Critères de succès d’un préparateur physique footballistique et un guide de son entretien d’embauche
- xavierblanc

- 4 avr.
- 20 min de lecture

Nous sommes en automne 1997 au restaurant de l’Hôtel Le Beau-Rivage de Nyon tenu par le légendaire Nicola Tracchia. À l’occasion d’un repas, je passe à confesse, en tant que tout récent préparateur physique footballistique (PPF), devant Hansruedi Hasler, alors directeur technique de l’Association suisse de football (ASF) et de son collègue Mario Comisetti, qui ont tant fait pour le développement du football suisse. À tel point que les résultats d’aujourd’hui de la Nati leur sont sans aucun doute aussi dus. Je dois leur invitation aux faits que le football suisse cherchait alors « son physique ». Possiblement aussi parce qu’ils ont été interpellés par les récents résultats d’Etoile Carouge FC qui est monté en juin en Super League, mon apport technico-physique à sa formation, la création récente d’un aménagement football-études avec le Cycle de Pinchat, mon passé récent d’entraîneur international de sprint, mes interventions sur la vitesse dans le Diplôme d’entraîneur de Swiss Olympic ou enfin éventuellement mes compétences professionnelles dans la co-création et l’enseignement de la formation du CAS de Manager du sport de l’Idheap. Je n’en jette plus… surtout que je ne l’ai jamais su.

En effet, même si ce rendez-vous a été très cordial, il n’a jamais eu de suite. Certainement parce que lorsque Hansruedi m’a posé la question de savoir comment je préparais physiquement une équipe, je lui ai répondu que cela dépendait de l’état physique des joueurs, des objectifs du club, de ses infrastructures, de ses ressources, de son organisation, de son passé, de la composition et des compétences du staff ainsi que celles de l’entraîneur principal, du temps à disposition, entre autres choses. Cette non-réponse faite de questions a été probablement considérée comme impertinemment arrogante. Cela semblait possiblement en dire long sur ma personnalité prétentieuse ou mon éventuelle inadéquation aux codes footballistiques. En tous les cas, ma réponse a éteint tout de suite leur intérêt.
Après un long moment de retrait observateur du football pour causes familiale et professionnelle, nous voilà courant 2025. On me contacte alors pour suivre des joueurs professionnels en dehors de leur club respectif, donc en très, très grand secret, de Ligue nationale alors qu’ils bénéficient d’encadrements physiques considérés, par le milieu et certains membres de leur staff, comme parmi les plus compétents de Suisse. Lors de cette même année, un des joueurs que j’accompagnais a signé en Super League alors qu’il jouait en 2ème ligue juste 2 ans auparavant. Lorsque je lui ai demandé en quoi j’avais possiblement contribué à son éclosion, il m’a fait cette réponse laconique « Tu m’as connecté avec mon corps ». Nous sommes cette fois en mars 2026, un joueur que j’entraîne donne le conseil à un joueur, qui patine littéralement en Promotion League alors que son talent peut le laisser espérer jouer à un niveau plus élevé, de me contacter avec ce commentaire « Lui sait ce qu’il fait et fait ce qu’il dit ». Ce commentaire semble être un comble, sachant que c’est la moindre des choses de caractériser ainsi une personne qui professe dans un métier. Enfin, un jeune joueur talentueux de Première Ligue Classic m’a informé tout dernièrement avec un sourire en coin que pour vaincre les gros doutes des joueurs de son équipe, son entraîneur principal, certifié Diplôme A UEFA, leur rappelle régulièrement avec certitude que leur PPF d’équipe, qui n’a d’autre formation physique footballistique que d’y avoir joué, est le meilleur du canton voir de Suisse.
