gratuits. Ils sont consubstantiels au métier d’un PPF sachant que le résultat du week-end l’oblige à se remettre perpétuellement en question. De fait, penser différemment est même obligatoire pour un vrai PPF, soit un PPF intègre car respectant l’éthique de son métier.
En effet, l'accumulation ne constitue jamais une méthode en elle-même. Accumuler les charges ne signifie pas être plus fort. Accumuler les exercices ne signifie pas construire un entraînement. Accumuler les données ne signifie pas mieux décider. Accumuler les technologies ne signifie pas mieux comprendre. Accumuler les connaissances ne signifie pas nécessairement mieux intervenir. Le risque est de confondre ici complexité du dispositif et complexité de la pensée. Un entraînement physique footballistique peut être extrêmement sophistiqué tout en étant méthodologiquement pauvre. À l'inverse, un entraînement relativement simple peut être d'une grande richesse s'il répond à une problématique clairement identifiée, s'il mobilise les ressources adéquates et si ses effets sont continuellement observés et réinterprétés.
La méthode ne réside donc pas dans la sophistication de l'outil. Elle réside dans la cohérence des relations entre le problème, l'objectif, les ressources, le stimulus, la réponse du joueur et la décision suivante. C'est précisément pourquoi les exercices, les technologies, les données ou les protocoles ne possèdent aucune valeur intrinsèque. Leur valeur dépend de leur capacité à produire les effets recherchés dans le contexte dans lequel ils sont utilisés. Nier cette évidence revient à donner à l'outil un pouvoir qu'il ne possède pas. Bref, la performativité de la préparation physique footballistique, c’est d’abord la penser selon les propos attribués à Albert Einstein « Si j’avais une heure pour résoudre un problème, je passerais 55 minutes à réfléchir au problème et 5 minutes à réfléchir aux solutions ».
8. Être d'une évidence biblique
L'expression « être d'une évidence biblique » désigne quelque chose dont la clarté semble absolue. La préparation physique footballistique pourrait alors formuler une évidence d'une autre nature. Le PPF ne peut pas entraîner correctement ce qu'il ne définit pas correctement. Avant de choisir un exercice, il faut donc savoir ce que l'on cherche à développer. Avant de choisir une charge, il faut savoir pourquoi cette charge est nécessaire. Avant de mesurer une variable, il faut savoir quelle décision cette mesure est censée éclairer. Avant de reproduire une méthode, il faut comprendre le problème auquel cette méthode répond. Et avant de généraliser un résultat, il faut savoir si les conditions qui ont permis de l'obtenir sont effectivement comparables. Cela paraît évident.
Pourtant, cette évidence est constamment mise à l'épreuve par la culture de la préparation physique footballistique, qui valorise parfois davantage le « quoi » au détriment du « pourquoi et le pourquoi du comment ». Le protocole est visible, l'exercice est facilement transmissible, la technologie est immédiatement démontrable, tandis que le raisonnement qui a conduit à leur sélection est beaucoup moins spectaculaire. La méthode fait alors office de vérité parce qu'elle donne une structure rassurante à l'incertitude, voire, en osant parler vrai, à l’incompétence. Elle permet au PPF de savoir quoi faire lorsque la réalité ne lui permet pas de savoir exactement ce qui va se produire. Mais cette méthode n'est sagace que si elle demeure suffisamment ouverte pour être corrigée par ce que le terrain lui renvoie. Pour donner là aussi une image parlante de la problématique. Il est évident qu’une recette de cuisine, même la plus simple, aura autant de goûts différents que de cuisiniers. La description d’une recette ne garantit donc pas son bon goût. La manière dont on la cuisine, oui. Pour en obtenir le goût parfait, une recette est cuisinée des centaines de fois. Par ailleurs, si le garage d’un PPF abrite une Ferrari, cela ne signifie de fait qu’il sache la conduire ou qu’il a encore plus simplement le permis de conduire.
Dans ce cadre, le PPF qui remet en question des habitudes sclérosées ou des acquis ne devrait pas être considéré comme opposé à la méthode instituée, car la remise en question est une composante de sa compétence à entraîner. Observer avant de conclure, contextualiser avant de généraliser, confronter les hypothèses, accepter l'incertitude et privilégier les effets réels du terrain sont précisément les conditions permettant à une intervention de rester vivante et adaptable.
Conclusion
À la lecture des propos précédents, il devient évident que discuter la préparation physique footballistique ne consiste pas à chercher indéfiniment à avoir raison, mais à savoir pourquoi on a raison. Cela consiste à construire un langage suffisamment commun pour pouvoir en débattre sans se battre, une méthode suffisamment solide pour pouvoir agir et un esprit suffisamment critique pour pouvoir remettre en question ce qui semble acquis. Un référentiel commun permet de se comprendre. La méthode permet d'agir. La performativité permet d'évaluer les effets de l'action. Et l'esprit critique permet de ne pas transformer ces trois éléments en dogmes. Il existe alors une forme de paradoxe.
Plus un PPF avance dans la connaissance de la préparation physique footballistique, plus il devrait être capable de préciser ce qu’il sait. Mais plus il précise ce qu’il sait, plus il doit également être capable de préciser ce qu’il ne sait pas. C'est peut-être cela, finalement, la véritable maturité méthodologique. Ne pas chercher à rendre le discours plus complexe que la réalité, mais suffisamment précis pour permettre l'action.
Cela revient à ne pas confondre l'évidence avec la vérité. Ne pas confondre la méthode avec la certitude. Ne pas confondre le résultat avec la qualité du processus. Et surtout, ne pas confondre la capacité à expliquer après coup ce qui s'est produit avec la capacité à construire les conditions qui permettront que cela se reproduise. La préparation physique footballistique n'a probablement pas besoin de davantage d'évidences. Elle a besoin de PPF capables de mettre les évidences au travail.
Mais lorsque la précision devient une fin en soi, elle risque de produire exactement l'inverse de ce que devrait être une démarche professionnellement compétente. Au lieu d'éclairer l'action, elle finit par la remplacer par un éblouissement sémantique. L'enjeu n'est donc plus seulement de savoir ce qui est évident. L'enjeu est de savoir quoi faire sur le terrain de cette évidence. Et c'est précisément à cet endroit que commence la véritable performativité de la préparation physique footballistique.





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