Suite à ces faits, l’idée me vient de faire un sondage WhatsApp sur les critères de succès des PPFs auprès d’une cinquantaine de contacts comprenant des entraîneurs, des joueurs ainsi que des dirigeants. L’intérêt des conclusions de ce mini-sondage réside dans la diversité des réponses. Quasiment aucune ne sont similaires. Il y a même un entraîneur professionnel qui m’a répondu que les PPFs d’équipe ne servent plus à rien autre qu’à la stricte gestion physique par GPS dans des plages horaires données sans autres collaborations. Les PPFs-GPS semblent ainsi devenir des maux nécessaires pour lire objectivement le physique footballistique, alors que celui-ci est plus que jamais de nature subjective parce que soumis aux grandes contingences émotionnelles du milieu. Ceci dit, il y a tout de même trois réponses récurrentes, outre le préambule qui souligne que l’exercice proposé est bien difficile. Les trois réponses sont l’absence de blessure, un PPF doit savoir ce qu’il fait (sans définir toutefois ce savoir) et avoir le talent de faire passer « la pilule du physique footballistique » aux joueurs, soit in fine d’être entraînant au sens premier du terme. Il est à noter que cette obligation n’autorise pas les PFFS à profiter de leur statut d’encadrant pour traiter irrespectueusement les joueurs par des loulous ou des chouchous… Cela est profondément choquant, car cela les infantilise, alors qu’un des critères de succès des joueurs c’est d’avoir de la personnalité. Si le PPF a besoin de cela pour imposer son autorité et/ou sa position, il est alors possible que cela dénote de son insécurité professionnelle en rabaissant les joueurs.
Ces réponses WhatsAPP et mes témoignages nous indiquent que les fonctions des PPFs restent très floues à travers le temps. Cela peut s’expliquer par le fait qu’il n’y a pas une Vérité dans la préparation physique footballistique. Comment dès lors évaluer la qualité des interventions des PPFs, respectivement leur succès pour le bien des footballeurs actuels et en devenir. C’est précisément ce que ce post questionne. Il vise à aller plus loin que les facteurs explicatifs d’un succès par le résultat sportif et/ou par des compétences relationnelles.
Les compétences d’un PPF est, en effet, encore largement évaluée à travers le prisme du résultat sportif, en particulier la victoire des matchs selon le principe, basé sur le biais d’autorité, de « L’entraîneur qui gagne à toujours raison… » dont la paternité est attribuée tantôt à Carlos Bilardo tantôt à Raymond Goethals. Une telle approche, demeure insuffisante dans une perspective analytique. Elle tend, en effet, à confondre la performance globale d’une équipe avec la contribution spécifique des différents sous-systèmes qui la composent, dont sa préparation physique. Or, cette dernière s’inscrit dans un processus complexe, multidimensionnel et partiellement contrôlable.
Dès lors, il apparaît nécessaire de dépasser une logique strictement « résultatiste » pour interroger ce qui constitue véritablement un critère de succès en préparation physique footballistique. J’ai choisi d’inscrire cette réflexion dans le champ des théories managériales de la performance, notamment à travers le modèle du triangle de la performance de Patrick Gibert. Il offre un cadre d’analyse particulièrement adéquat pour objectiver et structurer une évaluation de ce type. Ce triangle vise non pas à savoir qui a raison, mais à évaluer ici la méthodologie des PPFs. Partant du principe que si celle-ci est à niveau, ses outcomes, ou ses améliorations tangibles, donc mesurables, seront causalement de même nature.
Ce tout réflexif a l’ambition de nourrir la performativité de l’entraînement physique footballistique. Il participe à donner des clés d’évaluation d’un métier qui se prétend essentiel à la réussite footballistique, que cela soit d’équipe et/ou individuelle. Ceci pour que les clients des PPFs soient à même de sortir de leur dépendance d’un savoir, à ce jour, encore obscur pour le plus grand nombre des concernés et des bénéficiaires. Le but est ainsi que chacun puisse s’offrir les compétences qui conviennent à ses besoins ou à ses objectifs. Cela devrait être le rôle des certifications universitaires et institutionnelles du domaine. Or, leurs disparités de contenu et leurs incertitudes d’enseignement nous montrent bien dans quelle panade, ou gloubiboulga, le métier de préparateur physique footballistique se trouve.
1. Les limites du résultat comme indicateur de succès
La victoire ou la défaite dans un match de football dépend d’une pluralité de facteurs tels que l’organisation tactique, la qualité technique des joueurs, leur état d’alacrité, les décisions arbitrales ou encore les aléas contextuels. Le PPF n’exerce qu’un contrôle indirect sur ces dimensions, ce qui rend inappropriée une évaluation de ses savoir-être et faire-faire fondée uniquement sur le résultat final des matchs.
Cette situation pose un double problème. D’une part, un problème de validité, dans la mesure où le critère utilisé ne reflète pas fidèlement l’activité évaluée. D’autre part, un problème d’équité organisationnelle, puisqu’un PPF peut être jugé, donc constituer sa réputation professionnelle, sur des éléments qui échappent en grande partie à son champ d’action. Il devient donc nécessaire de déplacer l’analyse vers des indicateurs intermédiaires, directement liés au processus de la préparation physique footballistique, et susceptibles d’être mesurés de manière objective et fiable.
1.1. Le cadre d’analyse structurant du triangle de la performance de Patrick Gibert
Le modèle du triangle de la performance proposé par Patrick Gibert repose sur trois dimensions complémentaires que sont l’efficacité, l’efficience et la pertinence. Ces trois axes permettent de structurer l’évaluation de toute action organisée, y compris dans le domaine sportif.
1.1.1. L’efficacité, soit ici atteindre des objectifs
L’efficacité renvoie à la capacité à atteindre les objectifs fixés. En préparation physique footballistique, elle se traduit par l’atteinte des niveaux de performance attendus chez les joueurs. Ces objectifs peuvent être mesurés à travers divers indicateurs, tels que la consommation maximale d’oxygène (VO2 max), le niveau de vitesse maximale, la capacité à répéter des efforts maximaux ou encore le taux de disponibilité des joueurs sur une saison.
Ce dernier indicateur, souvent central dans les clubs comme le mini-sondage WhatsApp l’indique, constitue un marqueur particulièrement pertinent, car il reflète à la fois la qualité de la préparation, la gestion de la charge et l’efficacité des stratégies de prévention des blessures. Mais, a contrario, l’absence de blessure peut indiquer un manque d’intensité physique des entraînements.
1.1.2. L’efficience, soit ici optimiser les ressources
L’efficience introduit une dimension économique dans l’évaluation de la performance. Il ne s’agit pas uniquement d’atteindre des objectifs préalablement fixés, mais de le faire en optimisant les ressources mobilisées. Dans le cadre de la préparation physique footballistique, cela implique une gestion fine de la charge d’entraînement, de la fatigue en fonction du temps d’entraînement disponible.
L’analyse du rapport entre charge et adaptation, la limitation des blessures et la maximisation des gains de performance pour un volume d’entraînement donné constituent des indicateurs clés d’efficience. Une préparation efficiente est ainsi celle qui produit le maximum d’effets positifs pour un coût physique minimal, qu’il soit de nature physiologique, fonctionnelle ou organisationnelle.
1.1.3. La pertinence, soit ici aligner les objectifs sur le projet de jeu respectivement de club
La pertinence renvoie à l’adéquation entre les objectifs poursuivis et les besoins réels. En football, cela implique un alignement étroit entre la préparation physique et le projet de jeu défini par l’entraîneur, respectivement du projet sportif de club, notamment en termes de formation physique ou de qualités physiques que les joueurs doivent acquérir, à l’exemple du gigacycle de Vitruve-Football.net.
Ainsi, les exigences physiques varient selon les choix tactiques, tel un jeu basé sur le pressing intensif qui requiert des facultés de récupération élevées pour répéter des efforts maximaux, tandis qu’un jeu de transition rapide privilégiera l’endurance vitesse et une montée de qualité de la puissance musculaire, ou explosivité. La préparation physique footballistique doit donc être contextualisée et ses ressources en termes de compétences d’intervention adaptées aux objectifs prédéfinis, ce qui exclut toute approche standardisée que certains logiciels d’entraînement nous proposent, voire nous imposent, désormais. Si on me dit ici que les joueurs doivent être aptes à jouer physiquement n’importe quel système, cela indique une inconscience des métabolismes de jeu et l’absence d’un choix tactique d’équipe.
2. Les critères de succès des PPFs
À partir du cadre proposé par Patrick Gibert, le critère de succès en préparation physique footballistique peut être défini comme « un ensemble d’indicateurs mesurables permettant d’évaluer l’atteinte efficace, efficiente et pertinente des objectifs physiques, en lien avec les exigences du jeu et la disponibilité des joueurs. »
Cette définition implique un changement de paradigme. Le succès n’est plus envisagé comme un résultat ponctuel, mais comme un processus continu itératif d’ajustement, d’évaluation et d’optimisation de ses savoir-faire-faire et être. Il repose sur une logique de pilotage fondée sur une capacité d’adaptation permanente aux contraintes du contexte, que cela soit en formation ou en phase de compétition intensive. Cela exige aussi des cadres d’intervention par la définition de concepts de préparation physique footballistique alimentés par des référentiels communs de communication.
2.1. Les compétences du préparateur physique footballistique sont une articulation entre technique, management, bon sens, éthique prétentieuse et d’être le meilleur des PPFs
Dans ce cadre renouvelé, le rôle du PPF se complexifie et requiert une quintuple expertise, à la fois technique, managériale, de bon sens, d’être éthiquement prétentieux et l’ambition d’être le meilleur PPF des mondes des joueurs.
2.1.1. Les compétences techniques
Sur le plan technique, le PPF doit maîtriser au minimum les fondements de la physiologie de l’exercice, notamment les filières énergétiques et leurs modalités de développement footballistiques. Il doit être en mesure de concevoir des programmes d’entraînement structurés et adaptatifs, en s’appuyant sur les principes de la planification-périodisation, et d’adapter ces programmes aux contraintes du calendrier sportif.
L’utilisation des outils technologiques, tels que les systèmes de suivi GPS ou les indicateurs de charge interne, constitue également une compétence actuelle. Elle est certes à la mode et nécessaire, mais elle ne remplacera jamais l’expérience, l’écoute et la sensation du terrain selon l’exemple du film Une nouvelle chance. Attention ici, par ces outils, il ne s’agit pas seulement de collecter des données, mais de les interpréter footballistiquement. En cette absence, la compétence digitale pour la compétence digitale cache trop souvent de l’inexpérience technique du terrain qui instrumentalise le football en nous disant comment il est, donc parfois déconnecté de la réalité du terrain.
Par ailleurs, la prévention des blessures et la gestion de la récupération, telle que la cryothérapie footballistique dont l’utilisation trop souvent mal dosée pose question, occupent une place centrale. Elles impliquent la mise en œuvre de protocoles spécifiques et une collaboration étroite avec le staff médical. Enfin, la compréhension des exigences spécifiques du football, en fonction des postes et des systèmes de jeu, est indispensable pour garantir la pertinence des contenus et de calibrage des exercices proposés.
Cependant, cette approche historiquement centrée sur le développement métabolique montre aujourd’hui ses limites si elle n’est pas complétée. La performance footballistique ne se réduit plus à une capacité énergétique, mais repose en plus sur la capacité du joueur à exprimer cette énergie de façon tranchante dans un environnement instable, incertain et contraint.
Dès lors, le PPF doit désormais intégrer dans son savoir une approche coordinative visant à optimiser l’organisation du mouvement. Cette dernière s’appuie sur une lecture fonctionnelle de la gestuelle footballistique, notamment à travers des référentiels tels que la posturologie, permettant d’identifier les contraintes mécaniques, les compensations corporelles et les inefficiences motrices. L’enjeu n’est alors plus uniquement de produire de l’énergie, mais de mieux la transmettre et l’utiliser. Cela implique pour les joueurs :
- de bénéficier d’un niveau de biotenségrité adéquat régulé par les étirements footballistiques et un niveau d’alacrité satisfaisant
Ainsi, la compétence technique d’un PPF réside dans sa capacité à articuler le développement métabolique avec et par une organisation coordinative fine des exercices donc efficiente. Cette articulation conditionne à la fois la performance et la réduction du risque lésionnel, en évitant de superposer de la charge sur des structures dysfonctionnelles. En écrivant plus clair, l’idée ici est d’éviter de renforcer des dysfonctions corporelles pour éviter de générer des blessures.
2.1.2. Les compétences managériales
Au-delà de ces compétences techniques, le PPF doit s’inscrire dans une organisation complexe et interagir avec de multiples acteurs. La planification stratégique en constitue un premier pilier, dans la mesure où elle permet d’aligner les objectifs physiques sur le projet sportif du club.
L’assertivité est entendue comme « la capacité à s’exprimer et à défendre ses droits sans empiéter sur ceux des autres ». Elle se manifeste dans la compréhension des motivations extrinsèques et intrinsèques des joueurs, la gestion des résistances et la crédibilité professionnelle. La prise de décision en contexte très émotionnel constitue une autre compétence clé, notamment dans les arbitrages entre charge d’entraînement et récupération. La communication en représente une dimension essentielle. Le PPF doit être capable de vulgariser sa méthodologie et les données scientifiques complexes en les rendant accessibles aux joueurs et au staff. Cette capacité est déterminante pour favoriser l’adhésion aux méthodes proposées.
Enfin, la mise en place d’outils d’évaluation et l’inscription dans une logique d’amélioration continue permettent de structurer l’action et d’en mesurer les effets sur le long terme.
2.1.3. Le bon-sens
Le bon-sens renvoie à une forme d’intelligence pragmatique, souvent absente des approches trop théorisées ou technicisées de la préparation physique. Travaillant avec de l’humain, donc avec des individus par définition émotionnels, variables et parfois irrationnels, le PPF doit accepter que tout ne soit ni mesurable, ni contrôlable, ni optimisable. Dans ce contexte, vouloir atteindre une perfection méthodologique peut devenir contre-productif. Le principe « Less is more » prend ici tout son sens. Il s’agit de privilégier :
- la clarté sur la complexité,
- l’efficacité sur la sophistication,
- l’adhésion des joueurs sur la perfection théorique,
dans ce cadre, le bon sens d’un PPF consiste notamment à :
- savoir simplifier un dispositif lorsque celui-ci devient illisible pour les joueurs. Autrement dit, simplexifier, ou réduire la complexité.
- accepter des compromis lorsque le contexte l’impose (enchaînement des matchs, contraintes du coach, état psychologique du groupe)
Cela implique également une capacité à écouter et à une capacité à lire les signaux faibles tels que la fatigue non objectivée, la perte d’engagement, les tensions dans le groupe, ou au contraire une dynamique positive. Ces éléments, souvent non quantifiables, sont pourtant déterminants dans la régulation de la charge.
Enfin, ce bon sens impose une forme d’humilité professionnelle. Le PPF ne maîtrise qu’une partie, ou même presque rien, lorsque l’on sait qu’un corps est composé de quelque 100'000 milliards de cellule (dont 35'000 eucaryotes) en interactions mutuelles positives mais aussi négatives. Il doit donc agir, et plus souvent encore réagir, avec lucidité sur ses capacités d’intervention, en évitant les certitudes excessives et en s’inscrivant dans une logique d’adaptation permanente.
En ce sens, le bon-sens d’un PPF n’est pas une simplification du métier, mais une compétence supérieure. Celle de savoir d’une part s’adapter à une situation et adapter son savoir pour ne pas compliquer ce qui fonctionne et, d’autre part, s’ajuster sans sur-réagir par perfectionnisme selon le principe « que le mieux est l’ennemi du bien ».
2.1.4. C’est être éthiquement prétentieux
Être « prétentieux », au sens premier du terme, ne relève pas ici d’une posture d’arrogance, mais d’une exigence éthique. Prétendre à exercer la fonction de PPF implique, en effet, d’assumer lucidement ce que l’on sait faire, ce que l’on ne sait pas faire (donc avoir la compétence de (re)connaître ses incompétences), et ce que l’on ambitionne de devenir. Cette prétention est donc indissociable d’une honnêteté fondamentale, vis-à-vis de ses compétences réelles, celles des autres, de ses limites et de récuser toute forme de facilité. Il est à noter ici que cette honnêteté peut être exaspérante, donc agressante, pour beaucoup et soi-même en faisant remonter à la surface ce qui est profondément et/ou volontairement enfui ou caché et même incompétent chez soi, mais aussi chez les autres.
Dans cette perspective, prétendre à, c’est refuser toute forme d’instrumentalisation du football à des fins personnelles, qu’elles soient de reconnaissance, financière, de pouvoir ou de légitimation professionnelle. C’est, au contraire, se considérer comme redevable envers le football. Non pas lui prendre, mais lui donner en lui donnant du sens, de la rigueur, de la clarté et une contribution sincère et intègre à son développement. C’est aussi être conscient du biais (non validé scientifiquement) dit de Dunning-Kruger pour en comprendre toutes ses expressions.
Cela suppose une posture active de questionnement. Le PPF vraiment prétentieux est celui qui interroge les et ses pratiques, qui remet en cause les habitudes et les certitudes, qui refuse de se reposer sur des acquis institutionnels devenus confortables mais potentiellement obsolètes. Il cherche ce qui fait la différence, non pas dans la surenchère méthodologique, mais dans la justesse de ses choix et de ses interventions.
Cette prétention s’exprime également dans une forme de disruption maîtrisée. Il ne s’agit pas de contester pour contester, mais d’éclairer, d’apporter un regard neuf, argumenté et rigoureux. Être sagace, sobre et précis dans ses actions, éviter les effets de mode, privilégier la cohérence sur la démonstration.
Enfin, être prétentieux, c’est cultiver une exigence constante de bien faire. Non pas dans une quête illusoire de perfection, qui peut d’ailleurs se retourner contre soi, mais dans une volonté continue d’amélioration, d’ajustement et d’alignement entre ses intentions, ses discours et ses actes. C’est donc aussi accepter que l’on puisse faillir en tant que PPF alors que l’on tend à être parfait pour gagner. Le prétendre n’induit donc pas qu’on le soit. C’est, en somme, essayer de faire ce que l’on dit et expliquer ce que l’on fait, avec constance. Ceci avec le but final que le joueur devienne autonome, c’est-à-dire qu’il devienne lui-même son PFF, car in fine c’est lui qui sait ce dont il a vraiment besoin.
2.1.5. Être le meilleur PPF de leur monde actuel
Être le « meilleur PPF » ne peut plus être entendu comme une position absolue, figée et universelle. À la lumière des évolutions footballistiques, il convient désormais de redéfinir cette notion comme une compétence contextuelle, dynamique et relative. Autrement dit, il ne s’agit plus d’être le meilleur dans l’absolu, mais d’être le plus adapté à un environnement donné, à un instant donné, pour des joueurs donnés. Dans cette perspective, être « le meilleur PPF de leur monde actuel » signifie avant tout être capable de construire une lecture juste du joueur et de le situer dans un contexte. Ce «monde actuel» est un millefeuille situationnel composé par les contextes :
- du club (culture, moyens, projet),
- du staff (compétences, croyances, interactions),
- des joueurs (âge, historique, état physique, psychologique et émotionnel, objectifs),
- du calendrier (charges, compétitions, contraintes),
- de celui, plus large, des évolutions du football moderne (intensification, densification des matchs, hybridation des rôles).
Le meilleur PPF est donc celui qui sait articuler ces mondes sans les simplifier abusivement. Cela implique un basculement fondamental, soit de passer d’une logique de modèle à appliquer à une logique de modèle à construire en permanence. Dans cette approche, la compétence clé devient la capacité de contextualisation opérationnelle, qui repose sur plusieurs aptitudes fondamentales :
- diagnostiquer avant d’agir, soit comprendre avant de prescrire, refuser les solutions prêtes à l’emploi
- individualiser sans isoler, soit prendre en compte les singularités, puisque tout le monde est différent comme tout le monde, tout en respectant la dynamique collective
- adapter sans dénaturer, soit ajuster les contenus sans perdre la cohérence du projet global
- décider dans l’incertitude, soit agir malgré l’incomplétude des données, en assumant une part irréductible de subjectivité
Dans cette logique, la data ne disparaît pas, mais elle change de statut. Elle devient un outil d’aide à la décision, et non un substitut à la décision. Le meilleur PPF n’est pas celui qui possède le plus de données, mais celui qui sait les hiérarchiser, les interpréter et parfois les ignorer lorsque le terrain l’exige. De fait, être le meilleur PPF aujourd’hui implique de maîtriser une tension permanente entre deux pôles qui est de standardiser pour structurer et de personnaliser pour performer.
Cette personnalisation généralisée ne signifie pas l’abandon de tout cadre, mais la capacité à faire évoluer ce cadre en fonction des besoins réels. Elle suppose une forme d’ingénierie adaptative, où chaque intervention devient une hypothèse testée, ajustée, puis réintégrée dans un système en constante évolution. Ainsi, le meilleur PPF est un concepteur de systèmes vivants, et non un simple applicateur de méthodes. Enfin, cette excellence contextuelle repose sur une qualité rarement explicitée pourtant centrale qui est « la justesse délicate ».
La « justesse délicate », selon le principe que « le poison est dans le dosage » du docteur Paracelse c’est faire suffisamment, mais pas trop, intervenir au bon moment, choisir ce qui est utile plutôt que ce qui est séduisant et renoncer à ce qui est théoriquement optimal mais pratiquement inapplicable. C’est en cela que le meilleur PPF rejoint les fondements du bon sens évoqués précédemment, tout en les dépassant. Il ne s’agit plus seulement de simplifier, mais de viser juste dans un système complexe. En définitive, être le meilleur PPF de leur monde actuel, c’est qualitativement :
- ne pas chercher à imposer sa méthode,
- mais à l’expliquer pour (in)former,
- en ne visant pas la maîtrise totale,
- mais d’optimiser ce qui peut réellement l’être,
- en ne se définissant pas par ce que l’on sait,
- mais par ce que l’on rend possible chez les joueurs.
C’est une posture exigeante, instable et profondément inconfortable. Mais c’est précisément dans cette instabilité maîtrisée, à l’exemple d’une gestion ondulo-pointilliste des charges, que réside aujourd’hui la véritable expertise, ou le talent des PPFs.
3. Le recrutement du PPF est un processus d’évaluation multidimensionnel
Les exigences associées à la fonction de PPF devraient se refléter dans les processus de recrutement, qui doivent permettre d’évaluer à la fois les compétences techniques, analytiques et managériales des candidats. Or, à ma connaissance, les PPFs sont la plupart du temps engagés par relation interpersonnelle et/ou sur la base de formations institutionnelles et universitaires par définition (trop) sacralisées, donc difficilement questionnables. Pourtant, si l’entraînement physique footballistique ne détermine pas les carrières des joueurs, il peut très facilement les limiter en détruisant ou en dégradant leur potentiel physique. Certains actes incompétents relèvent même de problèmes de santé publique par leurs conséquences futures sur toute une vie. Le problème ici est de relier causalement ses effets délétères avec des malfaçons distantes parfois de plusieurs dizaines d’années. Ceci ne doit pas dispenser les dirigeants d’agir avec diligence et responsabilité envers leurs membres, notamment les plus jeunes. C’est même bien évidemment le contraire. Dans cette logique, il leur revient d’engager les meilleurs PPFs possibles en fonction de l’identité de leur club et des objectifs sportifs qu’ils se doivent de fixer à leur staff technique.
Dans ce cadre de responsabilité, les questions techniques visent à apprécier la maîtrise des fondamentaux de l’entraînement et de la physiologie. Les mises en situation permettent d’évaluer la capacité d’analyse et de prise de décision face à des problématiques concrètes, telles que la gestion de la fatigue ou la survenue de blessures. Les questions managériales explorent la capacité du candidat à interagir avec les différents acteurs du staff, à gérer les conflits et à favoriser l’adhésion des joueurs. Les questions stratégiques permettent d’évaluer sa vision globale de la performance et sa capacité à définir des critères de succès pertinents. Enfin, les questions réflexives offrent un éclairage sur son savoir, ses capacités d’apprentissage et de remise en question.
3.1. Listes des compétences d’un préparateur physique footballistique
Si un PPF n’est pas capable d’expliquer ou de rendre intelligible aux non-initiés ou au tout-venant les compétences suivantes, c’est que cela montre ses incompétences.
3.1.1. Compétences techniques
Physiologie et entraînement
- Maîtrise des filières énergétiques footballistiques
- Planification et périodisation de l’entraînement physique footballistique
- La force footballistique
- L’endurance footballistique
- La vitesse footballistique
- Le gainage footballistique
- Les étirements footballistiques
- Le métabolique versus le coordinatif footballistiques
- Le modèle de surcompensation
- La lecture anatomique des corps
- Les critères de monitorage des efforts footballistiques
- …
Spécificités technico-tactiques footballistiques
- Compréhension des exigences du jeu
- Compréhension de la production gestuelle footballistique
- Adaptation aux postes et exigences physiques des systèmes tactiques
- …
Prévention et récupération
- Protocoles de prévention des blessures et leurs compréhensions
- Gestion de la fatigue et philosophie corrective
- Techniques de récupération (cryothérapie, sommeil, hydratation, nutrition)
- Conséquences physiques et physiologiques des terrains en herbe et synthétique
- …
3.1.2. Compétences managériales
Planification stratégique
- Formalisation d’un concept d’entraînement footballistique
- Alignement avec le projet sportif d’engagement
- Fixation d’objectifs mesurables selon l’outil SMART
- …
Assertivité
- Influence technique sans autorité hiérarchique directe
- Motivation extrinsèque et intrinsèque des joueurs
- Gestion des résistances au changement
- Travail en staff pluridisciplinaire
- Pédagogie auprès des joueurs, des dirigeants et des collègues
- Capacité à vulgariser les données scientifiques
- Self-management émotionnel
- …
Évaluation et pilotage
- Interprétations d’équipe et individuelle footballistiques des données
- Analyse de la charge interne/externe
- Mise en place de tableaux de bord
- Suivi longitudinal des performances
- Logique d’amélioration continue
- Utilisation de GPS et data tracking
- …
4. Guide d’entretien d’embauche d’un PPF
4.1. Objectif du club et définition de la mission du PPF
- l’objectif de la préparation physique footballistique du club à court, moyen et long terme ?
- l’organigramme du club et ses liens d’autorité ?
- la mission du PPF, son positionnement, ses responsabilités et les conditions d’engagement ?
4.2. Objectifs de l’entretien qui est d’évaluer :
- l’adéquation du PPF avec le projet du club
- son positionnement technique
- ses compétences techniques
- sa capacité d’analyse
- sa posture managériale
4.3. Questions techniques
- Est-ce que vous pensez qu’il y a une préparation physique qui s’applique à tous les sports, ou bien chaque sport a sa préparation physique ?
- Pour vous, le football est un sport d’endurance, de force, de vitesse ou autres ?
- Expliquez-nous votre concept d’entraînement physique footballistique ?
- Comment construisez-vous une planification annuelle ?
- Quels indicateurs utilisez-vous pour évaluer la charge d’entraînement ?
- Comment mesurez-vous la fatigue d’un joueur ?
- Quelle est votre approche de la prévention des blessures musculaires ?
- Comment adaptez-vous la préparation physique en fonction du poste ?
- …
4.4. Questions analytiques (mise en situation)
- Un joueur présente une baisse de performance mais aucun signe. Que faites-vous ?
- L’entraîneur souhaite augmenter l’intensité alors que vos données indiquent une fatigue élevée. Comment réagissez-vous ?
- Vous avez une série de blessures musculaires dans l’effectif. Comment analysez-vous la situation ?
- …
4.5. Questions managériales
- Comment gérez-vous un désaccord avec un entraîneur principal ?
- Comment faites-vous adhérer les joueurs à vos méthodes ?
- Décrivez une situation où vous avez dû influencer une décision importante.
- Comment travaillez-vous avec le staff médical ?
- …
4.6. Questions stratégiques
- Quels seraient vos indicateurs de succès dans notre club ?
- Comment adaptez-vous votre travail à un projet de jeu spécifique ?
- Quelle place accordez-vous à la data dans la prise de décision ?
- …
4.7. Questions réflexives
- Quelle est votre plus grande réussite professionnelle ?
- Quelle erreur vous a le plus appris ?
- Comment vous tenez-vous à jour des avancées scientifiques ?
- …
5. Conclusion
La préparation physique footballistique ne peut être réduite à une fonction subordonnée évaluée à travers le seul résultat des matchs. Elle constitue un levier stratégique de la performance et des bien-être physiques actuels et futurs des joueurs, dont l’évaluation doit reposer sur des critères multidimensionnels et alignés sur les objectifs du club, du joueur et d’une fédération.
Le modèle du triangle de la performance de Patrick Gibert offre un cadre particulièrement adéquat pour structurer cette évaluation, en articulant efficacité, efficience et pertinence. Dans ce contexte, le PPF apparaît comme un acteur central, à la croisée des sciences du sport et du management, dont la contribution ne peut être pleinement comprise qu’à travers une analyse fine des processus qu’il met en œuvre et/ou auxquels il participe. À ce titre, son engagement ne peut pas se faire à la bonne franquette, soit pain et fromage ou de bric et de broc.





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